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28 juin 2009

Un perroquet sur l’échafaud


Quand il arrive à Marseille, en août 1856, Gaspard Matracia, 46 ans, a déjà bien roulé sa bosse. Né à Palerme, en Sicile, il a choisi le métier d’acrobate dès l’âge de neuf ans et, depuis lors, n’a cessé d’être sur les routes. Il a travaillé à gênes, Alexandrie, au Caire, à Tunis…. Peu après son installation dans la Cité phocéenne, où il gagne sa vie comme prestidigitateur et acrobate, il fait la connaissance d’une famille de compatriotes, les Campeziano, au domicile desquels il s’installe, 31 cours Belzunce. Il séduit la fille de son hôte, Lucrèce, à peine âgée de vingt ans. Mais ses manières sont loin de plaire à la mère de cette dernière qui lui manifeste ouvertement son hostilité. Dans la soirée du 1er janvier 1857, en état d’ivresse, il revient au domicile accompagné de quelques amis. Ils font du tapage. Madame Campeziano crie qu’on aille chercher la police. Matracia voit rouge. Dans sa chambre il saisit son poignard et, selon l’usage des siciliens, « passe la flamme au feu et la frotte d’ail pour la rendre plus meurtrière ». Peu après, on retrouvera Madame Campeziano et son autre fille, Diane, assassinées, baignant dans une mare de sang.

Matracia est arrêté deux jours plus tard, sur la route de Toulon, d’où il comptait s’embarquer pour la Sardaigne. Il est rapidement confondu. Le 13 février 1857, il est condamné à mort par la cour d’assises des Bouches du Rhône.
En attendant, le sicilien est aux fers dans une prison de Marseille. Il n’est pas seul dans sa cellule car l’administration lui a accordé l’autorisation de garder avec lui son perroquet. Ce volatile, qu’il a élevé et auquel il tient beaucoup, a toujours été son partenaire de spectacle. Baptisé Papa Gallo, il est capable de répéter des phrases en cinq langues différentes.
Sitôt le rejet de la demande de grâce de Matracia connu, le procureur général d’Aix-en-Provence se charge de prendre toutes les mesures pour faire procéder, sans tarder, à son exécution. Dans le but de diminuer autant que possible l’affluence du public, il a recommandé la plus totale discrétion à toutes les personnes susceptibles d’y prendre part. Le secret devra être gardé tant sur le jour, l’heure et le lieu de l’accomplissement de la peine. Malgré cela, alertés par le départ des bois de justice d’Aix pour Marseille, plusieurs curieux ont répandu la nouvelle.
L’autre préoccupation du magistrat est l’exécution elle-même. Laurent Desmorest, l’exécuteur d’Aix qui en est chargé, en prévision d’une éventuelle résistance de Matracia, connu pour son caractère violent et sa grande force physique, insiste fortement pour se faire assister d’un adjoint. Accédant à sa demande, le procureur réclame à son collègue de Nîmes l’exécuteur-adjoint de sa cour d’appel. Comme il est absent, Martin-Pierre Berger, l’exécuteur en chef du Gard, s’offre spontanément de le remplacer « sans augmentation de frais.» (1)
Le procureur insiste pour que l’exécution ait lieu de très bonne heure. Mais arrivés à Marseille, Desmorest et Berger déclarent qu’il leur sera impossible d’être prêts avant sept heures.
Le 21 mars 1857, à 6h45, Gaspard Matracia est réveillé dans sa cellule. « Je m’y attendais » dit-il simplement. Comme il tient à paraître dans son habit noir – comme au spectacle – les exécuteurs sont obligés de lui découdre son col. Pendant ce temps, l’ouvrier chargé de lui enlever ses fers peine à y parvenir. Cette opération, longue et douloureuse, ne dure pas moins d’une demi-heure.
Enfin à 7h10, le condamné monte dans la voiture cellulaire en compagnie de son confesseur, l’abbé Richard, de l’exécuteur Berger et… de son perroquet. La présence de l’animal aux côtés de son maître, dans ses derniers instants, avait d’abord été refusée puis, dans la crainte d’une révolte, finalement acceptée.
Le fourgon quitte la prison, remonte le boulevard Chave et, vers 7h25, arrive sur la place Saint-Michel où la guillotine a été dressée. L’exécuteur de Nîmes en descend le premier tenant, au grand étonnement du public, une cage qu’il dépose sur l’échafaud. Le sicilien gravit les marches d’un pas ferme, s’agenouille un instant pour se recueillir, puis se relève en criant à la foule : « Je demande pardon aux Marseillais du grand scandale que je leur ai donné ; je pardonne à tout le monde et je désire qu’on prie pour mon âme. » Desmorest a ouvert la cage du perroquet qui, aussitôt, est venu se poser sur l’épaule du condamné. On l’entend lui murmurer : « Ton maître va mourir ; il te caresse pour la dernière fois ». Il est 7h30 quand le couperet s’abat dans un bruit sourd. L’oiseau, effrayé, bat un instant des ailes (2).
Le lendemain, en rendant compte au garde des sceaux de l’exécution, le procureur général d’Aix est obligé de signaler la présence du perroquet « Votre excellence remarquera sans doute que, par un sentiment de pitié inintelligent et pour satisfaire aux derniers désirs du condamné, on a permis à Matracia d’emporter avec lui jusqu’au pied de l’échafaud un perroquet auquel il tenait beaucoup.» déplorant que cette faveur incongrue « a fait perdre son caractère de gravité à la scène terrible qui allait avoir lieu .» (3) Le magistrat ajoute, concernant l’attitude des exécuteurs : « il parait aussi que l’exécution, au lieu d’être faite par l’exécuteur d’Aix, l’a été par celui de Nîmes et que l’exécuteur en titre était surtout préoccupé du désir de n’être pas reconnu par la population. » (4)
Après l’exécution, l’école de médecine de Marseille effectua un moulage de la tête de Gaspard Matracia. Quant au perroquet, il fut offert au directeur de la prison.

