10 juin 2009

Une exécution secrète


Dans le journal de ma vie de Jacques-Louis Ménétra, déjà évoqué précédemment (1), figure le récit saisissant d'une exécution clandestine. Officielle ? Officieuse ? Nous n'en saurons pas plus. Les nombreux ouvrages et archives que nous avons pu consulter, où on traite de l'exécution des peines, ne mentionnent nulle part la possibilité d'une mise à mort aussi expéditive que discrète. Cette façon d'appliquer une sentence paraît peu conforme au droit. On pourrait douter de la réalité d'une pareille scène, mais la sincérité du mémorialiste et les liens amicaux qui l'unissaient à Charles-Henry Sanson nous en garantissent l'authenticité. Tout comme ce témoin involontaire, on peut en être troublé.

" Un jour, le maître des hautes œuvres me dit de venir lui tenir compagnie comme je le faisais quelquefois. Nous bûmes ensemble un couple de bouteilles de vin. Je le voyais pensif. Je lui demande ce qu'il y a. II me répond qu'il voudrait que la soirée fût passée. Je le presse. Il me dit qu'à dix heures du soir il a une opération à faire au Petit Châtelet. Je lui dis si je puis le voir. II me dit de le demander. Je vais souper avec ma raccommodeuse de dentelles et de là j'arrive au Petit Châtelet. Je frappe. L'on m'ouvre; je demande M. Henri. L'on me répond que je l'attende. Il arrive, jette trois livres sur la table. Un guichetier apporte six bouteilles et nous voici à boire tous ensemble et tenir des propos joyeux lorsque, tout à coup, à une porte que je n'avais pas aperçue l'on frappe. Le plus grand silence règne. Tout à coup, je vois sortir trois hommes dont un en noir. L'on dit "Voilà Monsieur…" Je n'ai pu retenir le nom. Henri s'en saisit, le pousse contre le mur (vers) un petit escabeau et le malheureux, se sentant poussé, met les pieds dessus. A l'instant un crochet, et dessous un chapeau, et mon homme à l'instant est suspendu. Henri ayant donné un coup de pied à l'escabeau, sitôt son frère le prend par les parties nobles et la scène est finie. Henri se sauve et je ne puis revenir de ce que je viens de voir. Je sors. Je vois que l'on met le malheureux dans une brouette et je n'ai pas la force d'en voir davantage." (2)

(1) voir article du 9 juin 2009 : Un témoignage sur Charles-Henry Sanson.
(2) Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle (présenté par Daniel Roche), Paris, Montalba, 1982, p. 255.

9 juin 2009

Un témoignage sur Charles-Henry Sanson

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Le "Journal de ma vie" (1) du vitrier parisien Jacques-Louis Ménétra est une source inépuisable et passionnante pour connaître, au quotidien, la vie dans la capitale dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Nous ne remercierons jamais assez l'historien Daniel Roche, professeur au Collège de France, pour avoir découvert, publié et analysé ce précieux manuscrit, conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris.
Dès 1764 et jusqu'en 1803, Jacques-Louis Ménétra a consigné de nombreuses anecdotes sur sa vie familiale et professionnelle, ses rencontres, ses voyages, dans un document intime dont l'authenticité est indiscutable. Témoignage précieux pour mieux connaître celui qu'il appelle "Henri", autrement dit Charles-Henry Sanson, bourreau de Paris, que cet artisan a eu l'occasion de côtoyer régulièrement. Le plus souvent, c'est surtout dans ses pratiques médicales que notre compagnon vitrier a pu l'observer. Cependant, il a aussi été témoin, par hasard, d'une "exécution secrète" que nous évoquerons dans un prochain article.

" Je tombe malade. L'on me traite pour une maladie de nerfs. Je suis impotent de tout mon corps, je ne fais qu'un cri lorsque je suis obligé de remuer. L'on m'ordonne des bains. Je ne vois aucune amélioration à ma position. J'apprends que le maître des hautes œuvres a une chambre près de la boutique (2), qu'il guérit ces sortes de maladies. Je me fais asseoir à la porte et j'attends pour le voir passer. Je l'appelle. Je lui fais connaître ma situation. Il me dit qu'il va m'apporter ce qui me convient. Je l'attends comme l'on dit que les juifs attendent le Messie, lorsque tout à coup j'entends crier un arrêt de la cour du parlement qui condamne deux chaudronniers, pour avoir assassiné leur camarade, à être fait mourir. Je vis que mon chirurgien était allé à ceux qui étaient moins malades que moi leur rendre une visite à l'encontre de leur volonté. Le lendemain, il arriva en me disant qu'il a été fâché, que des affaires imprévues l'ont empêché (et) me recommande très exactement de prendre et de faire ce qu'il m'ordonne, de manger, de ne point prendre de bain et en une quinzaine me voilà sur pied.
Cet homme s'intéresse envers moi. Son état à part, c'est un homme doux, aimable, bienfaisant. Un matin passant par le devant de la boutique, un chef de bureau m'apporta pour encadrer une estampe représentant la mort d'Abel. Il l'examine, il trouve un défaut dans le bras, le fait connaître avec toute l'honnêteté possible. La personne en est enchantée, m'offre une bouteille de vin sur les conditions qu'il en prendra sa part. Je l'engage. Il remercie poliment. La personne l'invite. Il vient. En nous en allant, il me demande si j'ai dit ce qu'il était. Je lui dis qu'il n'est nullement nécessaire. L'on est enchanté de sa conversation. Il s'en va le premier et paie la dépense. La personne ne cesse de faire ses louanges; lorsque je lui demande s'il sait avec quel homme il a bu, lorsque je lui annonce, je vois un homme changer de couleur et de dire : Est-il possible ? Je vois bien qu'il s'y connaît, car il nous a bien démontré les défauts de l'estampe." (3)

