1 mai 2013

Agressions contre le bourreau de Lyon (1738-1740)



   Guy Peillon, auteur de plusieurs ouvrages sur Mandrin et les contrebandiers, vient de nous communiquer un document très intéressant trouvé au cours de ses recherches. Nous l’en remercions. Il s’agit d’un ensemble de plusieurs lettres du procureur du roi de Lyon donnant de curieux détails sur une série d’agressions, parfois violentes, dont fut victime le bourreau de Lyon entre 1738 et 1740. Précieux témoignage sur l’existence précaire et dangereuse des exécuteurs de justice sous l’ancien régime.

A Lyon, le 5 février 1738

    Sur ce qui a été remontré par le Procureur du Roi, qu'au préjudice des défenses portées par nos différents jugements faites à toutes personnes d'insulter, d'attaquer, ni maltraiter l'exécuteur de la haute justice de cette ville, ni les siens, lorsqu'ils viennent dans ladite ville, ni dans la maison dudit exécuteur, sise à la Madeleine au faubourg de la Guillotière, et notamment par sentence rendue en la Chambre criminelle le 6 février 1738.
    Néanmoins Jean Ascena, actuellement exécuteur, a été depuis quelques temps insulté et attaqué par la populace de cette ville, entre autre les dimanche et fêtes que le public va se promener audit faubourg de la Guillotière et passant devant la maison dudit exécuteur, ces personnes de la lie du peuple se donnent la licence de jeter des pierres contre la maison et dans le jardin dudit exécuteur, d'heurter et frapper à sa porte jusqu'à vouloir l'enfoncer. Dans laquelle maison cette populace effrénée (lorsqu'elle vient de boire) voulait entrer et porter leurs excès et insultes et accabler ledit exécuteur et les siens, auxquels elle ne manquerait pas de faire un mauvais parti.
    D'ailleurs ledit Procureur du Roy est informé que l'on insulte et maltraite aussi les gens de la maison dudit exécuteur lorsqu'ils viennent en cette ville pour les affaires et besoins particuliers; et depuis peu de jours dans une maison située rue Jérusalem, au quartier de la place de Louis le grand, tous les gens qui occupent cette maison, leurs ouvriers et domestiques, à eux joints des garçons charpentiers qui demeurent au bas d'icelle, se ruèrent sur la nommée Marie Disse que ledit exécuteur avait envoyé retirer du linge chez une couturière demeurant dans ladite maison, parce qu’ils reconnurent avoir vu ladite Disse dans la maison dudit exécuteur, lui dirent rouler les escaliers en l'accablant à coups de pied et de poings, même lesdits garçons charpentier ou menuisier la frappèrent à coups de bâtons.
Comme il est de l'intérêt de la justice de réprimer cette licence publique et d'arrêter le cours de ces entreprises ledit procureur du Roi requiert que votre jugement du 6 février 1738 sera exécuté selon sa forme et teneur et en conséquence faire nouvelles défenses à toutes personnes d'insulter, d'attaquer, ni maltraiter l'exécuteur de la haute justice, ni les siens, soit en cette ville, soit audit faubourg de la Guillotière, et pour prévenir les suites fâcheuses que de pareils attroupements pourraient causer, ordonner que ceux qui contreviendraient aux défenses seront arrêtés même sur le champ par les huissiers, sergents, cavaliers de maréchaussée ou soldats du guet sur ce requis ou qui se trouveront présents et les conduire dans les prisons de cette ville pour le procès leur être fait et parfait, à la requête dudit Procureur du Roi et être punis suivant la rigueur des ordonnances [...]

Sur ce qui a été remonté par le Procureur du Roi qu'il a été averti que des gens de la lie du peuple et mal intentionnés se donnaient la licence d'insulter en cette ville l'exécuteur de la haute justice et de le maltraiter à coups de pierre, soit qu'il y vint, ou pour ses affaires particulières, ou pour mettre à exécution les mandements de justice, ce qui est arrivé plusieurs fois et notamment après l'amende honorable faite, il y a quelques mois, devant l'église des cordeliers par le nommé Bron, bedeau de la charité de cette ville, à laquelle il avait été condamné par arrêt du Parlement de Paris, où ledit exécuteur aurait été en danger de perdre la vie sans le secours des cavaliers de la maréchaussée qui sont chargés de l'escorter et même samedi dernier au retour dudit exécuteur dans les prisons royales de cette ville qui venait de conduire le nommé Metra devant la principale porte de l'église de Saint-Jean, pour y faire amende honorable, à quoi il avait été condamné, ainsi qu'aux galères pendant sa vie, par sentence rendue en ce siège présidialement et en dernier ressort. Le valet dudit exécuteur étant sorti le premier desdites prisons aurait été insulté par une populace attroupée laquelle lui auraient jeté des pierres et, sans le secours de quelques bourgeois, elle se serait portée aux derniers extrémités. C'est pour réprimer de pareils excès et attentats aux ordres de la justice que ledit Procureur du Roi pour le du de son ministère requiert être ordonné que défenses seraient faites à toutes personnes d'insulter, attaquer, ni maltraiter l'exécuteur de la haute justice, tant dans les faubourgs que lorsqu'il vient de son domicile en cette ville et qu'il y retourne, comme aussi de s'attrouper sur son passage, ordonne en outre que ceux qui contreviendront auxdites défenses seront arrêtés sur le champ par les huissiers, sergents, cavaliers de maréchaussée ou soldats du guet sur ce requis ou qui se trouveront présents et conduits dans les prisons royaux de cette ville pour leur procès leur être fait et parfait à la requête dudit procureur du Roy et être punis suivant la rigueur des ordonnances, requérant que le jugement qui sur ce interviendra soit lu publié et affiché au besoin sera.


19 septembre 1740

    A Monsieur le lieutenant criminel en la sénéchaussée et siège présidial de Lyon,
    Vous remontre le Procureur du Roi qu'il a été informé que lors des dernières exécutions qui ont été faites à la place des terreaux de cette ville des condamnés à mort, nombre de gens de la lie du peuple, tant hommes que femmes, se seraient attroupés tumultueusement en différents endroits de cette ville, armés de pierres et de bâtons, pour attendre l'exécuteur lorsqu'il se retirait après lesdites exécutions en son domicile sis au faubourg de la Guillotière et l'auraient accablé de plusieurs coups, ce qui serait arrivé lors de l'exécution qui fut faite le 5 mai dernier du nommé Guillaume Chambert, domestique convaincu de vol avec effraction, ensuite du jugement rendu en le présidial ledit jour, après laquelle l'exécuteur passant à la place de l'herberie et ayant été dangereusement blessé en différentes parties de son corps, fut obligé de se refugier dans une maison sise rue longue pour lui servir d'asile dans laquelle néanmoins il aurait été infailliblement assassiné par la populace, qui le poursuivait, sans le secours des soldats du guet qui survinrent et celui des officiers dudit quartier qui firent mettre promptement sous les armes une partie de la bourgeoisie, lesquels ayant investi ladite maison dérobèrent l'exécuteur à la violence effrénée de cette multitude, mais comme le désordre en cette occasion fut si grand qu'on ne put pas distinguer ni reconnaitre quelques uns de ces mal intentionnés cette affaire a demeuré sans poursuite, depuis et le 6 août dernier deux particuliers prévenus de vols ayant été condamnés au dernier supplice par sentence prévôtale rendue en le présidial et ayant été exécutés, une partie du peuple qui avait été présent à cette exécution aurait attendu qu'elle eut été terminée et aurait ensuite poursuivi ledit exécuteur depuis ladite place des terreaux jusqu'au pont de la Guillotière, à coups de pierres de nombre desquelles il aurait été atteint malgré les soins des cavaliers de la maréchaussée commandés pour l'escorter, lesquels ayant aperçu sur ledit pont deux particuliers saisis de pierres les auraient arrêté et constitué prisonniers, le sieur prévôt de ladite maréchaussée aurait commencé une procédure pour raison de cette attroupement et émotion populaires mais ayant été ensuite déclaré incompétent par jugement du présidial du 2 juillet dernier suivant les 6e et 7e articles de la déclaration du roi du 5 février 1731 le greffier aurait du remettre au greffe de ce siège expédition de la procédure ce qui n'a pas encore fait et comme pour prévenir les désordres fâcheux que l'impunité de ces crimes commis par les séditieux pourrait occasionner, il est très important de faire subir auxdits deux accusés détenus et à leurs complices la peine qu'ils méritent. Ledit procureur du roi pour le du de son ministère requiert attendu que la connaissance de ces délits vous appartient que commandement soit fait au greffier de la maréchaussée de remettre dans trois jours au greffe de ce siège expédition de la procédure commencée par le sieur prévôt [...]

Nota : l’orthographe et la ponctuation ont été rétablis en français moderne.

Archives départementales du Rhône, BP 3103.

13 juin 2012

Le bourreau d’Evreux raconté par une petite fille


En 1903, la Bibliothèque Universelle publiait, sous le titre « impressions d’enfance » (1) les souvenirs de jeunesse d’une modeste veuve, d’origine normande, rédigés quelques années avant son décès, en 1894. On sait d’ailleurs assez peu de choses de M.L. Tyssandier, l’auteur de ces mémoires. Sinon qu’elle était née dans l’Orne, en 1828, d’un père qui avait servi dans l’armée, sous Napoléon, et d’une mère qui avait tenu une petite mercerie avant d’être engagée comme infirmière à la prison d’Evreux. Pourtant tout est vrai dans ce récit, vivant et élégant, qui révèle un véritable talent pour l’écriture. Durant son enfance, madame Tyssandier à vécu plusieurs années dans la vieille maison d’arrêt d’Evreux où sa mère disposait d’un petit logement de fonctions. Observatoire unique, inattendu, pour une fillette curieuse et sensible, à l’âge de l’innocence, qui allait pourtant la mettre en présence de la guillotine et du bourreau.

Les évènements rapportés dans l’extrait que nous publions se sont déroulés dans les années 1835-1840. A cette époque, l’exécuteur du département de l’Eure était Amand (ou Armand) Leroy. Né à Pont-l’Evêque le 2 août 1789, de Michel-Jean Leroy, bourreau de Caudebec, et de Marie-Cécile Jouenne, il avait été marié deux fois. D’abord, en 1817, avec Elisabeth-Louise-Emilie Férey, fille d’André-Thomas Ferey, exécuteur d’Evreux, et d’Elisabeth-Félicité Ferey, qui mourut prématurément un an après ses noces. Puis, en 1824, avec Olympe-Eléonore Lacaille, fille de Charles Lacaille, exécuteur de Coutances, et de Marie-Elisabeth Jouenne. Il n’avait eu aucun enfant de ces deux unions. Amand Leroy avait débuté ses fonctions comme adjoint de l’exécuteur de Caudebec, puis de celui de Caen, avant d’arriver à Evreux, vers 1814, pour seconder André-Thomas Férey, dont il ne tarda pas à épouser la fille. Dix ans plus tard, en 1824, il succéda à son beau-père comme exécuteur du département de l’Eure et conserva ce poste jusqu’en 1844. On ignore ce qu’il devint ensuite.

