8 août 2009

Quand les Varennes étaient bourreaux de Toulouse


La famille Varennes occupe une place très modeste dans la liste des grandes dynasties d’exécuteurs français. Elle semble issue de Bernard Varennes, bourreau de Brive-la-Gaillarde dans les années 1720-1730. Une de ses filles, Jeanne, fut l’épouse d’Antoine Denis, maître des hautes œuvres de Périgueux et deux de ses fils (1), Antoine et Jean, furent exécuteurs de Toulouse et de Cahors. Antoine Varennes s’installe à Toulouse dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Peut-être comme adjoint de Mathieu Bourideu, révoqué en 1757 pour son ivrognerie, puis de Jean Daizes, qu’il remplace vers 1769. A cette époque, les bourreaux de Toulouse ne manquent pas de travail et les exécutions « pour vider les prisons » se succèdent sans interruption. A peine âgé de seize ans, le fils aîné (2) aide activement son père. On sait par le journal de Pierre Barthés qu’il procéda à sa première exécution, son « coup d’essai », le 21 juillet 1769 (3). Ce jour là, à six heures du soir, sur la place Saint-Georges, il rompit vifs les frères Jean et Pierre Rouch, natifs de Limoux. Dix jours plus tard, alors qu’il devait à nouveau rouer un assassin, sa maladresse provoqua un incident regrettable. Pierre Vernet avait été condamné à mort par arrêt de la Cour du 31 juillet « ce qui a été exécuté ce même jour, par le fils de l'exécuteur, bourreau bouillant, jeune et sanguinaire , qui après lui avoir rompu le bras droit, voulant briser l'autre sans faire le tour du patient, lui écrasa le visage d'un coup de barre, ce qui acheva l'exécution , le père du bourreau ayant été obligé de l'étrangler, n'ayant pu l'exposer sur la roue , comme le portait l'arrêt , l'homme étant déjà mort. Le murmure fut général dans la place, tout le monde fut indigné d'un coup aussi peu réfléchi, et les Messieurs, fâchés autant qu'on peut l'être, firent mettre ce bourreau en prison, après l'avoir réprimandé comme il méritait, avec défense de ne plus y retomber.» (4)
Les 8, 11, 12 et 24 mai 1773, Antoine Varennes et ses valets pendirent successivement six individus, coupables de vols et d’assassinat. Les bourreaux furent tellement surmenés par ces exécutions répétées qu’ils en tombèrent malades (5). Jusqu’à la chute de la monarchie, c’est plusieurs centaines de condamnés qui passèrent ainsi entre les mains des Varennes. Antoine poursuivit ses fonctions sous la révolution (6) puis sous l’Empire, jusqu’en 1812.

Jean-Antoine Varennes, issu d’un second mariage du bourreau de Toulouse, connut la célébrité pour des activités totalement opposées à la tradition familiale. Né vers 1768, il fut d’abord l’aide de son père pendant plusieurs années, prévoyant de lui succéder un jour. Cependant, à l’époque du Directoire, il devint chef d’une redoutable bande de brigands, connue dans toute la région pour ses nombreux vols et assassinats. Arrêté avec quelques uns de ses complices, Varennes fut condamné à mort par le tribunal criminel de la Haute-Garonne. Il parvint toutefois à faire annuler ce jugement par la cour de cassation, pour vice de forme, et fut renvoyé devant le tribunal criminel du Gers.
Le 27 vendémiaire an V (18 octobre 1796), Jean-Antoine Varennes arriva à Auch avec quatre co-accusés. La charrette qui les transportait était escortée par quarante gendarmes et un important détachement de la garde nationale de Toulouse. On avait pris ces précautions parce que, disait-on, il était à craindre « que des brigands répandus sur une surface de quarante lieues et dont on présumait que Varennes était le chef ne vinssent l'arracher des mains de la justice. » Peut-être était-il un agent royaliste ? « Les émigrés rentrés en France, disait Le Rédacteur impartial, poussés par la nécessité et le désespoir de la contre-révolution se sont faits voleurs de grands chemins et tiennent à leurs gages, dans les villes principales, des hommes perdus qui volent à leur exemple, et se comportent de manière à justifier le titre de brigands, qu'ils ont depuis longtemps mérité en prenant les armes contre leur patrie.» (7) Pendant toute la durée de ce procès, la municipalité d’Auch requit une garde extraordinaire pour que « les prévenus d'aussi grands crimes ne forcent pas les verrous de leurs cachots.» (8) « Le public, écrivait Le Rédacteur impartial, a les yeux attentivement fixés sur cette affaire. On assure que les juges et les jurés seront circonvenus par l'intrigue et les sollicitations ; mais nous présumons trop bien de la probité civique des uns et des autres pour penser qu'ils puissent céder à d'autre impulsion qu'à celle de la justice.»
L'affaire, appelée devant le tribunal criminel le 15 frimaire (5 décembre 1796), nécessita plusieurs jours d'audience. Varennes était assisté par le citoyen Alexandre Ladrix, défenseur officieux (9). Enfin, « après les débats les plus orageux et les plus pénibles » Varennes, Portanel, Decler et Gelpy furent condamnés à vingt-quatre ans de fers. Ratan, dit Autipoul fut acquitté (10).