Jourdan

(1) Archives Nationales, BB/24/2026.
(2) Journal de Toulouse, 24 mars 1857.
(3) Archives Nationales, BB/24/2026.
(4) Ibidem.


6 juin 2009

Le dernier roué

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En 1790, alors qu’à Paris la Constituante avait déjà intégré le principe d’appliquer le même type de peine de mort – par décapitation – à l’ensemble des condamnés, quelques vieilles justices de provinces continuaient à prononcer des peines désuètes et barbares. C’est le cas du Parlement de Provence qui, dans son dernier arrêt, décida de condamner un criminel au terrible supplice de la roue (1).
Cette affaire, étrange et insolite, débute à Gémenos, petite bourgade à 20 kilomètres à l'est de Marseille, au pied du massif de la Sainte-Baume. Le 14 juillet 1790, dans le parc du château, à l’occasion de la célébration de la fête de la Fédération, un banquet est offert à la Garde Nationale. L’hôte des lieux, le marquis Jean-Baptiste d’Albertas, ancien président de la cour des Comptes de Provence, s’est mêlé familièrement aux réjouissances. Soudain, au moment où l’on s’apprête à porter un toast à son épouse, un homme de petite taille et bossu surgit près du marquis. Il hurle « je suis venu te donner la mort » et lui plonge un couteau en plein cœur. Aussitôt arrêté, il est conduit aux prisons d’Aix. On l’interroge. Il se nomme Anicet Martel, âgé de vingt ans, natif d’Auriol. Il réside à Toulon où il est élève en chirurgie. Il passe des aveux complets, déclarant notamment qu’il a agi seul et qu’il prémédite cet acte depuis sept ans. Quant au motif du meurtre, Anicet Martel explique qu’il a voulu venger son père, Jean-Jacques Martel, ancien instituteur à Gémenos, décédé prématurément après avoir été destitué de son poste à la demande du Marquis d’Albertas.
Son procès est vite instruit et le Parlement de Provence le condamne à être roué vif. Cet arrêt sera d’ailleurs le dernier que cette cour prononcera en matière criminelle (2).
L’exécution a lieu le 2 août 1790, sur la place du Palais de Gémenos. Des amis du meurtrier ont-ils préparé un soulèvement pour faciliter son évasion ? Toujours est-il qu’un tumulte éclate au moment où il arrive à l’échafaud. Des pierres sont lancées de la place et des toits des maisons voisines. Dans la confusion, le condamné tente de prendre la fuite. Un capitaine du régiment du Lyonnais, qui commande l’escorte, parvient à le plaquer à terre et l’immobilise de la pointe de son épée. Quelques coups de feu tirés en l’air, par la troupe, achèvent de ramener le calme. Mais où est l’exécuteur ? Dès les premières pierres, il a quitté son poste et s’est enfui à toutes jambes pour échapper, dira-t-il plus tard, « à la vindicte populaire dont on l’avait menacé » (3). On se met à sa poursuite et, après de laborieuses recherches, on finit par le retrouver, blotti dans un confessionnal de l’église des capucins, en dehors de la ville. Ramené de force, sous bonne escorte, il procède finalement à l’exécution deux heures plus tard (4).
Comme à son habitude, la confrérie des pénitents d’Aix vient récupérer le corps du supplicié, le soir même, pour l’inhumer dans le cimetière de la Madeleine. Mais la nuit suivante des inconnus s’introduisent sur les lieux, en escaladant le mur d’enceinte, et emportent la dépouille.
Anicet Martel a été enlevé par des élèves en chirurgie qui, dans une salle d’anatomie clandestine, s’activent pour offrir à leur confrère un embaumement digne de ce nom. Après un traitement à la térébenthine, d’une quinzaine de jours, son corps est momifié : « Les chairs noircies sont adhérentes à la charpente osseuse, les fractures des bras et des jambes, sous les coups de la barre de fer du bourreau, apparaissent encore dans leur effrayante vérité. Il n’est pas jusqu’aux traits de la figure qui ne soient encore contractés par les douleurs éprouvées par ce malheureux dans son affreux supplice…. » (5)

Le corps embaumé d’Anicet Martel connaitra un curieux destin. Il échouera dans une loge maçonnique « où la franc-maçonnerie en a fait son idole ». En fait, un de ses bras fut muni d’un ressort et on plaça dans sa main droite un encrier, qu’il présentait aux impétrants lors des cérémonies d’initiation. Cette momie fut transportée à Martigues, puis réclamée par la loge d’Aix, avant d’être emportée par un Frère qui la cacha dans un grenier. On perd sa trace après 1817.

(1) Cette même peine fut aussi appliquée, en septembre 1790, à l’un des insurgés de « l’affaire de Nancy ». Tous les autres furent pendus.
(2) Entre 1700 et 1790, environ 821 condamnations à mort ont été exécutées à Aix, dont 358 par le supplice de la roue.
(3) Certains ont prétendu qu’il aurait été soudoyé pour participer à cette tentative de délivrance du condamné.
(4) Le nom de cet exécuteur n’est pas connu.
(5) Stephen d’Arve, Miettes de l’histoire de Provence, Marseille, Ruat, 1902, p.500
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