Crime et échafaud

« Dans un grand cabinet au fond de notre cuisine, il y avait le long du mur un amas de poutres et de planches, rangées avec ordre, sur lesquelles je faisais asseoir mes poupées quand je voulais jouer à l’école. J'étais la maîtresse, naturellement. J'apprenais à lire à mes deux élèves en carton; mais, comme elles restaient muettes à toutes mes interrogations, j'étais obligée de leur souffler depuis A jusqu’à Z. Je montais sur leurs bancs pour les gronder de plus près; et par esprit d'imitation, peut-être par un naïf et injuste sentiment de vengeance, je les battais quelquefois, étant moi-même frappée en classe plus souvent qu'a mon tour. Les bois où je grimpais ainsi et où je jouais le plus tranquillement du monde, c'étaient les bois de la guillotine.
 Plus tard, quand la réflexion m'est venue, j'ai souvent frémi de ce contact ancien. Mais l'échafaud démonté avait une apparence inoffensive, il était de la maison, il faisait partie de mon existence : il fut pour moi, pendant des années, l'ami de toutes les heures, avant de devenir un objet de terreur et de dégoût.
 Ma mère m'avait défendu de toucher à une grande corbeille, couverte d'une bâche bien ficelée. « – Qu'est-ce qu'il y a là-dedans ? » lui avais-je demandé une fois.
 Elle m'avait répondu : « – C'est le couteau. » Quel couteau, je n'en savais rien; et si je l'avais interrogée, ce que je ne me rappelle pas, elle s'était gardée de me renseigner.
 Je voyais venir à la prison, les jours de pilori, un petit homme grisonnant, l'air très doux, que ma mère appelait M. Amand; et je lui trouvais bonne figure. On disait en parlant de lui : « le bourreau. » Je fus un certain temps à me rendre compte de la redoutable mission qu'il tenait de la justice. A cette époque, chaque cour d'assises avait son exécuteur. Dans notre ville, tout le monde connaissait le bourreau; personne ne le fréquentait. Ceux qui avaient affaire à lui dans le service des prisons pouvaient seuls apprécier son caractère et essayer de vaincre en eux le préjugé. N'ayant pas d'enfants, il élevait une petite nièce qui devint un peu ma camarade. Je la recherchais, parce qu'elle était bonne et surtout parce qu'on la fuyait. J'allais même quelquefois la visiter chez son oncle. Le bourreau demeurait dans une gentille maisonnette, près du Pont-Saint, à l'entrée de la rue aux Bouchers. Je le vois encore, avec sa casquette melon et sa mise soignée de petit bourgeois. A la promenade, on le rencontrait toujours seul. C'était un amateur de pêche. Ayant des loisirs et des goûts tranquilles, il passait des après-midi sur l'avenue de Cambolle, au bord de la rivière, avec une ligne à la main.
J'étais familiarisée depuis longtemps avec les bois de notre cuisine et je ne comptais plus les parties que j'y avais faites, quand j'appris tout à coup leur destination sanglante. J'avais alors de huit à neuf ans. On allait exécuter prochainement un homme qui avait assassiné sa femme (2). Je me glissais quelquefois, derrière un gardien, dans le couloir conduisant à la chambre des fers; et, quand la porte s'ouvrait, j'apercevais, enchaîné au pied de son lit de camp, celui qui attendait la mort. Il était dans la force de l'âge. Je savais qu'on lui couperait le cou parce qu'il avait tué sa femme, et les gardiens avaient dit un soir devant moi : « C'est probablement pour samedi ; les quarante jours sont passés. »
Ainsi on allait décapiter un homme qui était là en pleine vie; on allait le tuer froidement. Sur l'échafaud, disait-on, sur mes planches à moi montées en reposoir, il allait avoir la tête tranchée, avec le couteau de la corbeille. Et par qui, grand Dieu ! par M. Amand, ce petit homme très doux, qui ne m'avait jamais embrassée, mais qui me disait si gentiment bonjour en imposant sa main sur mes cheveux.
 J'eus, ces soirs-là, dans l'obscurité de notre chambre, encore plus peur que de coutume, et des visions de supplices hantèrent mon sommeil. Le jour, dans la cuisine, j'évitais d'ouvrir la porte du cabinet où étaient les bois de justice ; mais, malgré moi, mon imagination me les représentait, et je voyais, tout au fond, à travers le mur blanc, leur grande tache d'ombre.
Le samedi matin, les valets vinrent chercher la guillotine (3). Tout le monde avait le frisson et parlait du « malheureux » en baissant la voix. Je demandai à un gardien devant la porte des fers : « Est-il averti ? - Pas encore, me dit-il. Le procureur du roi va venir…. et le bourreau.» Ils arrivèrent une heure ou deux après. En Les apercevant, je courus me cacher au bout de notre couloir; puis, ne pouvant tenir en place, je revins dans la cour, où il n'y avait plus personne. C'était une radieuse matinée de septembre. Je ne sais quel besoin d'espace m'attira, ou par quel vertige de curiosité je fus entraînée : mais je voulus sortir, voir, me mêler à la foule houleuse que j'entendais passer comme un flot au pied de nos murailles. Prétextant une commission, je me fis ouvrir, par le père Crétois, la porte de la rue, pendant que, dans la chambre des fers, M. Amand présidait à la dernière toilette du condamné.
 On guillotinait alors sur le grand carrefour, en pleine lumière, devant les gens de la ville et ceux de la campagne, pour l'exemple, disait-on. J'allai vers la place du marché. Il y avait de l'animation comme un jour de foire. Paysans, ouvriers, bourgeois emplissaient la rue. De la foule émergeaient les grands bonnets des fermières et quelques parapluies de cotonnade rouge, ouverts contre le soleil. Des musiques d'orgues de Barbarie, des chants de complaintes arrêtaient les passants devant le vieux pignon des Halles; des estropiés, étalant leurs misères, demandaient l'aumône. Les fenêtres des maisons étaient garnies de curieux.
En approchant du carrefour, j'aperçus, dans le fond de la place, la guillotine. Je me glissai entre les groupes, et je vis de plus près, plantés droit sur l'estrade, les deux énormes montants de bois, rejoints en haut par un large couperet. J'avais peine à reconnaître ces amis silencieux de ma captivité, ces camarades endurants de mes jeux, tant ils m'apparaissaient terribles à cette heure, dans leur attitude nouvelle. Je distinguais une lunette, une planche à bascule… Mais ce qui me frappait surtout, ce qui donnait pour moi la forme à cette chose inconnue, c'étaient, de chaque côté de la lame luisante, les deux énormes bras de bois levés vers le ciel.
On entendit un brouhaha, des soldats firent ranger le monde le long des maisons ; puis, ce fut un grand silence, et le cortège arriva : une charrette allant au pas, dans une escorte de gendarmes à cheval.
Les voilà au pied de l'échafaud. J'y vois monter M. Amand, en costume noir, pendant que le condamné descend de voiture, tête nue, la chemise entr'ouverte, les mains liées derrière le dos, accompagné d'un prêtre qui élève, à hauteur de son front, un grand crucifix. L'homme monte, chancelant, soutenu par un aide et par l'aumônier qui lui parle sans doute de pardon et de vie éternelle. M. Amand déplie un grand mouchoir et l'étend en serviette sur le plastron de sa chemise. Il s'apprête…. L'horreur me saisit je voudrais m'enfuir et mes jambes défaillent. Alors, je m'assieds par terre, et je me couvre la figure avec mon tablier relevé par-dessus ma tête.
 Combien de temps je restai ainsi, accroupie sur le bord d'un trottoir, les coudes sur les genoux, la face voilée dans mes deux mains, je ne sais. Il s'était peut-être écoulé une demi-heure quand une femme, me touchant à l'épaule, me demanda :
– Qu'est-ce que tu attends là, ma petite ?
Eveillée de ma stupeur, je lui réponds :
– Je ne veux pas voir couper le cou !
–  Mais il y a longtemps que c'est fini, me dit-elle.
 Alors je me lève, je rabaisse mon tablier, je rouvre les yeux. Le monde s'était dispersé, le grand carrefour était presque vide; on avait déjà démonté la guillotine, et je ne vis plus, à la place de l'échafaud, entre les quatre pierres qui en marquaient les angles, qu'une large tache de sang. Je revins à la prison, toute défaite. Dans la Grand’rue ensoleillée, les auberges étaient pleines de bruit; les paysans, remis de leur émotion, déjeunaient gaiement et choquaient leurs verres. En rentrant, je trouvai maman inquiète. Elle me gronda fort ; puis, me voyant si troublée, elle se radoucit et ne me parla plus de mon escapade.
L'échafaud détrôné reprit dans notre logement sa place accoutumée. Mais il avait cessé d'être mon ami. Je voyais dans sa charpente le corps disloqué d'un instrument barbare, et jamais je ne remontai sur ces planches, éclaboussées du sang des misérables.
 Je fuyais aussi M. Amand et je ne comprenais pas qu'il eût choisi un si vilain métier. J'ignorais que le pauvre homme avait trouvé dans son berceau cette condition sanglante. Fils, petit-fils, neveu, cousin d'exécuteurs, Amand Leroi était devenu le gendre de Férey, le bourreau d'Evreux, et lui avait succédé sans la moindre vocation pour son état. Un jour, il confia à ma mère qu'il n'était pas partisan de la peine de mort.
– Notre métier s'en va, disait-il, et ce n'est pas dommage. On a déjà, depuis que j'exerce, aboli la marque et le carcan ; on parle de supprimer l'exposition publique. Vous verrez qu'on finira par supprimer le bourreau…. Les choses n'en iront pas plus mal.
Il souhaitait sans doute que la fonction durât autant que lui, car il eût difficilement trouvé un autre état. Avec un traitement de 2400 livres, il vivait heureux dans sa petite maison de la rue aux Bouchers, surtout quand il n'avait rien à faire. Tous les trois mois, après chaque session d'assises, on dressait le pilori pour y exposer les condamnés au bagne et quelques autres. Mais la guillotine se reposait ordinairement pendant plusieurs années. Quand le jour d'une exécution approchait, M. Amand en était malade. Sobre d'habitude, il buvait à l'excès, le matin, pour se donner du ton, et il titubait presque en marchant dans le cortège, les mains appuyées sur l'arrière de la charrette qui conduisait le condamné au supplice. J'ai entendu dire que, son œuvre terrible étant accomplie, il avait en rentrant chez lui un accès de fureur : sans faire de mal aux personnes, il se ruait sur les choses, bousculait les meubles, brisait la vaisselle, par une sorte de détente nerveuse. Le lendemain, il reprenait sa ligne, tout son attirail de pêche, et doucement s'en retournait au bord de l'eau promener sa solitude.