Jean-Antoine Varennes fut envoyé au bagne de Rochefort pour y subir sa peine. Il n’y resta que deux ans et s’en évada, dans la nuit du 8 au 9 juillet 1798, avec sept autres condamnés. Voici son signalement diffusé par Le Moniteur Universel (11) :
« Toulouse - le 3 thermidor
L’administration municipale vient d’être informée que le nommé Varenne, ancien exécuteur des hautes œuvres, à Toulouse, chef d’une bande d’assassins, condamné à 24 années de fers par le tribunal criminel d’Auch, s’est évadé, lui septième, des galères de Rochefort, dans la nuit du 20 au 21 messidor dernier. Voici le signalement de cet homme dangereux : il est âgé de 30 ans ; sa taille est de 5 pieds 5 pouces 6 lignes (12); il a les cheveux châtains-bruns, les sourcils de même, peu fournis, la barbe noire, le visage ovale et marqué de petite vérole, les yeux rouges, le nez ordinaire, un peu aquilin, la bouche moyenne, le menton rond, le front avancé et découvert, et une cicatrice au dessous du nez.»

(1) Ou ses petits fils ? Les informations généalogiques, à ce niveau, sont assez parcellaires.
(2) Bernard Varennes, né le 15 mai 1753 à Montauban. Il se disait aussi « raccommodeur de fractures » et mourut à Montauban le 26 mai 1821.
(3) Victor Molinier, Notice historique sur les fourches patibulaires de la ville de Toulouse, Mémoires de l'Académie impériale des sciences inscriptions et belles-lettres de Toulouse, Sixième série,Tome VI, Toulouse 1868, pp. 133-134.
(4) Ibidem.
(5) Edmond Lamouzele, Toulouse au XVIIIe siècle d’après les « heures perdues » de Pierre Barthès, Toulouse, 1914, p.347.
(6) Le 29 frimaire an II, il était en passe de démissionner de ses fonctions.
(7) Le Rédacteur impartial n° 21 du 3 brumaire an V (24 octobre 1796).
(8) Idem, n°19 du 29 vendémiaire an V (20 octobre 1796).
(9) Idem, n°41 du 13 frimaire an V (3 décembre 1796).
(10) Idem, n°46 du 23 frimaire an V (13 décembre 1796).
(11) Gazette Nationale ou Le Moniteur Universel n°312, 12 thermidor An VI (30 juillet 1798).
(12) 1,77 m.