(1) Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle (présenté par Daniel Roche), Paris, Montalba, 1982, 431 p. Nouvelle édition : Paris, A. Michel, 1998, 429 p.
(2) Il loue une chambre dans le quartier du marais, rue Pavée, près de la boutique de Ménétra.
(3) Nous avons utilisé l'édition de 1982 (pp 216-217) en ajoutant les ponctuations qui manquent dans l'œuvre originale.
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8 juin 2009

Quand le bourreau faisait sa publicité


François Berger (1), bourreau de Carcassonne de 1801 à 1804, exerçait aussi la médecine et vendait divers médicaments. Vers cette époque, pour se faire connaître, il avait fait imprimer cette carte publicitaire (2) :

"Avis au public
Le citoyen Bergé exécuteur au département de l'Aude, résidant à Carcassonne, vous fait savoir qu'il guérit toutes sortes de douleurs ou maladies dans la partie du corps humain. Il guérit les efforts d'estomac quelconques, ainsi que toutes sortes de plaies, dartes vives et farineuses; il renoue aussi toutes les parties du corps avec le plus heureux succès. On le trouve chez lui à toutes heures et moments; il traite aussi le mal des yeux et maux de tête; ainsi que les nerfs retirés ou foulés. On trouve chez lui toutes sortes de remèdes pour se soulager, ainsi que de petits pots de graisse de différentes qualités; le tout à juste prix."

De son côté Etienne-Théodore Cané (3), fils de Nicolas Cané, bourreau de Chalon-sur-Saône, était devenu coutelier mais, comme ses ancêtres, pratiquait diverses activités médicales. Voici l’annonce qu’il publie dans Le Courrier de Saône-et-Loire du 26 juin 1852 :

« M. CANE, chirurgien dentiste mécanicien, Chalon-sur-Saône, place de Beaune. Même local N°5, Orthopédie pour toutes difformités du corps, bandages pour toutes les hernies, suspension de matrice, etc…. Etablissement de coutellerie. Confection d’instruments au désir de tout un chacun. »

(1) Né à Tours vers 1765, il était le fils de Gilles-François Berger, bourreau de Tours, et de Marie-Madeleine Gauthier. Il fut successivement exécuteur à Loudun, Mende, Carcassonne, Nice et Agen.
(2) Archives de l'Aude, L 1065. Publié in Georges Galfano, L'office de bourreau de Carcassonne, Mémoires de l'Académie des Arts et des Sciences de Carcassonne, Années 1987-1988, 5° série, Tome II, Carcassonne, 1990, p. 199.
(3) Né à Chalon le 5 juin 1810, fils de Nicolas Cané, bourreau de Chalon, et d’Anne-Claude Chrétien. A Noter que sa sœur, Catherine-Joséphine Cané (1818-1911) épousa Joseph Bessonnat, opticien, dont elle eut un fils, Etienne-Théodore, qui devint opticien comme son père.