En grandissant à la prison, en prenant conscience du milieu où je vivais, je devins de plus en plus peureuse. Quand je passais le soir devant le « cabanon, » si je savais qu'il y eût un cadavre, je faisais un écart comme un cheval affolé par une ombre.

[…] Un pensionnaire difficile à garder, c'était le fameux Frendzell, un de ces héros d'aventures qui ont le génie de l'intrigue et de la transformation. Né en Bavière, domestique d'un prince français en Algérie, secrétaire d'un cardinal à Rome, séminariste à Evreux, ce laquais devenu abbé exploita les presbytères et les couvents, joignit aux escroqueries les vols audacieux, se tira maintes fois des mains de la justice et finit par être arrêté aux environs de notre ville (4). On l'amena à la prison. C'était un jeune homme d'apparence distinguée, bien vêtu, avec de grands cheveux blonds soigneusement peignés. Son visage avait une douceur hypocrite. […]
Ce singulier personnage resta presque un an dans notre prison. L'instruction était longue, dans toutes les villes par où il avait passé, à l'étranger comme en France. Lorsqu'il comparut devant la cour d'assises, je le vis aller à l'audience entre deux haies de gendarmes. On l'entourait de précautions inusitées, non pas qu'il eût commis de gros crimes, mais parce qu'il était renâré, comme disait maman, et qu'il aurait pu prendre la clef des champs. Après de longs débats, Frendzell, condamné à vingt ans de travaux forcés, fut ramené évanoui dans les bras d'un gendarme. Sa cravate bleu de ciel pendait correctement sur un gilet cramoisi. Même dans ses syncopes, il ne dérangeait rien à sa toilette; et d'aucuns, qui l'avaient vu tomber avec grâce, prétendaient que c'était encore une ruse de guerre.
Deux mois après, il fut conduit au pilori. Comme pour les exécutions, on dressait un échafaud sur le grand carrefour ; un poteau remplaçait la guillotine, et les condamnés restaient pendant une heure exposés au-dessous d'un écriteau qui disait leurs noms et leurs mérites. Ce jour-là, Frendzell avait revêtu une soutanelle de drap fin. Il donna le spectacle à la foule et ceux qui le gardaient nous racontèrent, au retour, qu'il avait prononcé un sermon éloquent sur la nécessité de la vertu. Cette exhibition de condamnés a été abolie depuis lors ; mais la curiosité mauvaise ou inconsciente peut encore se repaître en d'assez tristes tableaux !  Théobald Frendzell fut réintégré dans la chambre des fers, où il resta jusqu’à son départ pour le bagne. »

J.-J. J.

(1) Bibliothèque Universelle et Revue Suisse, Tome XXXII, Lausanne, 1903, pp.300-319.

(2) Pierre-Aimé Pinel, 30 ans, filassier, demeurant au village de Giverville (Eure). Marié depuis une dizaine d’années à Marie-Clotilde Cauvin, plus âgée que lui, qu’il n’aimait pas et avec laquelle il vivait en très mauvaise intelligence. Le 25 décembre 1836 on retrouva le corps de cette dernière, sur une mare gelée, couvert de contusions. L’autopsie démontra qu’elle avait été à la fois étranglée et noyée. De multiples preuves et des témoignages, notamment celui du jeune fils du couple qui déclara « c’est papa qui a tué maman »,attestèrent la culpabilité de Pinel. Il fut condamné à mort le 22 juillet 1837.

(3) L’auteur commet une légère erreur. En réalité l’exécution eut lieu un vendredi. Précisément le 15 septembre 1837, à midi, sur la place du grand carrefour d’Evreux. A noter que deux journaux de Rouen, Le Mémorial et L’Echo, avaient rapporté, sur la foi d’une information erronée, que l’exécution de Pinel s’était déroulée le 23 août, en soirée, à la lueur des flambeaux.

(4) Il fut arrêté au début du mois de décembre 1839.

2 avril 2011

Les Grosholtz, exécuteurs à Tulle

Voici un lien vers un article très complet et bien documenté sur la famille Grosholtz dont plusieurs membres furent exécuteurs des hautes œuvres à Tulle :


Merci à Gilles Quincy, auteur de ce travail très intéressant (paru dans Racines en Corrèze, en septembre 2007).

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25 octobre 2010

Sur l’échafaud


Dans sa collection Le temps retrouvé, les éditions Mercure de France viennent de publier un ouvrage qui ravira les fidèles lecteurs de notre blog (1). En effet, Pascal Bastien, professeur d’histoire moderne à l’Université du Québec, à Montréal, connu pour ses passionnants écrits sur la justice criminelle sous l’ancien régime (2), nous livre aujoud’hui, en les annotant, les précieuses archives de Thomas-Simon Gueullette (1683-1766). Juriste, homme de lettres, magistrat à la cour criminelle du Châtelet, auteur de contes et de pièces de théâtre, Gueullette fut un infatigable polygraphe qui jouissait d’une certaine notoriété sous le règne de Louis XV. Passionné par les histoires criminelles de son temps, il collectionna pendant toute sa vie tout ce qui pouvait se rapporter à ce sujet, tels qu’arrêts et jugements criminels, factums, placards, gravures, qu’il commentait et complétait de notes personnelles. Si l’Histoire des larrons et des assassins qu’il envisageait d’écrire n’a jamais vu le jour, ses précieux papiers, eux, ont été conservés. Ils sont aujourd’hui aux Archives Nationales, sous les cotes AD III, 1 à 11. Nous connaissons bien ce fonds, que nous avons nous aussi exploité, à la recherche d’informations sur les bourreaux et les exécutions. Relevés qui nous ont d’ailleurs permis de rédiger plusieurs articles de ce site.

Cette publication ne pouvait, évidemment, éditer l’intégralité de l’immense documentation rassemblée par Thomas-Simon Gueullette (3). Outre le fait qu’elle se limite à la période pendant laquelle le magistrat a exercé ses fonctions (1721 à 1766), elle a choisi d’écarter toutes les pièces imprimées pour ne retenir que les seuls commentaires, plus intéressants, de ce dernier. C’est précisément ces notes autographes, classées par ordre chronologique, qui font toute la richesse de cette étude.
Ces Histoires de larrons et d'assassins nous font donc pénétrer dans l'univers fascinant du crime et de la violence du Paris de Louis XV. Et, à travers elles, c’est le destin de plus d’une centaine de condamnés que nous suivons. La plupart ont fini sur l’échafaud, brûlés, roués, mutilés, décapités, pendus, au gré des jugements, souvent sévères, des juges du Châtelet.
Ce recensement débute avec Cartouche, le fameux bandit, roué le vendredi 28 novembre 1721. On apprend qu’après lui avoir brisé tous les membres, l’exécuteur, « qui était fatigué, l’étouffa sur la roue avec une corde dont il lui sera l’estomac plus fortement que de coutume ». Suit ensuite toute une série de délinquants, assassins, malfaiteurs, que l’on accompagne depuis l’accomplissement de leurs délits ou de leurs crimes, en passant par la prison, la question (la torture, souvent utilisée), le tribunal, jusqu'au supplice infligé en place de Grève ou un autre endroit de Paris. Défilé hétéroclite où les brigands de grands chemins cotoient de simples domestiques, laquais, servantes et valets de chambre, mais aussi des militaires, des artisans (horloger, tailleur, compagnon orfèvre, tonnelier, cardeur de matelas, garçon marchand de vin, jardinier) et même, plus insolite, un chanoine, un chirurgien et un dentiste. Les femmes, même si elles soint moins représentées que les hommes, figurent néanmoins en bonne place dans ce tableau. Certaines célèbres à l’époque, comme Marie-Catherine Taperet dite la Lescombat, qui s’était rendue complice de l’assassinat de son mari, affaire qui eut un grand retentissement à Paris. Elle fut pendue le 3 juillet 1755. Gueullette précise : « Ce fut le fils de l’exécuteur qui fit cette exécution assez mal, et qui s’y reprit à cinq ou six fois ». Rançon de sa notorité, après sa mort un médecin naturalisa son corps que les parisiens purent venir admirer, dans son cabinet, rue Quincampoix.
On est surpris par l’extrême jeunesse de certains accusés envoyés à l’échafaud. André Thibault dit Blondin « petit et très délicat » roué le 31 janvier 1743, à peine âgé de quatorze ans et demi. René Flechard, roué le 28 mars suivant, qui ne comptait que seize ans et trois mois. Jean-Etienne Perrier, pendu le 17 mai 1765, à dix-sept ans, tout comme Louis Cartouche ou Charles Leroi de Valine, âgés de dix-sept ans et demi. Les rigueurs de la justice n’épargnent pas même les jeunes filles comme l’atteste le cas de Geneviève Guérin, seize ans, et Antoinette Blaquet, dix-sept ans, toutes deux pendues le 13 septembre 1763. Elles étaient accusées d’avoir égorgé et dévalisé un cavalier dans un sentier du côté de Clignancourt.
Au cours de cette longue période, deux nobles seulement seront condamnés à mort et, en cette qualité, décapités. Jean-Baptiste Beaulieu de Montigny fut exécuté le 15 juillet 1737, sur la petite place du Trahoir, à Paris, pour avoir assassiné un homme dont il importunait l’épouse. Prudhomme, l’exécuteur (4) « lui sépara la tête assez adroitement d’un seul coup […] la montra au peuple de tous les côtés, la remit à terre, et salua ensuite le public qui l’applaudit beaucoup à son adresse par des battements de main. ». Louis Moiria, gentilhomme natif de Saint-Claude en Franche-Comté, assassin de la femme Destournes, subit sa peine sur la place de Grève, un soir de décembre 1738. Le condamné embrassa le jeune exécuteur (5), dont c’était « son coup d’essai », puis se mit à genoux. Le bourreau « lui abattit la tête fort adroitement à la lueur d’un flambeau, d’un seul coup pendant que le peuple chantait le Salve. La tête tomba à terre, elle fut rejetée sur l’échafaud, l’exécuteur la montra au public qui l’applaudit par de grands battements de mains. »
Terrible époque où la peine de mort ne sanctionnait pas seulement les assassins, mais aussi les voleurs, parfois pour de menus larcins. C’est ainsi que Jacques et Jacques-Etienne Artois, auteurs d’un simple vol de poules, furent pendus sur la place du marché de Corbeil, le 16 octobre 1764. Et si les bûchers ne s’allumaient plus pour les sorciers ou les hérétiques, les juges continuaient à y vouer les sodomites. Deschauffours, qui « tenait école et bordel de sodomie », brûlé le 24 mai 1726, remuait encore au milieu des flammes car le bourreau l’avait « mal étranglé ». De même que Bruno Lenoir, garçon charcutier, et Jean Guyot, garçon cordonnier, surpris de nuit dans les rues de Paris, qui expièrent leur « crime » sur un bûcher, en Grève, le 6 juillet 1750.
Enfin, Thomas-Simon Gueullette nous livre son témoignage sur la plus spectaculaire exécution qui eut lieu à Paris, au cours du XVIIIème siècle : L’écartèlement de Robert-François Damiens, auteur d’un attentat contre le roi. Le magistrat, muni d’une « bonne lunette d’approche » et installé à une fenêtre du premier étage de la maison du Saint-Esprit, sur la place de Grève, rapporte avec force détails le déroulement du supplice du malheureux régicide, le 28 mars 1757. Cet insoutenable rituel dura près de quatre heures. Seize bourreaux – un chiffre incroyable – y participèrent. « L’exécuteur de Paris avait fait venir de différentes villes du royaume nombre de ses confrères pour l’aider dans une exécution dont on n’avait heureusement point eu d’exemple depuis celle du parricide de Ravaillac.»