4 août 2009

L'exécution du comte de Chalais


L’exécution d’Henri de Talleyrand-Périgord, comte de Chalais, accusé d’avoir conspiré contre Louis XIII, a été racontée par le Mercure Français en 1626 (1). A peine âgé de 26 ans, le jeune homme avait été jugé à Nantes et condamné à être décapité. Pensant retarder son supplice et lui permettre d’obtenir une grâce, ses amis étaient parvenus, par on ne sait quel stratagème, à provoquer la défection du bourreau de la ville. Sans s’arrêter à l’absence de son exécuteur habituel, la justice fit appel à un condamné à mort qui accepta de décapiter Chalais contre promesse d’avoir la vie sauve. C’était un ancien cordonnier du nom de Charles Davy. On l’équipa d’une épée de parade, non aiguisée, et d’une hache de tonnelier. L’exécution eut lieu le 19 août 1626. Ce fut une véritable boucherie. Comme le relate le Mercure, le bourreau amateur dut donner plus d’une trentaine de coups avant de parvenir à abattre la tête du supplicié :

" Ses amys ayant sçeu son Arrest de mort le iour d'auparavant l'execution, donnèrent une telle peur aux Executeurs de Iustice (tant à celuy de la Cour, qu'à celuy de Nantes,) qu'il ne se trouva point d'Executeur pour luy couper la teste : Ils esperoient que l'on pourroit en retardant le te[m]ps de l'execution pouvoir obtenir son pardon; mais cela ne luy fit que faire souffrir plus de peine à la mort : car on delibera de sortir un criminel des prisons de Nantes, auquel on donneroit la vie pour couper la teste à Chalais, ce qui se fit : Un compagnon Cordonnier (qui estoit de Touraine) & lequel devoit estre pendu trois iours apres, s'offre de faire le mestier de Bourreau, qu'il n'avoit iamais fait : aussi au lieu de couper la teste à Chalais, il luy hacha le col, ainsi que ie vous diray cy-apres.
Le Palais de Nantes & la prison regardent sur la place du Bouffroy de Nantes, lieu où se devoit faire l'execution: les deux Compagnies du Regiment des Gardes qui estoient en garde devant le Château où estoit logé le Roy, estans relevées par deux autres Compagnies qui entrerent en garde, au lieu de retourner en leur quartier, allerent se poser & s'emparer de la place du Bouffroy & de ses advenuës; on tira encores deux escouades des deux Compagnies qui estoient entrées en garde, qui les allerent joindre & renforcer.
L'execution ne se fit que sur les six heures du soir : De la porte de la prison à l'eschaffault estoient deux rangs de soldats, entre lesquels on vit Chalais assisté du Père Minime des Rosiers aller à la mort à pied, constamment, & sans faire paroistre aucune esmotion : Il avoit les mains liées, & tenoit la croix de son chapelet, qu'il baisoit par fois.
Quand il fut monté sur l'eschaffault, il regarda le peuple sans dire aucun mot : s'estant luy mesme osté le pourpoinct, le nouveau Bourreau luy couppa ses cheveux & sa moustache, laquelle voyant couppée il sembla en estre esmeu, pource qu'il l'aymoit, aussi estoit-elle fort belle; puis il tira de sa pochette ses petites heures qu'il portoit tousiours sur luy, & les donna audit Père des Rosiers. S'estant mis de genoux pour prier Dieu, le Bourreau luy presenta le bandeau, auquel il dit, Ne me fais point languir : Bandé, attendant le seul coup de la mort (à l'ordinaire) il en reçeut trente quatre auparavant que sa teste fust separée de son corps. Le Bourreau nouveau qui avoit pris une espée de Suisse sans la faire affiler, du premier coup qu'il donna fit tumber Chalais sur l'eschaffault ; tumbé, il luy donna encores quatre petits coups sur le col; au troisiesme desquels on entendit Chalais s'escrier & dire, Iesus Maria ; ce fut sa derniere parole. Alors le Père des Rosiers s'exclama, & dit au Bourreau : Mettez-luy la teste sur le billot de bois : ce qu'il fit; puis avec une doloire de Tonnelier il luy donna vingt-neuf coups auparavant qu'il peust luy couper le col.
Apres l'execution suivant ladite Lettre du Roy sur la moderation de l'Arrest, son corps & sa teste furent mis dans une biere ou cercueil, qui fut jetté dans un carrosse qui estoit exprés au pied de l'eschaffault, (on dit que c'estoit le carrosse de sa mere) pour estre porté aux Cordeliers, où il fut enterré."

