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15 mai 2010

Jean Grosholtz, bourreau de Tulle


Dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, l’auteur corrézien Emile Fage (1) évoque, sans citer son nom, le bourreau de Tulle, personnage pittoresque qui semble l’avoir beaucoup impressionné puisqu’il lui consacre un chapitre particulier :

« Le nôtre [bourreau], par une faveur insigne du sort, était particulièrement humain, réservé, de mœurs paisibles, bonhomme et même bonasse. Il portait, sans nulle fierté, la haute charge dont il était investi, et, bien loin de s’en prévaloir, dissimulait modestement à tous les yeux sa tranchante supériorité. Il frayait, comme un simple bourgeois, avec les gens de la ville, comptait nombre d’amis, avait ses réceptions de famille, ne dédaignait pas le mot pour rire, et se plaisait avec les enfants de son voisinage, qui, accoutumé à le voir, ne s’effarouchaient pas de sa présence […]
Bref, on l’estimait sincèrement, dans le quartier qu’il habitait, pour ses vertus privées, ses sentiments charitables, et les services de toutes sortes qu’il rendait aux pauvres gens ; si bien que, lorsqu’il tomba à son tour sous le coup de l’ordonnance royale qui supprima cet emploi, il fut pleuré par quelques âmes sensibles et presque regretté en ville.
[…] Sa tenue était irréprochable. Jamais un atome de poussière ne ternissait le brillant de ses habits. Il était journellement vêtu d’une longue lévite (2) brune qui tombait sur les talons et d’un gilet clair à ramages, à la mode du temps. Il portait invariablement un chapeau haut de forme. Sa chaussure reluisait comme un miroir. De grandes breloques d’or s’échappaient du gousset de son pantalon. Toute sa personne respirait un air de contentement, de dignité douce et d’honnêteté patriarcale. Avec cela, il était bien campé sur ses hanches, plutôt gras que maigre, joli garçon, et rose comme une pomme d’api, ayant juste l’embonpoint qui sied aux divinités terrestres. La physionomie de cet estimable maître de haute justice était restée profondément gravée dans ma mémoire. […]
Il était non seulement réputé, à cause de ses qualités professionnelles, la crème des bourreaux, mais il passait encore pour généreux et aumônier. Ses distributions de soupe aux pauvres et de médicaments aux malades n’étaient un mystère pour personne. […]
Les expositions avaient lieu sur la principale place du marché, à l’extrémité nord du trottoir des bâtiments de la Comédie, devant la maison Ménager, aujourd’hui démolie. Le condamné était hissé sur une table trapue et massive, surmontée d’un robuste poteau, contre lequel il se tenait debout et garrotté. A ce poteau était rivé le carcan de fer, où le criminel engageait son cou. Un écriteau placé en vue, affichait son nom et son crime. En bas, sur un brasier ardent, chauffait l’outil destiné à faire la marque. Sur la table, aux pieds du malheureux, se trouvait une sébile, dans laquelle les passants déposaient leur obole. Bien qu’il n’opérât pas toujours en personne, le maître n’était pas sans venir, de temps à autre, surveiller ses aides. Dans certaines circonstances, lorsque le coupable était de qualité, il donnait lui-même. Je le vis, un jour, travailler. Il était dix heures. La place était encombrée de monde. C’était au fort du marché. Il allait et venait devant le poteau, avec sa houppelande brune, son chapeau à haute forme, grave et pensif, les mains derrière le dos, - comme Napoléon à la veille d’Austerlitz, - attendant que l’heure de l’opération sonnât. Le moment venu, il se dépouilla lestement de sa lévite, posa son chapeau, retira du brasier l’outil chauffé à blanc et monta vivement sur l’estrade ; puis, d’un mouvement rapide, écartant la chemise du misérable de façon à mettre à nu l’épaule droite, il lui appliqua le fer sur les chairs palpitantes. Un cri perçant se fit entendre. Un jet de fumée s’éleva. Il y eut comme un remous et un murmure dans la foule. La plupart avaient détourné ou fermé les yeux. Quelques-uns pleuraient. La sébile s’emplit de sous. L’affreuse plaie, aux lettres TF, avait été pansée en un clin d’œil avec un tampon de graisse, et le vêtement ramené sur l’épaule flétrie. Toutes les circonstances de cette scène sont parfaitement présentes à mon esprit. Je les vois se succéder avec la rapidité vertigineuse d’un rêve. En moins d’une minute tout était consommé.
[ …] Nous avons dit qu’il distribuait des médicaments aux malades. Ces remèdes étaient de sa composition. Il avait une spécialité pour les maux d’yeux. Quantité de gens, dans des cas invétérés, s’étaient adressés à lui et bien trouvés du traitement qu’il leur avait fait suivre. On ne se vantait pas publiquement d’avoir recours à son ministère ; mais, en cachette, on disait merveille de ses onguents.
Le secret de la préparation était expliqué et commenté de façons différentes. Toujours est-il que la propriété essentielle de ces drogues tenait, disait-on, à la graisse humaine, aux restes des suppliciés, qui, après avoir bouilli dans je ne sais quelle affreuse chaudière, entraient dans la mixture pour une proportion connue du seul manipulateur. Son officine était en renom, sa clientèle nombreuse.
[…] La maison du bourreau était située au sommet de l’escalier des Quatre-Vingts, ainsi nommé à cause du nombre de ses marches, en contre-bas de la Barrussie, entre la maison d’arrêt et l’ancienne église de Saint-Pierre. Elle était proprette, avenante, et tranchait agréablement, par son air comme il faut, sur les masures voisines. La façade était blanche, les contrevents verts. […] Sur le devant de la maison, s’épanouissait un parterre fleuri. Le jardinet était séparé de la rue par un mur élevé, dans lequel était percée une porte cochère, de dimension assez vaste pour donner passage au sinistre mobilier, à la grande machine d’alors, bien plus compliquée que de nos jours, avec ses multiples accessoires, le tombereau, le couperet, la caisse, la panière de son, les outils de travail. Le jardin était bien tenu, orné de plantes et d’arbustes variés. Des oiseaux chantaient dans une volière. Quelques espaliers se voyaient çà et là dans l’enclos. Je me mis à en faire le tour […]. Etant arrivé dans ma promenade d’exploration, sur les derrières du bâtiment, je me trouvai, tout à coup, face à face avec la guillotine. Elle était remisée sous un hangar. Ses montants, couleur de sang, reposaient sur un plancher, qui les préservait soigneusement du contact humide du sol (3). Je désirais la rencontre ; j’aurais voulu ne pas l’avoir faite. Mon émotion fut grande. » (4).