Source de première importance pour tous ceux qui s’intéressent à la justice sous l’ancien régime, cette édition va même au-delà puisqu’elle permet de mieux connaître les mœurs et les mentalités du XVIIIème siècle. Point besoin de commentaires superflus ou d’annotations surabondantes pour déchiffrer ces vérités à l’état brut.

J.-J. J.

(1) Thomas-Simon Gueullette, Sur l'échafaud. Histoires de larrons et d'assassins, Edition présentée et annotée par Pascal Bastien, Paris, Mercure de France, 2010, 336 p.
(2) Pascal Bastien a publié L'exécution publique à Paris au XVIIIe siècle, en 2006, et participe avec Daniel Roche, à l’édition critique du Journal d’événements du libraire parisien Siméon-Prosper Hardy (1753-1789). Il devrait faire paraître, en janvier prochain, Une histoire de la peine de mort. Bourreaux et supplices, 1500-1800, Paris, Seuil (L'Univers historique).
(3) Après la mort de Gueullette sa collection fut transmise au procureur Meunier et à l’imprimeur Prault, ses amis, qui continuèrent de l’enrichir jusqu’en 1789, soit un total de près de 3635 pièces.
(4) François Prudhomme, titulaire par intérim des fonctions d’exécuteur de Paris, en attendant que Charles-Jean-Baptiste Sanson soit en âge de les exercer.
(5) Charles-Jean-Baptiste Sanson qui, s’il l’on admet qu’il était né vers 1719, devait alors avoir dix-neuf ans.

9 septembre 2010

Les années de jeunesse d’Henri Desfourneaux

Henri Desfourneaux, qui officia en qualité d’exécuteur en chef de 1939 jusqu’à sa mort en 1951, eut une jeunesse particulièrement active. Jusqu’à présent, faute de documents authentiques, les différents auteurs qui se sont penchés sur sa biographie s’étaient contentés d’esquisser en quelques lignes les années de formation de l’avant-avant-dernier bourreau français (1).
C’est dans un registre matricule de la classe 1897 (à la reliure passablement fatiguée), retrouvé aux archives de Paris, que nous avons eu la chance de découvrir de nombreuses informations inédites sur ce personnage (2).

Jules-Henri Desfourneaux, né à Bar-le-Duc le 17 décembre 1877, est le descendant d’une très ancienne dynastie d’exécuteurs, mentionnée en Berry dès le XVIIème siècle. Nicolas-Ernest, son père, né lui aussi dans la Meuse, n’avait pas suivi la carrière patibulaire familiale. Il était ouvrier en tricots et avait épousé à Bar-le-Duc, le 29 juin 1871, Catherine Jeannot, issue d’une famille de vignerons. Peu après le décès de cette dernière, survenu le 16 mai 1892, Nicolas-Ernest Desfourneaux quitta la lorraine pour venir s’installer à Paris.
Le registre matricule précise que la famille habitait, en 1895, 83 rue Daguerre, dans le 14ème arrondissement (à proximité du cimetière du Montparnasse).
Dans ce même document on apprend que, le 30 décembre 1895, soit une dizaine de jours après avoir fêté ses dix-huit ans, Henri Desfourneaux signa un engagement volontaire de quatre ans au 4ème régiment d’infanterie de marine. Incorporé le 2 janvier 1896, sous le matricule DD 7326, il effectua d’abord ses classes avant de rejoindre, le 1er novembre 1897, le 11ème régiment d’infanterie de marine. Il s’embarqua aussitôt pour la Cochinchine où il servit pendant deux ans dans les troupes coloniales. Peu avant de quitter l’Indochine, le 16 octobre 1899 il fut affecté au 8e régiment d’infanterie de marine. De retour en France, le mois suivant, il fut libéré au terme de son engagement, le 30 décembre 1899. Simple soldat de 2ème classe, il quitta le service avec un certificat de bonne conduite.
C’est de cette époque que date le tatouage – un poignard entouré d’un serpent – qu’il s’était fait faire au bras gauche. Ce dessin, assez banal parmi les tatoués des troupes de marine, est un symbole de vengeance. Sur ce point précis, Desfourneaux a emporté son secret avec lui.
On note qu’au moment de son engagement, en 1895, Henri Desfourneaux déclarait comme profession : mécanicien.
Son état signalétique et des services militaires nous renseigne aussi sur son physique. Il mesurait 1,65m, avait les cheveux et les sourcils châtains, les yeux châtains également, le front ordinaire, le nez moyen, la bouche moyenne, le menton rond et le visage ovale.
Par ailleurs, on mentionne que du 20 août au 16 septembre 1906 il a accompli une période d’exercice au 5ème régiment d’infanterie coloniale, à Cherbourg.
Henri Desfourneaux fut mobilisé pendant la 1ère guerre mondiale et servit successivement au 2ème régiment d’infanterie de marine, à Brest, puis, à partir du 1er septembre 1914, au 13ème régiment d’artillerie, à Nantes. Il rejoignit enfin, le 1er juillet 1917, le 23ème régiment d’infanterie coloniale et fut démobilisé le 5 février 1919. Il semble avoir été éloigné des champs de bataille car il est signalé, qu’à compter du 29 avril 1915 il fut détaché à la Société Daimler, à Puteaux.
Cette fiche matricule a soigneusement consigné les différentes adresses civiles de Desfourneaux. En juillet 1905, il habitait 2 avenue de la défense à Courbevoie, en juin 1906, 39 rue de Chartres à Neuilly, en mars 1909, 65 rue Mouton-Duvernet à Paris et, enfin, en juillet 1909, 133bis avenue de Versailles à Paris.

Comment Desfourneaux est-il devenu bourreau ? Il semble que ce soit par l’intermédiaire de son cousin Léopold Desfourneaux, aide d’Anatole Deibler, qu’il fit la connaissance de ce dernier. Quoiqu’il en soit, en décembre 1908, lorsque Deibler fut chargé de constituer une équipe pour procéder à l’exécution des chauffeurs du Nord, à Béthune, il proposa comme troisième assistant Henri Desfourneaux « qui a toute compétence et qui présente également à tous points de vue les garanties nécessaires » (3). Dès le 25 décembre 1908, Desfourneaux avait aussi envoyé sa candidature, comme adjoint, directement au ministère de la justice. Il avait alors 31 ans, habitait 39 rue de Chartres, à Neuilly-sur-Seine, et exerçait la profession de mécanicien. A l’appui de sa demande il précisait « être au courant du montage et démontage des bois de justice ayant déjà effectué, sous les ordres de M. Deibler, des réparations aux deux guillotines. » (4).
Henri Desfourneaux procéda à sa première exécution – la bande des frères Pollet – le 11 janvier 1909 et, trois mois plus tard, le 17 avril, épousa Georgette Rogis, la nièce d’Anatole Deibler. On connait la suite.

J.-J. J.

(1) Notamment l’incontournable ouvrage de mon ami Jacques Delarue, Le Métier de bourreau, Paris, Fayard, 1979, pp.351-366.
(2) Archives de Paris, D4R1 942 (matricule 3179).
(3) Archives Nationales, BB/18/6585
(4) Idem

20 août 2010

Un condamné récalcitrant



Le vendredi 6 juillet 1753, à Toulouse, François Vallier, condamné à être pendu pour le viol d’une fillette, n’était pas pressé, semble-t-il, de quitter ce monde. Il fallut presque toute une après midi pour procéder à son exécution. Le maître répétiteur Pierre Barthès, qui assista à cet événement, le raconte en détails dans ses « Heures perdues » (1).

« Donc, le vendredy 6e de ce mois on pendit à la même place (2) un fort bel homme de sa figure, protestant de religion, de la ville de St Hippolite ou d’Alais dans les Cevenes (3), apellé François Vallier, convaincu d’avoir violé une fille de six ans huit mois et condamné par sentence des officiers de la justice de Villeneuve-Lez-Avignon où il fut pris dans un bois planté d’oliviers, où il commit le crime, et l’arrêt de ce parlement confirmant la sen[ten]ce a exécution ce jourd’huy.
Cet homme de l’age de 44 à 45 ans a joué la justice toute une après midy de la manière la plus comique. Libre de tous ses sens, sans confusion et sans trouble, il envoya chercher Mr le Président (4) à la maison de ville, ce juge ayant eu la complaisance de sy rendre et nayant entendu que de pauvretés, le laissa, ayant donné ordre de le conduire au supplice sans délay. Etant arrivé à St Etienne (5), selon la coutume, il ne voulut jamais faire amande honnorable, disant ne vouloir pas pardonner la justice qui sauvoit les assassins et les volleurs et condamnoit les innocens et jetta dans la foule la tabatière du confesseur. Venu à St Georges, au pied du gibet, on le fit mettre à genoux, ou sans regarder le crucifix ni écouter le père Sérane (qui suoit à grosses goutes, tant par la vehemence du chaud, qui étoit extreme ce jour là, que par la peine que ce prevenu luy donnoit, n’ayant jamais voulu confesser) il parloit à tout le monde, sans écouter les capitouls avancés pour recevoir le testament de mort. Voyant donc qu’on n’avançoit rien, on le fit monter, ce qu’il fit avec grace, et sans trouble, riant au contraire, et disant au bourreau (6) qui l’attachoit et le regardant faire « tu prends bien de précautions ». Prêt a être jetté, le père faisant tous ses efforts pour pouvoir le gagner, l’exécuteur luy dit : « Malheureux tu vas perdre ton ame, profite de ce moment ou je vais te jetter ». « Jettés moy » luy repondit-il, avec un grand sans froid. Cependant, ayant dit quil vouloit se confesser, la justice s’étant avancée on le détacha, il descendit fort librement et s’étant fait détacher les mains, on le mena dans la maison où loge un certain Larroque, perruquier, entre Cathala, l’hote, et Chétive. Là il resta une heure trois quart et se fit porter à gouter ; étant sorti, on le mena à la potence, sans avoir pu le gagner, il monta toujours de même, libre et sain de jugement et d’esprit, étant rattaché, et le père ne pouvant réussir à l’assujetir à ses exhortations. Le bourreau de son coté perdant aussy son temps malgré sa ferveur, et son zèle. Cet homme se tournant vers le peuple à gauche dit en levant les mains et apellant encore les capitouls qui ne voulurent pas venir « messrs je suis innocent comme l’enfant d’un jour ». L’exécuteur luy répétant qu’il alloit le faire sauter, « Et bien sautons » dit-il, et s’élança luy même. »
 