7 juin 2009

Emotions d’échafauds à Avignon en 1672 et 1695

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Le 28 mai 1672, place du Palais, à Avignon, on va exécuter un certain Pierre du Fort, condamné à être pendu pour assassinat. Il est conduit processionnellement au gibet, il gravit l’échelle, le bourreau lui passe la corde au cou :
« Après quoi, le bourreau le voulant jeter et se trouvant attaché trop court et contre les échelles et l’ayant jeté sur « l’échelle noire qu’est de la Misericorde » et ayant été repoussé et jetté par diverses fois sans qu’il le put jeter en bas des échelles pour s’être embarrassé les pieds dans les échelons, ce que voyant le bourreau lui avait couvert la face de son justaucorps et lui donnoit par dessous du genou sur l’estomac et sur le ventre. Ce que le peuple voyant qu’il le faisoit trop souffrir et croyant même qu’il l’egorgoit là-dessous avec une bayonnette pour avoir mis la main à sa poche, ému de compassion pour le patient et de furie contre le bourreau, lui jetèrent des pierres contre, et en même temps le bourreau ouvrit les deux échelles et jetta le patient en bas et lui sauta sur les épaules et le foula, pendant que la femme dudit bourreau le tiroit par les pieds de dessous la potence. Ils lui firent en même temps sortir du sang de la bouche. Mais la grêle de pierres renforça sur lui, il y en eut même qui atteignirent le pendu à la tête, ce qui contraignit le bourreau de gagner sur l’échelle de laquelle il descendit avec une si grande précipitation qu’il tomba du milieu d’icelle et donna de la tête première à terre. Voilà une foule de peuple sur lui. Il se relève avec sa bayonnette à la main, menaçant de tuer ceux qui l’approcheront ; mais après diverses chutes et s’être relevé, il est bien battu, tout barbouillé et étouffé dans le ruisseau et traîné avec grande furie et émotion du peuple jusqu’à l’Université et delà jusqu’au cimetière des Cordeliers. Son valet bien battu aussi, la tête et le corps meurtri, fut porté à l’hôpital où il est mort quelques jours après. Cependant quelques étrangers et inconnus montèrent à l’échelle et coupèrent la corde du pendu pendant que d’autres le recevoient en dessous après avoir demeuré pendu plus d’un grand « Miserere ». En même temps l’on rompit la potence, et le peuple mit en pièces l’échelle du bourreau : pour l’échelle de la Miséricorde elle fut mise bellement à terre sans aucun mal. Les enfants emportèrent avec grand précipitation la potence dans le Rhône. Cependant on demanda à grands cris du vin pour le pendu… »

Après quoi, le condamné fut ranimé et transporté dans un cimetière, puis une église, hors d’atteinte de la justice. Pour lui, l’affaire finit de façon inespérée puisque l’archevêque lui accorda sa grâce en recommandant aux officiers « d’en prendre un soin tout particulier ».

Le 19 décembre 1695, lors de l’exécution d’un certain Silvy, de Caumont, on voit se renouveler les mêmes scènes :
« l’exécuteur l’ayant jeté de l’échelle luy sauta sur les espaulles pour l’estrangler, et comme le faisant extrêmement souffrir, luy ayant monté par deux fois dessus sans l’avoir estranglé, ce qui auroit causé un grand désordre par des gens qui jettèrent des pierres contre l’exécuteur, qui s’enfuit dans le palais, et un soldat estranger monta sur l’échelle et coupa la corde avec son sabre, et en mesme temps, un garçon cirurgien luy ouvrit la veine du bras droit d’où le sang sortit fort bien; plusieurs personnes s’empressèrent pour luy donner du secours, luy ayant faict avaller du vin […] La garnison s’estant avancée, fit retirer tout le monde, et, en mesme temps, vint un ordre de la justice à l’exécuteur de l’estrangler, et pour lors luy mist de rechef la corde au cou et l’estrangla à terre. »

Léon Duhamel, Les exécutions capitales à Avignon au XVIIIe siècle, Annuaire de Vaucluse, 1890, pp.72-75.