(1) Le Mercure françois, Tome XII, 1626, pp. 409-411.

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30 juillet 2009

Les dépenses du bourreau


Un mémoire autographe sans date (seconde moitié du XVIIIème) énumère quelques unes des dépenses du bourreau de Paris. On notera l’attention qui est portée à des ustensiles aussi précieux que l’épée pour décapiter (le damas), la barre pour rompre mais aussi à des matériaux plus ordinaires, comme les cordes, qu’il faut changer régulièrement. Enfin, l’exécuteur loge les confrères de passage dans la capitale, venus l’assister.

"Mémoire de ce quy est dut a lexecuteur pour avoir my a execution l'arest de la cour qui condamne un particulier a estre pendue a Monmartre, préalablement appliqué à la question.

Savoir :
Pour s'estre transporté au dit Monmartre avec deux hommes et y avoir passé la journée entière 30 liv.
Pour la voiture et deux chevaux 15
Plus pour avoir présenté le dit particulier à la question 15
Plus pour l'avoir pendu. 30
Plus pour avoir porté au lieu de la sépulture le cadavre après l'exécution 30


Total 120 liv.

NOTES A JOINDRE AU TARIFFE DES EXECUTIONS.

Teste tranchée à 100 liv.
L'on cour risque de cassé le damas dont la lamme couste 500 liv. Si elle s'ébreche la réparation est de 24 liv. Et pour l'entretien et repassage 6 liv. par année. Ainsi cette somme est très modique, vues les raisons ci-dessus.
Brûlé à. 50 liv.
La depences en cordes, cros, perche, pelles et autres hustencille nécessaire, ce monte à 20 ou 25 l.
Les roués à 50 liv.
On cour risque de cassé la barre, ce quy est arrivé plusieurs fois. En ce cas, c'est 18 liv. de frais; en outre comme lon ce serre d'un moulinet, et que la corde passe a travers le plancher de l'echafaut cela les coupes. Et il en a été cassé pour 40 liv. dans une exécution à la place Saint Michelle.
Pendu à 25 liv.
Sy les cordes casse, chaque corde couste six livres. En outre elles ne peuve jamais servire que deux fois à l'exécuteur.
Pour ce qui est des autres justices il y a toujours quelque frais à faire qui val lun dans l'autre à 3 ou 6 liv.
En outre tous les jours employé aux grande justice, il en couste à l'exécuteur 10 ou 12 liv. de frais, pour la norriture, celle des domestiques et du cheval.
Il est obligé d'avoir toujours ce qui serve aux justices en provisions, pour n'aporté aucun retard à repondres aux ordres sans delay, ce qui tient des fond considérable sans aucun profit. En outre il est obligé d'ebergé ces confraire hors de leur séjour a Paris, sans quoy il ne les trouveret point dans les car d'heur pressants, ou il est obligé de repondre a plusieur jurridiction à la fois, et il na dautre ressource puisquil n'y a personne a employer pour cela, hors de cette vacation. Il y a mil autre petit détaille, au quels il faudret un volume pour en faire l'explication, mais la lumière des magistras doive les pénétrer sans paine.
"

Edmond Jean François Barbier, Chronique de la régence et du règne de Louis XV (1718-1763), Huitième et dernière série, Paris, Charpentier, 1857, pp. 418-419.