(1) Journal de Pierre Barthès, Bibliothèque Municipale de Toulouse, Ms 701, f°46-48.
(2) Place Saint-Georges, où était construit un échafaud permanent, qui était le lieu principal des exécutions toulousaines au XVIIIe siècle.
(3) Saint-Hippolyte-du-Fort (Gard) et Alès (Gard).
(4) Espace laissé en blanc, son nom n’est pas indiqué.
(5) Sur le parvis de l’église Saint-Etienne, lieu où on faisait habituellement amende honorable.
(6) Le bourreau de Toulouse était alors Mathieu Bouirou.

5 juillet 2010

Une exécution à Evreux (1787)


Récit d’une exécution ordinaire, à Évreux, en 1787. Le condamné fut le dernier à être pendu dans cette ville :

« C'était en 1787, un ancien soldat nommé Rouillon, n'ayant point d'argent et voulant s'en procurer, s'introduisit dans une ferme et prit dans l'écurie les deux meilleurs chevaux. Il les fit passer par une brèche du mur placée à quatre pieds au-dessus du sol, ce qui peut servir à donner une idée de la force de cet homme, qui avait près de six pieds. Rouillon fut condamné, pour ce fait, à être pendu jusqu’à ce que mort s'ensuive.

Le jour de l'exécution, Rouillon sortit de la prison, alors dans la rue Chartraine, assis dans une petite charrette attelée d'un seul cheval, et s'arrêta en passant dans l'église de l'Hôtel-Dieu, pour y boire le vin du condamné, qui lui fut offert par la charité, chargée en cela d'exécuter le testament de Georgette Legras, et assister à une cérémonie religieuse qui fut faite par le prieur de l'hôpital. Il pouvait être alors huit heures environ et il faisait nuit depuis plus de deux heures; la marche funèbre était éclairée par des hommes portant de grosses torches de résine. La potence avait été placée à l'intersection de la Grande-Rue et de celle de la Grosse-Horloge, à dix pieds environ au-delà du ruisseau qui traverse le Carrefour. Le bras de la potence était tourné du côté de la rue de l'Horloge et l'échelle en avant, du côté de la Grande-Rue.

Rouillon était assis sur de la paille dans la voiture, la face tournée du côté du cheval; les exécuteurs (1) le soutenaient. Lorsqu'il fut arrivé au lieu de l'exécution, on fit faire un demi-tour à la voiture, et on l'accula contre l'échelle. Le bourreau passa de la voiture sur l'échelle et, s'y retournant, saisit Rouillon par le derrière du collet de la veste et l'attira à lui, le fit ainsi monter en reculant, tandis que les aides le poussaient par en bas ; cela dura au moins deux minutes, et le public crut facilement que le patient ne s'aidait pas. Rouillon avait les mains attachées par devant et la corde qui servait à les lier était passée en sautoir par dessus le cou, ainsi qu'on vit le lendemain ; il portait en outre, autour du cou, la corde de suspension toute préparée. Lorsque le patient fut arrivé à une hauteur convenable, le bourreau accrocha l'extrémité de la corde à un fort piton solidement fixé au bras de la potence, puis, s'adressant à Rouillon, il lui dit : « Dis comme moi : Jésus Maria.... Jésus Maria.... ». Le pauvre diable avait à peine proféré d'une voix sourde le troisième Jésus Maria, que le bourreau, le poussant du genou, le jeta hors de l'échelle. Faisant aussitôt volte-face, le bourreau plaça son pied droit sur les mains de Rouillon, comme il aurait fait dans un étrier, et pesant de tout son poids sur cet appui, il s'agita violemment. Au bout d'une ou deux minutes au plus, il se reposa sur l'échelle, fit pirouetter le supplicié et, comme s'il avait cru un supplément nécessaire, il lui donna une dizaine de nouvelles secousses et descendit de l'échelle après l'avoir fait pirouetter encore.

Le lendemain, qui était un dimanche, le corps demeura suspendu aux regards des passants. Il était horrible à voir : la figure était gonflée et de couleur violacée; la langue, plus violette encore que la face, sortait de la bouche de toute sa longueur, et les sécrétions qui la couvraient, provoquaient un insurmontable dégoût.

Le soir, il fut porté au gibet de la Côte-de-la-Justice, composé de piliers de pierres de taille, liés entre eux par des pièces de bois, et y fut suspendu, le cou renfermé dans un des colliers à charnières qui étaient attachés avec des chaînes de fer à chacune des traverses » (2).

(1) Depuis 1780, le bourreau de cette ville était Nicolas-Louis Jouenne. Il était né à Évreux (paroisse Saint-Pierre) le 20 mars 1754.
(2) Nicolas Rogue, Souvenirs et journal d’un bourgeois d’Evreux (1740-1830), Evreux, A. Hérissey, 1850, pp 79-80.


23 juin 2010

Quand on pendait en Savoie (1815-1860) (2)


En 1845 il n’y eut pas de condamnation à mort en Savoie, deux en 1846, aucune en 1847. Était-ce en raison d’une diminution du nombre des délits sanctionnés par cette peine ? ou de la relative clémence des magistrats ? Toujours est-il qu’en 1849 leur nombre s’accrut brusquement – trois cette année là – puis sept en 1850 – un record ! – avant de retomber à une moyenne d’une ou deux par an jusqu’en 1860.

Pour en revenir à 1850, année où la justice s’était montrée particulièrement sévère, on a noté que les condamnés appartenaient plutôt aux classes moyennes de la société. Derrière chaque affaire se dessinaient de sombres histoires de familles, d’adultères, de vols… André Tranchant et sa femme, née Jeanne Michel, de Saint-Jean-de-Maurienne, qui avaient empoisonné leur mère en assaisonnant son matafan à l’arsenic. Le mari fut pendu et sa femme condamnée à deux ans de prison.
Pierre Henri dit Cornon, 58 ans, cultivateur de Ruffieux, qui avait assassiné, en septembre 1849, Charles Reynaud, paysan aisé des environs de Rumilly. Condamné à mort le 12 juin 1850 et exécuté à Chambéry le 20 août suivant. Exécution qui fut rapportée, plutôt brièvement, par la presse locale : « Hier matin, à onze heures, a eu lieu au champs-de-mars l'exécution du nommé Henry dit Cornon, condamné à mort pour homicide. Le patient a marché avec courage et résignation vers le lieu du supplice, où il a été accompagné par MM les abbés Goddard, vicaire de la Métropole, et Bryon, aumônier des prisons, qui ne l'ont abandonné que pour le livrer entre les mains des exécuteurs. » (1). Dans son livre de souvenirs, Félix Pyat, auteur, journaliste, ancien député (2), qui venait d’être arrêté par les carabiniers, a raconté comment, à son arrivée à la prison de Chambéry, les détenus l’avaient confondu avec le bourreau attendu pour procéder à l’exécution de Pierre Henri : « Je passe le vestibule, j'entre dans une cour où se tenait un geôlier armé de clés énormes et de chiens monstrueux. […] Ces chiens saluèrent mon entrée d'aboiemens féroces, qui amenèrent tous les prisonniers aux fenêtres. Or, on devait exécuter un condamné ce jour-là; c'était, comme tu vois, de plus en plus émouvant. […] Si bien qu'en me voyant là, avec des habits un peu plus aristos que de coutume, les prisonniers me prennent pour Monsieur de Chambéry, pour le bourreau. Ils répondent aux aboiemens des chiens par des hourrahs. Ils me montrent le poing et menacent de me jeter leurs écuelles sur la tête. Heureusement, le geôlier me fouilla, ce qui leur fit comprendre qui j'étais ou plutôt qui je n'étais pas.» (3).
Alexis Danves et Anne Didier, sa maîtresse, qui, dans la nuit du 19 octobre 1849, à Villarembert, avaient assassiné Jean-Antoine Deléglise, l’encombrant mari de cette dernière. Condamnés tous les deux à mort le 2 juillet 1850.
Ou encore Françoise Vinit, 32 ans, d’Argentine, qui avait empoisonné Georges Robert, son mari. Condamnée à mort le 18 décembre 1850 et pendue quatre mois plus tard, à Chambéry, le 10 avril 1851. Exécution qui ne fut relatée qu’en trois lignes par la presse : « Hier, à 11 heures, a eu lieu l'exécution de la femme Vinit, veuve Robert. Elle a été conduite au lieu du supplice dans une voiture fermée. Elle paraissait résignée à son sort. Quelques moments plus tard la justice des hommes était faite. » (4). A cette occasion, plutôt que de s’étendre sur les derniers instants de la suppliciée, Le Courrier des Alpes avait préféré tourner en ridicule les pénitents noirs qui l’accompagnaient « avec leur hideux capuchon parcourant les rues et les maisons pour faire la quête », rapportant que des enfants avaient revêtus des tenues identiques pour soutirer de l’argent aux passants ou qu’une femme enceinte avait été effrayée à leur vue (5). Le lendemain, la compagnie avait fait publier un démenti dans le même journal, tout en précisant que la quête pour Françoise Vinit avait rapporté 72 francs en pièces de 5 centimes.