Voir aussi article du 16 juin 2009
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6 juin 2009

Le dernier roué

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En 1790, alors qu’à Paris la Constituante avait déjà intégré le principe d’appliquer le même type de peine de mort – par décapitation – à l’ensemble des condamnés, quelques vieilles justices de provinces continuaient à prononcer des peines désuètes et barbares. C’est le cas du Parlement de Provence qui, dans son dernier arrêt, décida de condamner un criminel au terrible supplice de la roue (1).
Cette affaire, étrange et insolite, débute à Gémenos, petite bourgade à 20 kilomètres à l'est de Marseille, au pied du massif de la Sainte-Baume. Le 14 juillet 1790, dans le parc du château, à l’occasion de la célébration de la fête de la Fédération, un banquet est offert à la Garde Nationale. L’hôte des lieux, le marquis Jean-Baptiste d’Albertas, ancien président de la cour des Comptes de Provence, s’est mêlé familièrement aux réjouissances. Soudain, au moment où l’on s’apprête à porter un toast à son épouse, un homme de petite taille et bossu surgit près du marquis. Il hurle « je suis venu te donner la mort » et lui plonge un couteau en plein cœur. Aussitôt arrêté, il est conduit aux prisons d’Aix. On l’interroge. Il se nomme Anicet Martel, âgé de vingt ans, natif d’Auriol. Il réside à Toulon où il est élève en chirurgie. Il passe des aveux complets, déclarant notamment qu’il a agi seul et qu’il prémédite cet acte depuis sept ans. Quant au motif du meurtre, Anicet Martel explique qu’il a voulu venger son père, Jean-Jacques Martel, ancien instituteur à Gémenos, décédé prématurément après avoir été destitué de son poste à la demande du Marquis d’Albertas.
Son procès est vite instruit et le Parlement de Provence le condamne à être roué vif. Cet arrêt sera d’ailleurs le dernier que cette cour prononcera en matière criminelle (2).
L’exécution a lieu le 2 août 1790, sur la place du Palais de Gémenos. Des amis du meurtrier ont-ils préparé un soulèvement pour faciliter son évasion ? Toujours est-il qu’un tumulte éclate au moment où il arrive à l’échafaud. Des pierres sont lancées de la place et des toits des maisons voisines. Dans la confusion, le condamné tente de prendre la fuite. Un capitaine du régiment du Lyonnais, qui commande l’escorte, parvient à le plaquer à terre et l’immobilise de la pointe de son épée. Quelques coups de feu tirés en l’air, par la troupe, achèvent de ramener le calme. Mais où est l’exécuteur ? Dès les premières pierres, il a quitté son poste et s’est enfui à toutes jambes pour échapper, dira-t-il plus tard, « à la vindicte populaire dont on l’avait menacé » (3). On se met à sa poursuite et, après de laborieuses recherches, on finit par le retrouver, blotti dans un confessionnal de l’église des capucins, en dehors de la ville. Ramené de force, sous bonne escorte, il procède finalement à l’exécution deux heures plus tard (4).
Comme à son habitude, la confrérie des pénitents d’Aix vient récupérer le corps du supplicié, le soir même, pour l’inhumer dans le cimetière de la Madeleine. Mais la nuit suivante des inconnus s’introduisent sur les lieux, en escaladant le mur d’enceinte, et emportent la dépouille.
Anicet Martel a été enlevé par des élèves en chirurgie qui, dans une salle d’anatomie clandestine, s’activent pour offrir à leur confrère un embaumement digne de ce nom. Après un traitement à la térébenthine, d’une quinzaine de jours, son corps est momifié : « Les chairs noircies sont adhérentes à la charpente osseuse, les fractures des bras et des jambes, sous les coups de la barre de fer du bourreau, apparaissent encore dans leur effrayante vérité. Il n’est pas jusqu’aux traits de la figure qui ne soient encore contractés par les douleurs éprouvées par ce malheureux dans son affreux supplice…. » (5)