Qui était ce bourreau si humain qu’Emile Fage a côtoyé durant sa jeunesse, sous les règnes de Charles X et Louis Philippe ? Il se nommait Jean Grosholtz et appartenait à une longue, très longue dynastie d’exécuteurs des hautes œuvres dont les premiers membres exerçaient déjà ce métier, en Suisse, au début du XVème siècle. Une branche de cette famille avait quitté Zurich pour s’installer en Alsace puis, vers 1670, en Lorraine. Ainsi, quand Jean Grosholtz naquit à Insming (Moselle), le 30 mars 1790, ses ancêtres – qui habitaient le village de Lutzelbourg – occupaient les fonctions de bourreaux de cette région depuis déjà plus d’un siècle.
La révolution puis le consulat installèrent des exécuteurs dans tous les départements français. C’est ainsi que Valentin Grosholtz, le père de Jean, fut nommé en Corrèze en 1804. Âgé de 47 ans, c’était un homme plutôt petit, aux cheveux noirs et aux yeux gris-bruns. Il mourut à Tulle, rue de la Beylie, le 20 juin 1825. Son second fils, Louis, lui avait succédé à ce poste en 1820.

Arrivé dans le Limousin avec ses parents, à l’âge de quatorze ans, Jean Grosholtz fit naturellement son apprentissage en aidant son père, s’initiant au maniement de la guillotine et des instruments de supplice. Dès 1809, il le secondait dans ses différentes activités. Quelques années plus tard, vers 1818, il fut nommé exécuteur en chef, à Tarbes. Mais il n’exerça que quelques années dans les Hautes-Pyrénées et permuta avec son frère, Louis, à qui il céda son poste en échange de celui de la Corrèze.