A Chambéry, à cette époque, la sinistre procession du condamné à travers les rues n’existait plus. On avait choisi de le conduire directement au lieu des exécutions, en voiture fermée. Pour avoir une idée plus précise de la manière dont se déroulait le supplice, voici un témoignage sur une exécution capitale qui eut lieu à Turin le 11 février 1852. En Savoie on ne procédait pas autrement. Le pendu était un jeune homme de 24 ans condamné pour meurtre et brigandage : « Deux poteaux de bois, hauts de trois mètres environ, étaient dressés, l'un en face de l'autre, à une distance de deux mètres. Ils étaient reliés par une forte barre en bois transversale, dont les deux extrémités s'appuyaient sur les deux poteaux. Tout cela était solidement fiché en terre et attaché. Deux larges échelles comme les deux parties disjointes d'une échelle double de jardin, s'appuyaient elles-mêmes, avec une légère inclinaison, sur la barre transversale. Enfin, dans la partie laissée libre entre les échelles serrées l'une près de l'autre et l'un des deux poteaux était un gros clou tenant une corde avec lacet ou nœud coulant. C'était là tout l'appareil meurtrier; Son épouvantable simplicité confond. Près de ce patibolo était une longue boîte en bois blanc. C'était le cercueil qui allait emporter ce corps si vivant encore maintenant ! Le patient a détourné son regard en l'apercevant… Il avait le frisson… La voiture s'était trop avancée au-delà de la potence, elle revint en arrière. Le patient descendit, soutenu par le carnefice (Ie bourreau), il monta les degrés de l'échelle la plus voisine de la corde. Le bourreau gravit l'autre échelle. Le digne prêtre monta derrière lui pour aider au courage de celui qu'allaient frapper Ies hommes et qu'il venait d'absoudre au nom de Dieu. Le nœud coulant était passé au cou du condamné... Le bourreau le renversa brusquement de l'échelle, et le corps fut suspendu. Au même instant, le bourreau se jeta sur la barre transversale qui soutenait le pendu, et, appuyant sa poitrine sur cette barre et posant à la fois ses pieds sur les épaules du demi-cadavre, il dansa sur ces épaules pendant que ses aides, au bas de la potence, tiraient violemment le corps par les jambes, le tout pour précipiter la strangulation. Tout cela ne dure qu'une minute; mais ce sont soixante secondes de chair de poule. On frissonne encore quand le corps passe devant vous, enfermé dans sa bière. » (6).

Toujours en 1851, la double exécution des frères François et Jacques Collomb, de Saint-Cergues, produisit une vive impression dans tout le pays. Condamnés à la peine capitale par la Cour d’appel de Chambéry, le 28 janvier 1851, pour l’assassinat de leur oncle Alexandre Chavin, ils avaient attendu pendant deux mois l’accomplissement du jugement. Période durant laquelle ils n’avaient cessé de clamer leur innocence et d’exprimer leur révolte. François, l’aîné, d’une forte corpulence, avait, dit-on, brisé quatre paires de fers dans la prison. Finalement, l’exécution avait été fixée au samedi 5 avril, à 11 heures, à Saint-Julien-en-Genevois. Aussitôt, enchaînés, en voiture de poste et escortés par une longue colonne de carabiniers, les deux condamnés furent transférés au lieu du supplice où ils arrivèrent vers 9 heures du matin. Peu avant le moment fixé pour la fatale cérémonie, un greffier du tribunal vint leur annoncer leur condamnation à mort. Ils s’y attendaient. C’est alors que, contre toute attente, se produisit un événement qui obligea les autorités judiciaires à reporter l’exécution. Le bourreau, l’homme indispensable, était introuvable. En fait, l’exécuteur des hautes œuvres qu’on avait fait venir de très loin – du Piémont – n’avait pu arriver à l’heure. Son voyage avait été long et difficile jusqu’à Saint-Julien, d’autant qu’en traversant la Maurienne, afin d’éviter d’être reconnu et malmené, il avait été obligé de faire de multiples détours (7). Quand il arriva enfin, dans l’après midi, il était déjà trop tard pour dresser la potence, en présence d’une foule évaluée à plus de 10.000 personnes. On était à la veille d’un dimanche, on jugea plus raisonnable et plus prudent de reporter l’exécution au lundi suivant.
Lundi 7 avril, peu avant 9 heures, l’exécuteur arriva à la prison pour procéder à la toilette des condamnés. Aussitôt après, le cortège se mit en marche par le chemin longeant la promenade du Crez, accompagné par de nombreux archers, soldats de justice et carabiniers à cheval. Tout au long du parcours la foule était dense, contenue par deux compagnies d’infanterie et un détachement de cavalerie. Les frères Collomb avançaient lentement car leurs jambes étaient entravées par des liens. Arrivé à proximité du lieu d’exécution, le bourreau fit arrêter la marche puis, prenant le cadet par les épaules, lui fit tourner le dos à la potence pour l’empêcher de voir le supplice de son frère. François fut pendu le premier. Quelques minutes après son cadavre était mis dans l’un des deux cercueils qui attendaient juste à côté. Ensuite, ce fut au tour de Jacques. Le jour même, avec une autorisation épiscopale, les deux frères furent inhumés au cimetière de Saint-Julien (8).

Deux ans plus tard, le bourreau était de retour à Chambéry, encore une fois pour une double exécution. Mais les temps n’étaient plus aux cortèges solennels, aux grands déploiements de justice, aux psaumes et au glas. L’heure était plutôt à la discrétion. Les prisonniers étaient deux italiens, Joseph Pansarosa, 32 ans, et Louis Merlo, 28 ans, se disant imprimeurs sur étoffe à Turin. Ils avaient été condamnés à mort, le 29 décembre 1852, pour avoir commis un meurtre suivi d’un vol et d’un incendie, dans le Rhône, l’année précédente. Le jour n’était pas encore levé – à 6 heures du matin selon le registre d’état-civil – quand ils furent pendus, le 18 mars 1853, sur la place du Verney. Les rares journaux régionaux qui rapportèrent leur châtiment n’y consacrèrent qu’un court paragraphe, sans même citer leurs noms : « Vendredi dernier, à 6h30 du matin, au champ de Mars de Chambéry a eu lieu la double exécution de deux hommes coupables d’un meurtre à Pierre Bénite le 25 juin 1851. Amenés sur les lieux dans une voiture. Après leur exécution ils sont descendus de la potence par les membres de la confrérie de la Miséricorde. » (9). Les pénitents noirs, fidèles à leur mission, les avaient assisté dans leurs derniers instants puis avaient enseveli leurs corps au cimetière de la paroisse Notre-Dame.

Entre 1853 et 1860, la Cour d’appel de Chambéry prononça encore une dizaine de peines de mort. Pour tentative d’homicide, assassinat, incendie, fratricide. Dont une double condamnation, le 29 juillet 1859, celles des frères François-Joseph et Joconde-Grégoire Verney, de Gressand, pour parricide (10). Cette liste macabre s’acheva avec une femme, Catherine Lollioz, d’Evian, condamnée à être pendue le 20 mars 1860, pour empoisonnement (11).

Le cas de Jean-Baptiste Gogeat, 41 ans, cultivateur à Montcel, assassin d’un garde champêtre en 1859, est particulier. Condamné à mort par un jury populaire savoyard, le 4 décembre 1860, encore sous la loi sarde mais après l’annexion à la France, il aurait du être guillotiné au lieu d’être pendu. Il échappa à la mort par un arrêt qui cassa cette première condamnation et lui substitua une peine de travaux forcés à perpétuité (12).

Nous ne savons presque rien des bourreaux qui officièrent en Savoie entre 1815 et 1860. Etaient-ils professionnels ? Recrutés localement ? Quels étaient leurs moyens d’existence ? Autant de questions auxquelles les archives ne nous permettent pas de répondre avec précision. Tout au plus apprend-on qu’en 1816 le Sénat de Savoie reçut le nommé G… comme exécuteur en second « à condition qu’il porterait un coutelas à son côté et la figure d’une petite échelle sur son justaucorps. » (13). L’obligation faite à cet exécuteur de justice de porter une marque distinctive cadre parfaitement avec d’autres mesures, rétrogrades, qui furent prises au moment de la restauration sarde. En 1817, comme nous l’avons dit plus haut, le vicaire de Chambéry avait noté, à propos de la première exécution qui eut lieu dans sa ville : « le bourreau a abîmé le malheureux, il ne sait pas son métier ». Le commentaire en dit long sur le manque de compétence des premiers bourreaux en exercice.

Un curieux document, paru en 1845, laisse entendre que celui qui exerçait alors à Chambéry, à l’instar de nombreux de ses collègues français, pratiquait parallèlement l’art de guérir. Avec une certaine renommée semble-t-il : « Quoique nous ayons dans les environs force médecins, sans compter quelques curés qui se mêlent aussi du métier, nos gens ne s’en contentent pas; et dans un tems il fallait, pour les maladies graves, aller au « grand médecin », mais ce grand médecin, vous pouvez pensez peut-être qu’on allait le chercher à Annecy ou à Genève : hé bien ! non : il fallait aller plus loin, c’était Monsieur le bourreau de Chambéry qui était en grande vogue et en réputation de « grand médecin ».» (14).

D’un autre côté, il est certain que les exécuteurs de Savoie, en raison de leurs activités, ont toujours suscité la révulsion de la population. Non seulement ils étaient chargés d’appliquer la peine de mort, mais aussi toutes les punitions infamantes qui accompagnaient certaines condamnations : le passage sous la potence pour les condamnés aux galères (les travaux forcés), la flétrissure et le carcan (qui avait été supprimé en France en 1832). En 1851 par exemple, on lit dans le Courrier des Alpes que les frères Chatel, accusés de divers vols et condamnés à 16 ans de travaux forcés, ont subi, le samedi 31 mai, la peine du carcan (15). Quelques mois plus tard, le 23 décembre, c’est François Exartier, incendiaire, qui était condamné aux travaux forcés à perpétuité et au carcan (16). Ces peines dégradantes s’appliquaient même aux suicidés qui étaient parfois condamnés à être pendus en effigies, comme Jacques Bergoin, maçon à Chambéry, en 1827, ou Jean-Baptiste Joguet, cultivateur à Flumet, en 1829 (17).

Quand l’édit du 4 mars 1848 transforma le Sénat de Savoie, alors Cour souveraine, en une simple Cour d’appel soumise à la Cour de cassation de Turin, le bourreau de Chambéry cessa ses fonctions. Jusqu’en 1860, ce fut l’exécuteur de l’état sarde, qui venait de Turin, qui exerça sur l’ensemble du territoire de la Savoie.

En mars 1861, dans une lettre adressée au nouveau préfet de Savoie, le procureur général de Chambéry expliquait à quel point la potence et le bourreau avaient laissé de très mauvais souvenirs aux savoyards : « Il faut ajouter que dans ce pays où les exécutions par la pendaison impressionnaient si tristement les masses qui s’émouvaient du rôle repoussant et brutal du bourreau, [celui-ci] trouvera autour de lui et pendant longtemps une répugnance plus accentuée, plus hostile, qui se traduira pour lui en une élévation sensible dans le salaire que lui imposeront les ouvriers et les voituriers. » (18).