27 juillet 2009

Jean Camille, l’exécuteur exécuté


L’histoire de la fin tragique de Jean Camille, exécuteur de Perpignan à la fin du XVIIIème siècle, mérite d’être contée. Elle illustre les hostilités et parfois les haines auxquelles les maîtres des hautes œuvres de l’ancien régime étaient, plus souvent que d’autres, confrontés. Quand une querelle dégénère, que le bourreau se retrouve meurtrier, puis condamné, la farce vire au drame, l’exécuteur devient l’exécuté.
En mai 1782, Jean Camille, fils d’un exécuteur aussi prénommé Jean (1), est recruté par la ville de Perpignan pour remplacer Claude Thouvenin, bourreau en exercice, tombé malade (2). Appelé pour procéder à l’exécution d’un brossier de Codalet, condamné à mort pour « avoir jetté avec dessein, de la fenêtre de sa maison, une grosse pierre sur la tête de sa belle mère », il s’acquitte sans difficultés de cette tâche le 3 juin, gagnant ainsi définitivement cet office.
Au cours des années suivantes, Jean Camille mènera l’existence d’un paisible exécuteur de justice, alternant les terribles devoirs de sa charge avec une pratique partagée par presque tous ses confrères : le métier de guérisseur. Pour ce qui est des exécutions, il pend une voleuse nommée Rose Riufitte, durant l’hiver 1783, Gabriel D… en 1785, trois espagnols en février 1786, ainsi qu’un habitant de Prats-de-Mollo, en février 1789. Quant à ses activités « médicales », l’efficacité de ses traitements jouit d’une excellente réputation qui dépasse largement les limites de Perpignan. On vient se faire soigner chez lui de Collioure, d'Argelès ou de Corneilla-de-la-Rivière.
Il ne nous a pas été permis d’avancer plus avant dans la vie de Jean Camille, pour mieux comprendre cette sorte de Janus, alternant tortures aux uns, apaisements aux autres, donnant la mort ici, rendant la vie ailleurs. De même qu’il est difficile de savoir, par quels obscurs cheminements, la haine de certains de ses voisins a conduit au drame qui éclate dans les premiers jours de septembre de l’année 1790.
Le dossier des interrogatoires des témoins fournit deux versions totalement divergentes des événements. (3)
Selon les témoignages de quatre personnes, toutes hostiles à Jean Camille, celui-ci aurait eu une légère altercation avec des voisins. Dans un accès incompréhensible de fureur, le bourreau se serait alors précipité sur l’un d’eux, le brassier Joseph Portariès, et l’aurait poignardé. Il se serait ensuite enfui, un poignard ensanglanté à la main.
Un autre groupe de témoins, plus nombreux, donnent une version toute différente. Selon eux, un véritable complot aurait été fomenté pour se débarrasser de Jean Camille. On l’aurait insulté, menacé puis on aurait tiré sur lui avec un pistolet. Et c’est précisément au moment où ses adversaires tentaient de le lapider qu’il aurait donné ce coup de poignard pour se dégager.
Dans ces conditions, il est bien difficile de savoir si Camille a agi en état de légitime défense ou dominé par un sentiment de folie meurtrière.
Selon de nombreux témoignages qui ne sont guère contestables, il est évident que les témoins de l’accusation ont tous des raisons personnelles d’en vouloir au bourreau. Le brassier Pujol, repris de justice de soixante-dix ans, a deux filles dites « faldilletes » (jupettes) : l'une d'elle a été employée chez Camille et a peut-être eu avec lui des rapports plus intimes que ceux de maître à servante. Dix-huit mois avant le drame Pujol proclamait déjà son intention de tuer son voisin avec une arme de sa fabrication, « un bâton dans lequel il y a, à la pomme, un clou fort pointu ». La victime elle-même, Joseph Portariès, avait la réputation d’être un bagarreur. Ses rapports avec l’exécuteur étaient très ambigus. Tandis que plusieurs témoins affirment l’avoir entendu dire que « Jean Camille lui avait prêté de l'argent et habillé ses enfants l'année du mauvais hiver », d’autres rapportent qu’il leur aurait confié : « Nous sommes deux ou trois et si nous pouvons trouver l'occasion de nous défaire de Jean Camille, nous ne l'épargnerons pas parce qu'il a une femme chez lui contre laquelle nous avons un peu d'animosité ».
Comme on le voit, les ressentiments à l’égard du bourreau, surtout nourris par le clan Pujol et Portariès, puisaient leurs sources dans d’obscures querelles de voisinages mêlées à l’ostracisme habituel qui entourait les gens de son métier.