Nommé bourreau à Tulle, le 31 mars 1823, Jean Grosholtz occupa paisiblement ses fonctions jusqu’à leur suppression définitive en mars 1849. Sa longue carrière en Limousin ne fut pas particulièrement active. Les exécutions capitales étant assez rares, on comprend que notre exécuteur ait pu se consacrer davantage au jardinage et aux soins médicaux.
Il y eut cependant, dans le cours de sa carrière, un pénible incident qu’Emile Fage semble avoir ignoré. Le 22 septembre 1835, Jean Grosholtz avait été convoqué à Limoges avec Pierre-Jacques Nort, exécuteur de la Creuse, pour prêter main forte à Louis Hezely, leur collègue de la Haute-Vienne. Il s’agissait de procéder à une double exécution. Arrivé sur l’échafaud, le premier condamné, Pierre Gaudeix, voulut parler au public. Grosholtz et Nort le saisirent et le poussèrent rudement sur la bascule et, sans prendre le temps de l’y attacher, lui placèrent la tête dans la lunette en le tirant par les cheveux. Mais les violentes secousses reçues par la guillotine et la position précaire du supplicié contrarièrent le bon fonctionnement de la machine. Aussi, quand Hezely laissa tomber le couteau, celui-ci fut gêné dans sa course et ne parvint pas à décapiter Gaudeix. Frappé à la tête, ce dernier avait toutefois cessé de vivre. Le bourreau remonta la lame sanglante pour la faire retomber une seconde fois. Un long murmure s’éleva parmi les nombreux spectateurs qui assistaient à l’exécution. Ceux qui étaient placés près de l’échafaud constatèrent avec horreur qu’après cette seconde tentative une partie du menton était encore suspendue au tronc ! Le Parquet de Limoges rendit compte de l’incident au garde des sceaux. Appelés à s’expliquer, les trois exécuteurs tentèrent de se justifier en prétendant que les jumelles n’avaient pas été montées parfaitement d’aplomb et que, de ce fait, la bascule ne pouvait pas pivoter facilement ; en sorte qu’ils avaient été obligés de « basculer » le patient sans le sangler. En outre, selon eux, ce dernier avait le cou très court et avait opposé une grande résistance. Ces explications parurent insuffisantes aux autorités qui jugèrent que la guillotine était en parfait état de marche. D’ailleurs, Jean Meillat – le second condamné – qu’on avait eu soin d’attacher – avait été guillotiné quelques minutes plus tard, sans difficulté.
Après avoir examiné les différentes sanctions qu’il était possible de leur appliquer, soit en les révoquant purement et simplement, soit en leur retenant un trimestre de leur traitement, le ministère de la justice opta finalement pour la clémence, considérant « que ces individus, bannis à toujours de la société, n’ont que leurs gages pour faire vivre leur famille » (5).
Le 30 octobre 1835, Louis Hezely, qui portait la principale responsabilité de cette exécution, fut suspendu de ses fonctions, avec privation de traitement, pendant un mois et demi. Quant à Jean Grosholtz et Pierre-Jacques Nort, ils s’en tirèrent avec une sévère réprimande.

Bon père de famille, le bourreau de Tulle avait épousé Françoise Daydé, fille de Jean-Louis Daydé, bourreau de Tarbes. Elle mourut le 16 octobre 1841, à peine âgée de 46 ans, ayant donné naissance à sept enfants. Le premier, prénommé Nicolas, naquit à Tarbes le 7 mars 1819. Il fut d’abord adjoint de son père avant d’être nommé exécuteur à Bourg-en-Bresse puis à Limoges. Il s’éteignit en 1861, simple employé à la voirie. Le 14 mai 1845, il avait épousé à Tulle sa cousine germaine, Marie Dulaurent, fille de Raymond, ancien aide-exécuteur de Saint-Flour, et de Catherine Grosholtz. Outre un second fils, Jean-Valentin (né en 1832), Jean Grosholtz et Françoise Daydé eurent aussi cinq filles : Marguerite (1824), Marie-Anne-Marguerite (1825), Marguerite-Marie-Anne (1827) Marie-Christine (1829) et Marguerite (1838).

Jean Grosholtz mourut à Tulle le 17 février 1854, dans sa maison de la rue du fort Saint-Pierre, âgé de soixante-quatre ans.

J.-J. J.


(1) Emile Fage (1822-1906), juriste et littérateur, collaborateur de l’Indicateur Corrézien et fondateur de La revue du Limousin.
(2) Longue redingote d’homme.
(3) Vers 1853, la guillotine de Tulle fut transportée à Limoges pour y remplacer celle de la Haute-Vienne, devenue inutilisable. On la fit réparer en utilisant des pièces provenant de celle de Guéret amenée par le roulage.
(4) Emile Fage, Souvenirs d’enfance et de jeunesse suivi de Le bourreau de Tulle, Tulle, Éditions de la rue Mémoire, 2001, pp.183-187. Réédition d’un ouvrage paru en 1901 et tiré à seulement soixante exemplaires.
(5) Archives Nationales, BB/18/1374, pièce 399.


15 octobre 2009

Les pénitents de Limoges font évader un condamné à mort


Au XVIIIème siècle, dans un certain nombre de villes de France, une tradition bien établie permettait à des confréries de pénitents d'assister aux exécutions et de procéder à l'inhumation des suppliciés. Mais la mission de ces hommes aux visages dissimulés sous des cagoules, admis auprès des échafauds, allait parfois au-delà de la simple charité. C'est ainsi qu'à Limoges les Pénitents Pourpres, de concert avec les amis d'un condamné, parvinrent à l'escamoter et à l'aider à s'enfuir au moment de son exécution.