J.-J. J.

(1) Le Courrier des Alpes, mercredi 21 août 1850.
(2) Compromis après l’émeute du 13 juin 1849, il avait dû se réfugier en Suisse.
(3) Félix Pyat, Loisirs d'un Proscrit, Paris, Victor Magen, 1851, p. 95.
(4) Le Courrier des Alpes, vendredi 11 avril 1851.
(5) Ibidem.
(6) La Presse, mercredi 18 février 1852.
(7) Journal de Genève, jeudi 10 avril 1851.
(8) Dominique Morin, Deux exécutions capitales à Saint-Julien, sous le régime sarde, racontées par le curé de Saint Julien en 1861, Le Bénon, N°37, juillet 2002, pp.10-11.
(9) L’Echo du Mont-Blanc, lundi 21 mars 1853.
(10) Archives départementales de la Savoie, U 42/4 n°1942.
(11) Archives départementales de la Savoie, U 42/4 n°2167.
(12) Anne-Marie Bossy, Les grandes affaires criminelles de la Savoie, De Borée, 2007, p. 29.
(13) Eugène Burnier, Histoire du Sénat de Savoie et des autres compagnies judiciaires de la même province, tome 2, Paris, 1865, p.394 note 1.
(14) R. Devos et C. Joisten, Mœurs et coutumes de la Savoie du Nord au XIXe siècle, Annecy, Grenoble, 1978, p.164.
(15) Le Courrier des Alpes, lundi 2 juin 1851.
(16) Le Courrier des Alpes, vendredi 26 décembre 1851.
(17) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 653 (1827) n°3212, 6 FS 653 (1829) n°4011.
(18) Archives départementales de la Savoie, 1Y107.


15 juin 2010

Quand on pendait en Savoie (1815-1860) (1)


On célèbre, ce mois de juin, le 150e anniversaire du rattachement de la Savoie à la France. Comment ne pas évoquer la longue période – de 1815 à 1860 – durant laquelle ce territoire, restitué au royaume de Sardaigne, fut régi par des lois rétrogrades. En effet, dès le rétablissement du Sénat à Chambéry, la monarchie sarde s’était appliquée, notamment dans le domaine judiciaire, à restaurer toutes les mesures qui étaient en vigueur avant l’occupation française. C’est ainsi que le Code Napoléonien fut abrogé et remplacé par les Royales Constitutions de 1770. Ce retour en arrière eut pour conséquence assez inattendue de mettre à la disposition de la justice toute une panoplie de châtiments corporels archaïques, tels que la flagellation, le carcan, le pilori, la roue ou l’estrapade. Cependant, si les magistrats savoyards se limitèrent dans l’emploi de cet arsenal répressif, ils introduisirent un changement symbolique dans l’application de la peine capitale : ils supprimèrent la guillotine et rétablirent l’ancien supplice de la pendaison (1).

Ce n’est qu’en 1831 que Charles-Albert de Savoie, souhaitant faire disparaître « des peines rigoureuses, inutiles et ruineuses pour les familles et en modérer quelques autres » ordonnera officiellement, par lettre patente, d’abolir le supplice de la roue (2) et « l’exemplarité des tenailles » (3).

Entre 1815 et 1860, environ une cinquantaine d’individus ont été condamnés à mort par le Sénat de Savoie (4). Sans compter ceux qui le furent par le conseil de guerre.

Le premier criminel à avoir été pendu, en Savoie, était un habitant de Saint-Collombin du Villard. Nommé Martin-Pierre-François Latour, il avait été condamné, le 7 août 1815, pour avoir assassiné sa femme et son enfant. L’exécution eut lieu le 12 août suivant, à 11 heures du matin, à Saint-Jean-de-Maurienne (5). Le second à connaître le même sort s’appelait Jean Silvin. Emprisonné à Moûtiers pour une affaire d’assassinat et de vol, il fut envoyé à la potence à l’issue d’un jugement rendu le 16 juillet 1816 (6). Puis, un an plus tard, c’était au tour d’un jeune homme de 26 ans, Antoine Thomasset, originaire du petit bourg de Marcellaz. Jugé le 11 juin 1817, pour « vol fait de nuit avec une fausse clef et meurtre », il fut pendu trois jours après, à 11 heures du matin, sur la place du Verney à Chambéry (7). Les chambériens étaient venus nombreux pour assister à cette première exécution dans leur ville. Dans son journal, Mgr Rey, vicaire général de Chambéry et futur évêque d’Annecy, témoigne de cet événement : « Aujourd'hui on a pendu un homicide; c'est pour la première fois depuis 25 ans que la potence a reparu; le bourreau a abîmé le malheureux, il ne sait pas son métier; les pénitents noirs ont aussi paru pour la première fois » (8). A cette occasion, Chambéry avait renoué avec les rituels d’ancien régime, remis en usage pour la circonstance. Le lieu choisi pour dresser la potence – le Verney – vaste place rectangulaire au nord de la ville, en bordure de la Leysse, était précisément celui où, depuis la fin du XVIème siècle, on procédait aux exécutions capitales (9). En même temps, l’antique confrérie des Pénitents Noirs, fondée en mai 1594, s’était reformée pour renouer avec l’une de ces principales missions : l’assistance aux condamnés à mort.

Dès lors, ces mêmes scènes allaient se répéter, au rythme des condamnations, en divers endroits de Savoie. Le 8 juillet 1817, Sulpice Chenut, poursuivi pour assassinat et vol, fut pendu à Bonneville, à 11 heures 30 du matin, Le 18 mai 1818, Jean-Marie Blanc, autre assassin, subit la même peine sur la place appelée pré commune, à Moûtiers, à 11 heures 30 du matin. L’année suivante, le 18 février 1819, à 11 heures du matin, on exécuta encore Jean-Claude Noiray, condamné pour infanticide. Cet homme de 42 ans, natif de Saint-Baldoph, fut le second à être pendu sur la place du Verney, à Chambéry (10).

Les femmes n’échappaient pas, en principe, au supplice de la potence, même s’il semble que très peu aient été exécutées. On ne leur épargnait pas, par contre, l’humiliation de l’exposition publique. Comme cette Marie Faisan, de Chamousset, à l’encontre de laquelle le Sénat de Savoie, le 3 octobre 1817, prononça le jugement suivant : « Condamnée à trois mois de prison et, un jour de marché, elle sera conduite sur la place publique de Saint-Jean-de-Maurienne et attachée à un pilori pour y être exposée pendant une heure aux regards du peuple avec un écriteau portant ses nom, prénom, domicile et le mot voleuse » (11). Marie-Louise Avril, qui avait volé des vases sacrés en argent et des nappes d’autel dans les églises de Seynod, Quintal, Chatenod et Megève, fut condamnée par les mêmes instances, le 5 juin 1827, en ces termes : « elle sera remise entre les mains de l’exécuteur de la haute-justice pour être conduite, un jour de cour ou de marché, la hart au col, par les carrefours et autres lieux accoutumés de la ville d’Annecy, jusques aux lieux et place destinés à faire les exécutions, pour la passer sous une potence à ces fins dressée » (12).

La première femme condamnée à mort, sous la restauration sarde, s’appelait Péronne Péguet. Le 17 avril 1819, elle avait accouché clandestinement dans l’écurie de François Borillod, chez qui elle était servante, au hameau d’Archamp, puis avait jeté son enfant dans le ruisseau du Nant de la Creusaz. Son jugement de condamnation pour infanticide, le 10 janvier 1820, précisait qu’elle serait « remise entre les mains de l’exécuteur de la haute-justice pour être par lui conduite, la hart au cou, un jour de cour ou de marché, par les carrefours et autres lieux accoutumés de la ville de Saint-Julien, jusqu’à la place destinée à faire les exécutions, pour là, d’une potence qui y sera à cette fin dressée être pendue et étranglée jusqu’à ce que mort s’en suive. » (13). Heureusement pour elle, par « billet royal », son châtiment fut commué en une peine de prison à perpétuité (14).

A l’exception de Françoise Vinit, pendue en 1851 pour le meurtre de son mari, il n’a pas été possible de vérifier si Pernette Debiolles (1821), Françoise Jacherand (1824), Claudine Dupeuloup (1825), condamnées à mort pour infanticide, Jeanne Blanc (1823), Anne-Marie Didier (1850), Antoinette Tapponnier (1850) et Catherine Lollioz (1860), pour assassinat, furent effectivement livrées au bourreau.

Au cours des années 1824 et 1825, Chambéry fut le théâtre de deux affaires criminelles qui passionnèrent l’opinion et qui conduisirent leurs auteurs à la potence. La première débuta dans la soirée du 30 au 31 mars 1824, dans une maison du faubourg du Reclus où vivait la famille Dumontel. Cette nuit là, Victor-Denis Dumontel dit Delisle, jeune avocat de 28 ans au barreau de Chambéry, étrangla sa mère, Victoire Pelletier veuve Dumontel, enferma son cadavre dans une malle puis, dès le lendemain, la fit transporter dans leur maison de campagne, à quelques kilomètres de la ville. Là, il l’enterra dans la cave. L’avocat partit ensuite en voyage et, lorsqu’on l’arrêta – parce qu’il était porteur de faux papiers – la justice découvrit son crime. Son procès fut rapidement mené et il fut condamné à mort le 11 juin 1824 (15). Voulant visiblement en faire un exemple, le Sénat de Savoie assortit la peine d’un dispositif aussi archaïque qu’insoutenable qui stipulait, entre autres, que le matricide aurait le poing coupé, serait « promené saignant par les rues », pendu au Vernay et, pour finir, son cadavre serait brûlé. Le lendemain, samedi 12 juin, à 3 heures de l’après midi, Dumontel fut pendu après qu’on lui eut coupé la main droite. Son corps fut ensuite livré aux flammes et ses cendres, avec celles du bûcher, furent jetées dans la rivière toute proche. Dans le Journal de l’Ain on lit : « le coupable a consenti à recevoir les secours de la religion, qui lui ont été prodigués dans ses derniers momens, et il a paru subir son supplice avec résignation » (16). Le Journal des débats note pour sa part : « L'exécution a duré trois ou quatre heures; et ce parricide a conservé jusqu'au dernier soupir ce sang-froid atroce du criminel le plus consommé » (17).