Le corps embaumé d’Anicet Martel connaitra un curieux destin. Il échouera dans une loge maçonnique « où la franc-maçonnerie en a fait son idole ». En fait, un de ses bras fut muni d’un ressort et on plaça dans sa main droite un encrier, qu’il présentait aux impétrants lors des cérémonies d’initiation. Cette momie fut transportée à Martigues, puis réclamée par la loge d’Aix, avant d’être emportée par un Frère qui la cacha dans un grenier. On perd sa trace après 1817.

(1) Cette même peine fut aussi appliquée, en septembre 1790, à l’un des insurgés de « l’affaire de Nancy ». Tous les autres furent pendus.
(2) Entre 1700 et 1790, environ 821 condamnations à mort ont été exécutées à Aix, dont 358 par le supplice de la roue.
(3) Certains ont prétendu qu’il aurait été soudoyé pour participer à cette tentative de délivrance du condamné.
(4) Le nom de cet exécuteur n’est pas connu.
(5) Stephen d’Arve, Miettes de l’histoire de Provence, Marseille, Ruat, 1902, p.500
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5 juin 2009

"Enfin, c'est fait, la Brinvilliers est en l'air"


"Enfin, c'est fait, la Brinvilliers est en l'air" c'est par cette phrase que Madame de Sévigné débute la lettre qu'elle adresse à sa fille, le vendredi 17 juillet 1676, jour de l'exécution de la célèbre empoisonneuse (1). A l'issue d'un long procès, Marie Madeleine Dreux d'Aubray, marquise de Brinvilliers, avait été condamnée à mort, le 16 juillet 1676, pour avoir empoisonné ses frères et plusieurs membres de son entourage. Depuis son départ de la Conciergerie jusqu'à sa décapitation, place de grève, l'abbé Pirot (2), son confesseur, a relaté toutes les étapes de son supplice (3). Témoignage extrêmement précieux sur le déroulement des rituels d’une exécution :

"En regardant son chapelet, elle me dit : Monsieur, voilà un chapelet que je serais bien aise qui ne tombât pas entre les mains du bourreau; ce n'est pas que je ne croie qu'il en ferait un bon usage, ces gens-là sont chrétiens comme nous, mais enfin j'aimerais mieux le laisser à quelque autre. […]
[6 heures du soir] : Nous nous trouvâmes dans le vestibule de la Conciergerie, entre la cour et le premier guichet, où on la fit asseoir pour la mettre dans l'état où elle devait être pour l'amende honorable. Sitôt que le bourreau (4) lui parla de mettre une chemise parce que l'arrêt portait qu'elle ferait l'amende honorable en chemise, sa pudeur fut alarmée, s'imaginant qu'il fallait la déshabiller pour cela; mais le bourreau la rassura, lui disant qu'on ne lui ôterait rien et qu'on mettrait seulement la chemise par-dessus ses habits. Il lui mit cette chemise, et comme il était d'un côté et son valet de l'autre, je ne pus pendant ce temps-là lui rien dire, elle me jeta seulement quelques œillades pour me marquer combien elle sentait ce qu'il y avait d'ignominieux en ce qui se faisait alors. Quand elle eut la chemise, qui me parut d'une toile assez belle, ni fine ni grosse, et qui l'enveloppait tout entière depuis le col où elle était attachée, jusqu'aux pieds, couvrant tous les habits, on lui releva sa cornette et on la noua par-dessus son manteau. Tout cela fut fait fort proprement par le bourreau, qui lui noua les mains et la ceignit de la même corde; il lui en mit une autre au col pour l'amende honorable, et comme il la voulut mettre nu-pieds pour la même raison, quand il lui ôta ses mules et qu'il lui tira ses bas elle me fit signe de m'asseoir auprès d'elle pour se consoler un peu avec moi de toute l'infamie qu'elle souffrait. […] Le bourreau me dit qu'il faisait porter une bouteille de vin afin qu'on lui en donnât si elle en avait besoin. […]
Nous approchâmes du tombereau où il fallut monter… C'était des plus petits tombereaux qu'on voit dans les rues chargés de gravois, et était très-court et fort étroit; et je doutais qu'il y eût assez de place pour elle et moi. Nous y tinmes pourtant quatre, le valet du bourreau étant assis sur la planche qui le fermait par devant et avait les pieds sur les deux timons où était le cheval, elle et moi nous nous assîmes sur de la paille qu'on avait mise pour en cacher un peu le bois, et le bourreau était dans le fond debout. Elle y monta la première et son dos donnait contre la planche du devant et contre le côté un peu en biais; j'étais auprès d'elle, la serrant pour faire place aux pieds du bourreau, le dos appuyé contre le côté et les genoux pliés avec peine….