D’un autre côté, pas moins de quinze témoins à décharge vont se succéder pour apporter leur soutien à Camille, souvent venus de loin et tous d’anciens clients reconnaissants.
Jean Pons, domestique arrivé du Languedoc, explique qu'il a effectué des démarches pour Camille et qu'il lui a rendu visite en prison « en reconnaissance du soulagement qu'il avait porté à ses souffrances quoique en payant... souffrant de douleurs à sa mamelle gauche, il a été chez Camille qui lui a appliqué des remèdes qui l'ont beaucoup soulagé... »
Joseph Pelras, de Corneilla-de-la-Rivière, est allé le voir « pour se faire appliquer quelques remèdes à la cuisse gauche où il avait des douleurs... », mais il n'a rien vu le jour du drame car il était en cure aux Bains d'Arles.
Honoré Py, pêcheur de Collioure : « Il y a environ deux ans et demi qu'il avait une douleur d'estomac et un feu continu pour le soulagement duquel les médecins et chirurgiens de Collioure ne trouvèrent point de remède, qu'instruit que Jean Camille pouvait lui donner quelque secours lui exposa les douleurs qu'il souffrait et Camille lui donna des remèdes qui le soulagèrent insensiblement et au moyen desquels il a été guéri, qu'à cet effet il est venu 22 fois pendant l'espace d'une année et à l'exception d'un jour que lui témoin donna à Camille un petit écu mais que les autres jours qu'il y est venu, il lui a apporté du poisson l'ont mangé ensembles ».
Même si ces récits doivent être accueillis avec prudence, il n’en demeure pas moins que l’exécuteur-guérisseur de Perpignan semblait pratiquer son art avec un certain succès. Loin de la caricature du bourreau patibulaire, il apparaît sous les traits d’un individu bienveillant, dévoué et même, selon les circonstances, désintéressé.

Mais ce qui étonne le plus dans cette affaire, c’est l’incroyable partialité dont vont faire preuve les magistrats chargés de son instruction. D’emblée, Jean Camille est chargé de tous les torts. Ayant survécu à une lapidation en règle, il apparait, dès l’ouverture de l’enquête, qu’il ne pourra échapper au châtiment suprême, d’ores et déjà désigné comme victime expiatoire d’une société en pleine révolution. On veut aller vite, on veut frapper fort. Les témoins de la défense sont systématiquement déstabilisés, accusés d’être subornés, alliés ou débiteurs du bourreau. Le magistrat instructeur s’évertue de semer le doute dans les esprits, ajoutant à la confusion générale. Les témoignages qui pourraient se révéler capitaux sont écartés. Portariès, agonisant sur son lit de mort, aurait admis devant plusieurs témoins avoir jeté une pierre sur Camille, juste avant leur empoignade. Oublié. Le curé Vassal, notoirement connu de tout Perpignan, présent sur les lieux du drame, oublié aussi. Dans ces conditions, rien ni personne ne peut plus sauver le bourreau-guérisseur. L’instruction menée à charge est rapidement bouclée et transmise aux magistrats du siège. Le 20 septembre 1790, soit dix-sept jours seulement après le drame, ceux-ci condamnent Jean Camille à être pendu.