La seconde affaire concernait un autre notable de Chambéry. Le notaire Jean-Louis Bompard, 45 ans, vivait depuis longtemps en très mauvaise intelligence avec son épouse Claudine. Le dimanche 25 septembre 1825, il eut une terrible altercation avec celle-ci. On le vit quitter son domicile pour aller acheter des spiritueux chez un pharmacien, rentrer chez lui, puis en ressortir peu après pour se rendre à un rendez-vous professionnel. Pendant son absence, le bruit ayant couru que sa femme venait d’être assassinée, la police se rendit aussitôt chez les époux Bompard. On trouva le cadavre de la malheureuse. De fortes contusions à la tête indiquaient qu’elle avait été assommée mais, le comble de l’horreur, c’est que l’assassin – pensant effacer les traces de coups – avait fait bouillir la tête dans une marmite. Sous l’action de l’eau bouillante les dents et les cheveux étaient restés au fond du récipient ! La police saisit une chemise et une veste, appartenant au notaire, tachées d’un corps gras semblable à celui que contenait la marmite. Bompard fut arrêté et emprisonné. L’enquête prouva, non seulement sa culpabilité dans ce crime, mais aussi son implication dans le décès de son propre père, jusqu’alors présenté comme accidentel (18). Condamné à mort par le Sénat de Savoie, le 18 mai 1826, Jean-Louis Bompard fut exécuté dès le lendemain, à 11 heures 30 du matin.

Le cérémonial qui présidait aux exécutions était désormais bien établi. Un ouvrage paru en 1833 en explique le déroulement : « A partir du moment où une personne condamnée à mort (ce qui ne peut avoir lieu que par arrêt du sénat) a été avertie, par le greffier criminel, du jugement prononcé contre elle par les sénateurs, elle se trouve à la disposition de l'exécuteur des hautes-œuvres. Dès cet instant, elle commence à subir la sentence des Juges : on l'enchaîne à un fort tabouret dans un lieu de la prison où le public peut aller la voir pendant les vingt-quatre heures de son agonie. Le lendemain, jour fixé pour la punition de mort (la potence), le glas des cloches apprend aux habitans par son tintement lugubre que le patient marche au supplice. A la porte de la prison, un ou deux prêtres se placent aux côtés du condamné, qui est à pied, pour assister à ses derniers momens. Des confréries de pénitens revêtus de leur costume ridicule l'accompagnent aussi en chantant les psaumes des morts, et au milieu de cette suite de personnes et des soldats de justice, derrière le criminel, on voit le bourreau tenant dans sa main l'extrémité d'une corde déjà passée autour du cou de la victime. Ce cortège sinistre fait ainsi le tour de la ville où l'exécution doit se faire avant de se rendre où le gibet est dressé. Si le criminel a des complices qui ont été condamnés aux galères ou à la prison perpétuelles, parce que l'on n'avait pas de preuve assez grande pour leur infliger la peine de mort, on les conduit au pied de la potence du patient où ils restent attachés pendant tout le tems de l'exécution » (19).

Au cours de l’hiver 1834, à l’initiative de Giuseppe Mazzini, un complot destiné à renverser Charles-Albert de Savoie provoqua une brutale réaction des autorités sardes. Début février, une colonne de quelques centaines d’hommes, venus de l’Isère et de Suisse, avait pénétré en Savoie. Attaqués par les forces royales, près des Echelles, les insurgés avaient été rapidement dispersés, laissant derrière eux plusieurs tués et deux prisonniers. Les captifs étaient un italien, Angelo Volontieri, et un français, Joseph Borrel, ouvrier peigneur de chanvre à Grenoble. Traduits devant le conseil de guerre divisionnaire, séant à Chambéry, les deux insurgés furent condamnés à mort le 15 février. Ils ne furent pas pendus mais, ayant été jugés par un tribunal militaire, furent fusillés deux jours plus tard. Un mois après, le Sénat de Savoie jugea à son tour quatorze individus impliqués dans la même affaire. Le 22 mars, ils furent tous condamnés à être pendus et étranglés pour « crime de lèse majesté au premier chef » (20). Eux aussi échappèrent au bourreau car, en fuite à l’étranger, leur jugement avait été prononcé par contumace.

Durant toute une décennie, les tribunaux de Savoie ne prononcèrent qu’une seule condamnation à mort (en 1841), au point que les savoisiens avaient fini par s’imaginer que la potence avait été définitivement abolie dans leur pays. Aussi, à l’été 1844, quand le Sénat de Savoie condamna successivement deux assassins à la peine capitale, l’opinion s’émut de ce retour, en quelque sorte, à une justice barbare.

L’exécution d’Emmanuel Traq, à Chambéry, le 23 juillet 1844, fut la première à provoquer des réactions hostiles de la part d’une partie des spectateurs. Ce paysan de 38 ans, originaire de Bessans, avait été condamné à mort, le 6 juillet précédent, pour avoir assassiné un garde champêtre dans les environs de Saint-Jean-de-Maurienne. Dès le matin, une foule considérable s’était amassée sur la place du Vernay, à l’extrémité de laquelle la potence avait été dressée. A onze heures, le condamné sortit de la prison soutenu par deux prêtres, conduit par le bourreau et escorté par une compagnie d’archers. En outre, la confrérie des pénitents noirs ouvrait la marche, fermée par un piquet de cavalerie. Toutes les précautions avaient été prises pour prévenir une éventuelle tentative de fuite du condamné qui, quelque temps auparavant, s’était déjà évadé des prisons de la Maurienne. Le lugubre cortège traversa toute la ville d’un pas lent et solennel. Arrivé au pied de la potence, Traq opposa une vigoureuse résistance au bourreau et à son aide, refusant de monter sur l’échelle. Mais hissé de force, un instant après il était suspendu à la corde fatale. L’horrible spectacle avait suscité beaucoup d’émotion. Quand l’exécuteur manipula une dernière fois le corps du supplicié, pour s’assurer de sa mort, des cris éclatèrent : « A bas le bourreau ! ». En même temps, quelques pierres furent jetées dans sa direction. Irrité, l’exécuteur tira de sa poche un pistolet qu’il braqua vers les spectateurs, menaçant de faire feu. Loin d’intimider les mutins, son geste déclencha au contraire une grêle de pierres, lancées surtout par des enfants. Sous la protection des archers, le bourreau et son valet battirent alors en retraite vers la prison, tandis les projectiles continuaient à s’abattre sur eux. Au cours de cette échauffourée, cinq jeunes manifestants furent arrêtés. Après être resté exposé pendant cinq heures, le corps d’Emmanuel Traq fut ensuite enlevé par les pénitents noirs (21).

Une semaine plus tard, le 31 juillet 1844, à 9 heures du matin, une autre exécution eut lieu à Thonon, petite ville située sur la rive sud du lac Léman. Le condamné était un jeune soldat de 24 ans, François Barathay, natif de Saint-Paul-en-Chablais. Auteur d’un crime particulièrement atroce : il avait assassiné un enfant de neuf ans puis l’avait mutilé pour lui prendre son cœur dont il avait besoin, disait-il, pour accomplir un rituel de magie noire. Dans cette calme bourgade, de mémoire d’homme jamais on avait vu l’accomplissement d’un pareil acte de justice. L’arrivée du bourreau et les préparatifs du supplice soulevèrent d’emblée, parmi la population, de l’animosité et du dégoût. Personne ne voulut fournir à l’exécuteur les objets nécessaires pour dresser la potence. Ainsi, aucun marchand ne consentit à lui vendre le bois, le fer et les cordes indispensables. Finalement, les autorités durent les réquisitionner. Obligés de céder sous la contrainte, les commerçants n’acceptèrent aucun payement. On vit ainsi une épicière, requise de fournir telle longueur de corde, s’écrier écœurée : « Prenez le paquet que vous voudrez, ne rapportez rien, ne payez rien. » Même répugnance chez les ouvriers charpentiers qui, poussés par un sentiment commun, avaient tous refusés de travailler à la construction de l’instrument de justice. Forcés, par réquisition, de prêter au moins leurs outils, ils les apportèrent collectivement afin qu’on ne puisse reconnaître la hache ou la scie qui avaient été touchées par le bourreau. Dans de telles conditions, l’exécuteur et son aide durent fabriquer eux-mêmes l’échelle et le gibet.
Le jour dit, le condamné choisit de se rendre à pied sur le lieu du supplice. « Fort heureusement pour le possesseur de la charrette requise qui eût certainement brûlé sa voiture et tué son cheval après le transport. » (22). Au moment de l’exécution, contrairement à ce qui s’était passé à Chambéry, il n’y eut aucun cri, aucun jet de pierres, simplement, après six heures d’exposition, dès que le corps fut descendu, les spectateurs brisèrent « sans colère » la potence et l’échelle et y mirent le feu (23).

J.-J. J.

(à suivre)

(1) La guillotine, introduite en Savoie en 1793, y avait été très peu utilisée.
(2) Il n’existe, pendant la période sarde, aucun exemple d’un condamné ayant eu à subir ce terrible châtiment.
(3) André Dupouy, La délinquance féminine et les prisons de femmes (1815-1860) in La femme dans la société savoyarde, actes du 34e Congrès des sociétés savantes de Savoie, Saint-Jean-de-Maurienne, Société d'histoire et d'archéologie de la Maurienne, 1993, p. 337.
(4) Dépouillement de la série des registres des procédures criminelles du Sénat de Savoie (1815-1860). Les peines prononcées par contumace ou commuées en une période de détention n’ont pas été retenues.
(5) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 652 (1815) n°47.
(6) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 652 (1816) n°120.
(7) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 652 (1817) n°377.
(8) Léon Bouchage, La famine en 1817 en Savoie, La Savoie Littéraire et Scientifique, 3e trimestre 1910, Chambéry, 1910, p.103.
(9) Corinne Townley, Chambéry et les chambériens, 1660-1792, Annecy le vieux, Historic’one, 1999, pp. 109-110.
(10) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 652 (1817) n°400, 6 FS 652 (1818) n°783, 6 FS 652 (1819) n°1035.
(11) André Dupouy, op. cit., p. 337.
(12) Idem, p. 343.
(13) Idem, p. 345.
(14) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 652 (1820) n°1290.
(15) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 653 (1824) n°2400.
(16) Journal de l’Ain, lundi 28 juin 1824.
(17) Journal des débats politiques et littéraires, jeudi 24 juin 1824.
(18) Journal des débats politiques et littéraires, mardi 4 octobre 1825.
(19) Frédéric D'Héran, Du duché de Savoie ou état de ce pays en 1833, Paris, Delaunay, 1833, pp. 249-250.
(20) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 654 (1834) n°6033.
(21) La Presse, dimanche 28 juillet 1844; L’Audience, lundi 29 juillet 1844; Journal de Genève, vendredi 2 août 1844.
(22) Journal des débats politiques et littéraires, samedi 17 août 1844.
(23) Ibidem.