[Après une étape à Notre Dame, pour faire amende honorable, le cortège se remet en route]
Ses yeux et son visage ne marquaient que de la contrition, et cela augmenta toujours à mesure que la mort approcha. Je ne puis m'empêcher de rapporter ici qu'en ce moment le bourreau lui dit: Madame, il faut persévérer, ce n'est pas assez d'être venue jusqu'ici, et d'avoir répondu jusqu'à cette heure à ce que vous a dit monsieur (il me marquait en disant cela), il faut aller jusqu'à la fin comme vous avez commencé. Il lui dit cela d'une manière assez humaine et qui me parut chrétienne; j'en fus édifié. Il est vrai qu'elle ne lui répondit mot, mais elle lui fit fort honnêtement un signe de tête comme pour lui témoigner qu'elle recevait bien ce qu'il lui disait, et qu'elle prétendait se soutenir dans l'assiette où il la voyait; il m'avoua qu'il était surpris de sa fermeté. […]
Il se passa encore quelque moment devant que nous passassions du tombereau à l'échafaud, pendant quoi elle eut de quoi beaucoup souffrir; une infinité de peuple assemblé se pressait pour la voir, et une grande partie criait vengeance contre elle, et lui insultait sur son crime. On ne put faire approcher le tombereau de l'échafaud plus près que de trois pas, quelques coups de fouet que donnât sur le peuple celui qui le conduisait assis sur la planche du devant…. Le bourreau était sorti du tombereau pour disposer l'échelle de l'échafaud; elle me regarda d'un visage doux et d'un air plein de reconnaissance et de tendresse, les larmes aux yeux. […]
Dans ce moment on la tira du tombereau. […] Je la vis monter l'échelle avec un air fort libre, le bourreau la conduisant; je la suivis, et comme le bourreau la fit mettre à genoux devant une bûche qui était couchée en large sur l'échafaud, je m'agenouillai à côté d'elle, mais tourné d'une autre manière qu'elle pour lui parler à l'oreille; elle avait le visage tourné du côté de la rivière et moi du côté de l'hôtel de ville, à son côté droit, et c'est où le bourreau me dit de me mettre, ajoutant qu'il m'avertirait quand il faudrait changer de place. […]
Rien ne put l'émouvoir dans tout ce temps; elle voyait une foule de monde assemblée dans la place et aux fenêtres; elle ne vit pas à la vérité le couteau qui la devait frapper, et je ne le vis pas moi-même, je m'imagine qu'il était sous un manteau qui le couvrait sur l'échafaud. Je vis un couperet à un bout de l'échafaud de mon côté, et elle ne put pas le voir parce qu'il était derrière elle, mais elle pouvait se figurer tout cela quoiqu'on lui en sauvât la vue. […] Elle eut une très-grande patience pour souffrir avec une souplesse extraordinaire tout ce que lui fit le bourreau pour la préparer à l'exécution. Il la décoiffa sitôt qu'elle fut à genoux; il lui coupa les cheveux par derrière et aux deux côtés; il lui fit pour cela bien des fois tourner la tête de différentes manières, il la lui mania même quelquefois assez rudement, et cela dura bien une demi-heure. Ce n'est pas que ses cheveux fussent longs, ils étaient très-courts… Elle lui obéit toujours ponctuellement pour se tourner et baisser sa tête, et la relever comme il lui plaisait. Il lui déchira le haut de la chemise qu'il lui avait mise par-dessus son manteau quand elle sortit de la Conciergerie, pour lui découvrir les épaules; il est vrai qu'il fit cela assez adroitement, mais avec beaucoup de lenteur. […]
Le bourreau, qui jusque-là s'était préparé pour l'exécution, me fit signe de la main de me retirer un peu; je jugeai que c'était pour lui donner le coup de la mort; je me retirai seulement de deux pieds, demeurant toujours à genoux, et continuant de lui parler. […] Dans le temps que je lui parlai ou que je la faisais elle même parler, le bourreau assisté de son valet lui préparait la tête à l'exécution; il lui ôta d'abord sa coiffe cornette et son bonnet pour la décoiffer, et j'ai remarqué auparavant qu'elle fut un peu saisie de honte quand elle se sentit décoiffée, mais elle surmonta cela; il lui coupa les cheveux au côté gauche et derrière, et comme il était déjà un peu avancé dans cet appareil, il me dit assez haut :
Dites le Salve, Monsieur. J'achevai pour lors ce que je disais sur la Vierge et ce que je viens de rapporter, et après l'avoir fini j'ai entonné le Salve de la voix la plus forte que je pus… […]
Il se passa bien du temps à tout cela et il y en avait déjà un considérable que le
Salve était fini sans que je m'en fusse aperçu; le bourreau, qui pensait peu à ce que je faisais, me dit : Monsieur, le Salve est dit, il faut dire l'oraison. Je dis tout haut le verset, à quoi quelques gens répondirent, et ensuite l'oraison; après quoi le bourreau me fit lever de ma place pour en prendre une autre. J'avais été jusque-là à genoux au côté droit de madame de Brinvilliers pendant qu'il lui coupa les cheveux du côté gauche et de derrière; il me fit mettre devant elle pour couper ceux du côté droit; je m'agenouillai devant elle, la regardant en face, et son obéissance au bourreau fut toujours la même, tournant la tête comme il voulut et prenant telle situation qu'il lui disait de prendre. […]
Le bourreau achevait de lui couper les cheveux. Cela fait, il me dit de me remettre à ma première place du côté droit de la dame, et je m'y mis; il s'essuya un peu le visage qui était tout en sueur, et il tira de sa poche le bandeau pour lui bander les yeux. Elle ne le voyait pas, ne tournant pas une seule fois la tête d'un côté ni d'autre, pendant qu'elle fut sur l'échafaud, qu'autant qu'il la lui faisait tourner, et ne paraissant nullement inquiète de tout ce qui se préparait. Elle ne vit le bandeau que quand, étant derrière elle, il le lui présenta pour les lui boucher; apparemment elle ne s'attendait pas à cette cérémonie, et comme, dans le détail de ce que je lui avais dit dans la prison que nous ferions sur l'échafaud, je ne lui avais point touché cette circonstance, elle me regarda au moment que ce bandeau lui parut, et me dit tout haut : Monsieur, on me va bander les yeux !
Un coup sourd dont le son frappa mes oreilles c'était le coup que le bourreau lui donna pour lui abattre la tête. Il fit cela si habilement que je ne vis point du tout le couteau passer, quoique j'eusse toujours la vue appliquée à la tête qu'il coupa, et je suis encore à savoir comme est fait cet instrument, que je n'ai jamais vu, ni nu, ni dans le fourreau. Le bruit du coup me parut comme d'un grand coup de couperet qui se donnerait pour couper de la chair sur un billot; je ne vis point que le bourreau tatât le col pour prendre ses mesures et trouver juste l'endroit où il pourrait frapper. Il ne dit rien du tout à madame de Brinvilliers, elle se tenait seulement la tête fort droite il la lui avala d'un seul coup, qui trancha si net qu'elle fut un moment sur le tronc sans tomber. La tête tomba sur l'échafaud fort doucement en arrière, un peu du côté gauche, et le tronc devant, sur la bûche qu'on avait mise devant elle en travers. Le bourreau se tourna de mon côté, s'essuyant le visage et me disant d'abord, comme s'il eût eu de la complaisance pour son adresse : Monsieur, n'est-ce pas là un bon coup ? Je me recommande toujours à Dieu dans ces occasions-là, et jusqu'à présent il m'a assisté; il y a cinq on six jours que cette dame m'inquiétait et je lui ferai dire six messes. Je lui répondis plus de quelques mouvements de tête que de paroles, et tout à l'heure il prit la bouteille qu'il avait fait mettre dans la charrette et en but, me disant qu'il était fort altéré et qu'il l'avait été tout le jour… "