Cependant, la peine ne fut pas immédiatement appliquée. D’abord, parce qu’il fallait bien trouver un remplaçant au bourreau (4), ensuite parce qu’en cet automne 1790 les magistrats de Perpignan n’avaient pas respecté la nouvelle procédure criminelle instituée par la République. Aucun avocat, par exemple, n’avait été désigné pour assurer la défense de l’accusé. Le dossier fut récupéré par le tribunal du district qui ouvrit un nouveau procès en 1791. Tous les éléments étant défavorables à l’exécuteur, sa condamnation à mort fut confirmée le 12 juillet 1791 et exécutée le jour même. Jean Camille fut conduit sur la place de la Loge, là où pendant des années il avait lui-même procédé à l’exécution des condamnés. L’histoire ne dit pas si son successeur, Bernardin Blaise, venu de Romans au printemps 1791, éprouva quelques émotions à expédier dans l’éternité un de ses confrères. Ce fut la dernière fois qu’on fit l’usage d’une potence à Perpignan. C’est un peu comme si ce triste symbole de la justice de l’ancien régime disparaissait avec lui.

(1) Emile Desplanques, Les infâmes dans l’ancien droit roussillonnais, Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, tome 32, 1893, p. 512.
(2) Thouvenin décédera peu après, le 15 juillet 1782, âgé de 36 ans.
(3) Les principaux détails de cette affaire ont été publiés par Michel Brunet, Contrebandiers mutins fiers-à-bras, Les stratégies de la violence en pays catalan au XVIIIe siècle, Canet, Editions Trabucaire, 2001, pp.195-197.

(4) Voir article du 19 mai 2009 : Les obligations du bourreau de Perpignan en 1790.

22 juillet 2009

La guillotine à Rouen sous le consulat


En 1802, sir John Carr, un voyageur anglais, découvre la France, la Normandie et... la guillotine. Voici le récit d’une exécution dont il fut le témoin à Rouen (1) :

« En traversant la place du Marché, je vis conduire à l'échafaud un misérable que j'avais vu condamner le matin. Il était assis sur une charrette, en chemise, dont le collet était renversé, les bras liés derrière le dos, les cheveux coupés courts, pour qu'il n'y eût aucun obstacle au choc du couperet fatal; un prêtre était placé sur une chaise près de lui. Ce triste et pénible spectacle semblait causer peu d'émotion dans le marché, dont le trafic continuait avec son activité ordinaire; les femmes, devant leurs éventaires, qui s'étendaient jusqu'au pied de l'échafaud, ne paraissaient préoccupées, pendant la terrible cérémonie, que du souci de vendre leurs légumes le plus cher possible. Un détachement de garde nationale, quelques gamins, quelques flâneurs entouraient l'échafaud, de cinq pieds de haut, sur lequel était dressée la guillotine. Aussitôt que le condamné l'eut gravi, il fut placé, par ordre du bourreau (2), sur une planche faite comme un volet; il y fut attaché, puis mis à plat, et son cou fut introduit dans un cercle de fer dont la partie supérieure fut rabattue sur lui; un rideau de cuir noir recouvrit sa tête, au-dessous de laquelle un entonnoir communiquait avec un tube destiné à faire couler le sang sous l'échafaud. Le bourreau tira alors une longue et mince cordelette de fer communiquant avec la partie supérieure de l'instrument, et en un clin d'œil une lourde hache, en forme de triangle, tomba. Le bourreau et ses aides placèrent alors le corps dans un cercueil à demi rempli de son et presque entièrement taché de sang provenant des exécutions précédentes; ils y joignirent la tête qui avait été recueillie derrière le rideau dans un sac, et remirent le tout aux fossoyeurs, qui l'emportèrent au cimetière.
La rapidité de ce mode d'exécution peut seule le recommander. En Angleterre, les criminels condamnés à la potence se tordent dans les convulsions de la mort pendant une période de temps qui fait frémir... La guillotine est très préférable au sauvage supplice, autrefois en usage en France, où l'on brisait les membres du criminel pour le laisser expirer sur la roue, dans l'agonie la plus poignante.»

(1) Les anglais en France après la paix d’Amiens, impressions de voyage de Sir John Carr (Etudes et traduction d’Albert Babeau), Paris, Plon, 1898, pp.127-129.
(2) A cette époque le bourreau de Rouen était Charles-André-Louis Ferey (1762-1811). Il occupa ces fonctions de 1796 jusqu’à son décès, en 1811. Il habitait 11 rue de la Truie.