La foule était si grande que l’abbé Pirot fut obligé de rester encore quelque temps sur l'échafaud et finit par descendre avec l'aide du bourreau. Une multitude curieuse restait pour voir la dernière scène. Les archers du guet déblayèrent la place à grands coups de hallebarde et créèrent un vide autour du bûcher, vaste édifice de bois et de paille sur lequel on avait eu soin de verser de l'huile et des résines. Les valets du bourreau, après que l'exécuteur y eut déposé le cadavre de madame de Brinvilliers, y mirent le feu avec de grandes torches préparées à l'avance; ils passèrent la nuit à entretenir le brasier. Vers la pointe du jour, ils recueillirent les cendres pour les jeter à la Seine, tandis que les spectateurs se précipitaient pour ramasser quelques minuscules débris restés sur place.

(1) La femme de lettres, qui a assisté à cette scène du Pont Notre-Dame, poursuit ainsi sa missive : « Son pauvre petit corps a été jeté, après l’exécution, dans un fort grand feu, et les cendres au vent, de sorte que nous la respirerons, et par la communication des petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante, dont nous serons tous étonnés. »
(2) Edme Pirot, né à Auxerre le 12 août 1631, professeur de théologie à la Sorbonne et grand vicaire du cardinal de Noailles, mort le 4 aout 1715.
(3) Le manuscrit original est conservé à la Bibliothèque Nationale (manuscrit français 10982). Publié dans Archives de la Bastille : documents inédits recueillis et publiés par François Ravaisson Mollien, tome IV, Paris, A. Durand et Pedone-Lauriel, 1870, pp.241-268; et Edme Pirot, La marquise de Brinvilliers, récit de ses derniers moments, Paris, A. Lemerre, 1883, 2 volumes.
(4) André Guillaume, exécuteur des arrêts et sentences criminels de la ville, prévôté et vicomté de Paris. Il exerça cet office de 1674 à 1687.

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4 juin 2009

Le pendu "miraculé"

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Le samedi 19 septembre 1523, place Maubert, à Paris, on avait dressé une potence pour exécuter un jeune Angevin de vingt-et-un ans, condamné dans une affaire d’assassinat dont il n’avait été que le complice involontaire. Vers trois heures de l’après midi, il quitta les prisons du Palais assis dans un tombereau en compagnie du bourreau de Paris (1) et de son valet. Arrivé au lieu du supplice, il monta sur l’échelle avec l’exécuteur, tandis que son confesseur et l’assistance entonnaient le traditionnel Salve Regina (2). Les chroniques de l’époque, notamment celle du bourgeois de Paris (3), rapportent comment le condamné survécut, de façon presque miraculeuse :

« C’est assçavoir qu’il fut pendu et estranglé, et que le bourreau le laissa pendu bien l’espace de demie heure. Le vallet du dict bourreau le descendit de la dicte potence par une corde, et le mist en la charrete pour le mener au gibbet ; Le pendu estant en la charrete, leva une jambe hault et commença à respirer, dont incontinent le vallet luy donna un coup de pied à l'estomac pour achever de le faire mourir, et incontinent print un cousteau et luy voulut coupper la gorge. Lors d'adventure il y eust une pauvre femme qui estoit là, qui print ledict valet et cria en luy disant : "Ha, traistre, le tueras-tu! Vois-tu pas que c'est un miracle ?" Lors le pauvre pendu fut secouru de plusieurs personnes et fut porté dedans l'église des Carmes à Paris, devant la glorieuse Dame, puis il fut mis en une chambre sur un lit devant le feu, puis fut seigné et donné un breuvage, fut oingt et frotté la gorge et le col d'huilles, et fut un temps sans parler et voir, comme environ au lendemain, mais à la fin il bust et mangea peu après ; et fut environ deux jours qu'il n'avoit mémoire ne cognoissance de rien, ne qu'il eust été pendu ; finablement il lui souvint de tout et rentra en bonne prospérité, moiennant l'aide de la Vierge Marie, à laquelle il s'estoit tousjours recommandé".

Une semaine plus tard, le 26 septembre, François 1er, favorablement impressionné par cette manifestation des volontés de "la glorieuse Dame, mère de Dieu", lui accorda sa grâce.

(1) vraisemblablement « maître Rotillon ».
(2) Avant chaque exécution d'un condamné, le prêtre qui l’assistait et une grande partie des spectateurs chantaient à haute voix cette antienne à la Vierge que tout le monde connaissait alors par cœur.
(3) Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François 1er, 1515-1536, Paris, Société de l'histoire de France, 1854, pp. 372-373, ainsi que le Livre de raison de Maître Nicolas Versoris, avocat au parlement de Paris, 1519-1530, Paris, Société de l'histoire de Paris, 1885, p. 116, et la Chronique parisienne de Pierre Driart, chambrier de Saint-Victor (1522-1535), Mémoires de la société de l'histoire de Paris et de l'Ile de France, vol. 22, 1895, p. 135.


3 juin 2009

La pendaison à la française


Nous avons déjà expliqué la façon dont on pendait dans la France de l’ancien régime. Voici un article tiré d’un ouvrage juridique du XVIIIe siècle (1) traitant du même sujet :

« Cette Peine s’exécute ainsi. Après que l’on attaché au cou du criminel trois cordes, sçavoir, les deux « tortouses », qui sont des cordes grosses comme le petit doigt, ayant chacune un nœud coulant, & le « jet », ainsi appellé parce qu’il ne sert qu’à aider à jetter le criminel hors de l’échelle : on le fait monter sur la charrette de l’Exécuteur, où il est assis sur une planche de traverse, le dos tourné au cheval, le confesseur à côté de lui, & l’exécuteur derrière. Arrivé à la Potence, où est appuyée et liée une échelle, l’Exécuteur monte le premier à reculons, & aide, au moyen des cordes, au criminel à monter de même. Le confesseur monte ensuite du bon sens ; & pendant qu’il exhorte le Patient, l’Exécuteur attache les tortouses au bras de la Potence ; & lorsque le confesseur commence à descendre, l’Exécuteur, d’un coup de genou, aidé du jet, fait quitter l’échelle au patient, qui se trouve suspendu en l’air, les nœuds coulans des tortouses lui serrant le cou. Alors l’exécuteur, se tenant des mains au bras de la Potence, monte sur les mains liées du Patient, & à force de coups de genoux dans l’estomac, & de secousses, il termine le supplice par la mort du patient. Il a des parlements où l’Exécuteur, laissant les tortouses plus longues, monte sur les épaules du Patient, &, à coups de talons dans l’estomac, en faisant faire quatre tours au Patient, il termine plus promptement son supplice. »

(1) Muyart de Vouglans, Les loix criminelles de France, dans leur ordre naturel. A Paris, Merigot le jeune, 1780, p. 58


2 juin 2009

Assise sur une chaise, la veuve Henry attend qu’on la guillotine


Pour Auguste-Gabriel Desmorest (1), exécuteur du Loiret, le mois de septembre 1842 est particulièrement chargé. Il doit procéder à deux exécutions, dans deux villes différentes, à des dates très rapprochées. Il dresse donc les bois de justice à Orléans, le 20 septembre, pour mettre à mort le parricide Jean-Pascal Faiziant (2). On l’a prévenu que l’opération pourrait s’avérer difficile : le condamné est affligé d’une énorme bosse dans le haut du dos. Néanmoins Desmorest parvient, avec beaucoup de précautions, à placer sa tête dans la lunette et à le décapiter sans difficulté. Au même moment, un dramatique incident s’est produit dans l’assistance. Deux cents spectateurs qui s’étaient hissés sur un échafaudage – qui a cédé sous leur poids – ont été précipités en bas dans un grand fracas de planches. On déplore plusieurs blessés graves (3).
Sans tarder, le bourreau du Loiret doit démonter sa machine car on l’attend à Gien, quatre jours plus tard, pour une autre exécution. Il s’agit cette fois d’une femme, la veuve Henry (4), qui a fait disparaître son mari en l’empoisonnant. Extraite de la prison d’Orléans, le vendredi 23 septembre à onze heures, la condamnée est conduite sur les lieux de son supplice dans une voiture particulière attelée de deux chevaux. Elle arrive à Gien le 24 au matin. En dépit de la pluie, qui n’a cessé de tomber depuis vingt-quatre heures, les exécuteurs ont dressé l’échafaud sur la place principale. Une foule très importante se presse autour de la guillotine. La veuve Henry est couchée sur la bascule puis aussitôt poussée sous la lunette. Le couteau est lâché. Mais au deux tiers de sa course il s’arrête brusquement, bloqué au dessus de la tête de la patiente. Que s’est-t-il passé ? Les uns disent que la machine a perdu son aplomb par suite de l’affaissement du terrain détrempé. D’autres affirment que le bois des montants a gonflé à cause de l’humidité, empêchant le mouton de glisser dans les rainures. Il faut remettre les bois de justice en état. Marie Henry est relevée et déliée de la bascule. On apporte une chaise sur laquelle on la fait assoir, le dos tourné à la guillotine. Les minutes sont longues pour cette malheureuse, qui attend résignée la réparation de son instrument de supplice. L’opération traîne en longueur : entre dix minutes et un quart d’heure. Enfin, la machine est prête à fonctionner. On apporte une botte de paille pour l’essayer. Cette fois, le couteau glisse jusqu’à son terme.
Voilà qui est bien ; cela ira maintenant, dit l’un des exécuteurs.
Ah ! Vous me faîtes mourir dix fois ! lui répond, d’une voix presque éteinte, la condamnée.
Sans plus tarder, on la replace sur la guillotine et on l’exécute promptement (5).

Jourdan

(1) Auguste-Gabriel Desmorest (1790-1876), fils de Pierre-François-Etienne, bourreau de Tours, fut exécuteur du Loiret pendant près de cinquante ans, de 1820 à 1870.
(2) Jean-Pascal Faiziant, 38 ans, né à Saint-Jean-de-la-Ruelle (Loiret), marié, trois enfants. Condamné le 26 juillet 1842 par la cour d’assises du Loiret pour avoir empoisonné son père en ajoutant à sa boisson un mélange d’arsenic et d’acide sulfurique.
(3) Archives Nationales, BB/24/2013
(4) Marie Berton, 46 ans, née à Argent (Cher), domiciliée au hameau de la Ruellée, à Poilly (Loiret). Condamnée par la cour d’assises du Loiret pour avoir empoisonné, le 11 mars 1842, son vieux mari, Louis Henry, en lui faisant absorber de l’arsenic.
(5) Archives Nationales, BB/24/2013. L’Audience du lundi 2 octobre 1842.