L'histoire se situe à la fin de l'année 1742 ou dans les premiers mois de 1743. Un milicien nommé Michel Pascault avait déserté son régiment pour se réfugier dans une cachette qu'il croyait sûre. Retrouvé par un archer, il tua celui-ci en tentant de lui résister. Arrêté cette fois pour ce crime, il fut jugé et condamné à être pendu. L'affaire enflamma les Limougeauds. Une partie de la population inclinait en faveur de Pascault, pensant, à tort ou à raison, que les modalités de son arrestation et de son jugement n'étaient pas "régulières". On disait que l'archer chargé de l'arrêter avait, auparavant, accepté de l'argent du déserteur ou de sa famille contre promesse de ne pas l'inquiéter. De surcroît, la sentence n'avait pas été prononcée par un tribunal ordinaire mais, en raison des circonstances particulières de ce crime, directement par l'intendant du Limousin. L'opinion publique était surexcitée à tel point que les écoliers de Limoges conçurent le projet de faire échouer l'exécution. Les Pénitents de la ville acceptèrent de les aider.
Le jour où le bourreau vint prendre possession du condamné, le plan qu'ils avaient élaboré se déroula parfaitement. Secrètement, la corde de la potence avait été sciée en partie ou, d'après la tradition, frottée au vitriol. Si bien que quand l'exécuteur y eut attaché Pascault, elle se rompit sous le poids de celui-ci. Tombé à terre, le condamné fut immédiatement entouré par les Pénitents qui se tenaient en nombre au pied de la potence. Tandis que les écoliers, disséminés parmi l'assistance, faisaient diversion, les hommes en rouge firent promptement disparaître le supplicié sous un déguisement qu'ils avaient préparé. Le public compatissant ne fit rien pour s'opposer à sa fuite.

Que devint Michel Pascault ? Quelles furent les sanctions prisent à l'encontre des instigateurs et des complices de cette évasion qui eut, on l'imagine, un certain retentissement ? Nous n'avons retrouvé aucun document qui nous renseigne. Cependant, le Parlement de Bordeaux jugea cette affaire suffisamment grave pour prendre un arrêté, le 3 avril 1743, instituant des mesures de rétorsion à l'égard de toutes les confréries de Pénitents située dans l'étendue de sa juridiction. En voici le texte (1) :

ARREST de la Cour du Parlement, qui fait très expresses inhibitions et défenses à tous Pénitents rouges et blancs et autres de quelque couleur qu'ils soient ou puissent être, d'assister en habits de Pénitens ni en corps de confrérie aux exécutions des condamnez à mort, sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de trois cens livres d'amende, etc.
x
(Du 3 avril 1743)

Ce jour, le Procureur Général du Roy est entré et a dit : Qu'il est informé que, par un usage établi dans plusieurs Villes et Lieux du Ressort de la Cour, certaines espèces de Confréries, qu'on appelle des Pénitens, dont les uns sont distinguez par Pénitens Blancs, les autres Pénitens Gris, Rouges, Bleus, et autres couleurs, assistent en corps de Confrérie aux exécutions des condamnez à mort, sous prétexte de prendre ensuite le soin de l'inhumation du cadavre du supplicié, et de faire dire des prières. Que cet usage, qui paroît avoir la piété pour principe, est sujet à de très grands inconvéniens, puisque, sous l'Habit dont ces prétendus Pénitens ont la précaution de se revestir dans ces sortes d'occasions, et qui les empêche d'être reconnus de personne, il seroit aisé d'attrouper et aposter des gens armez et mal intentionnez, qui enlèveraient à force ouverte, à la Justice, ceux qu'elle auroit jugés dignes du dernier suplice. Qu'on vient même d'éprouver tout récemment, dans la Ville de Limoges, l'abus de la charité des Pénitens Rouges de cette ville, dont le Corps de Confrérie s'étoit assemblé pour assister à l'exécution du nommé Michel Pascault, condamné à mort pour un meurtre dont la connoissance avoit été attribuée à M. le Commissaire départi de la Province du Limousin; la corde à laquelle ce condamné étoit suspendu ayant cassée, et le patient tombé par terre, ces Pénitens Rouges s'étoient jettez sur lui, aussi bien que sur l'Exécuteur, et, avec le secours de la populace, qui s'étoit émue en cette occasion, ils étoient venus à bout d'arracher le coupable des mains de la Justice et de le garantir du suplice auquel il avoit été condamné. Que comme l'on peut et doit craindre ailleurs des pareils événemens si le même usage de l'assistance des Pénitens y avoit lieu, il paroît de la prudence et de la sagesse de la Cour de les prévenir en faisant des défenses à tous Pénitens Rouges ou autres, de quelque couleur qu'ils soient, dans toutes les Villes et Lieux du Ressort de la Cour, d'assister aux exécutions des condamnez à mort en habit de Pénitent, ni en Corps de Confrérie, etc., etc.
LA COUR, faisant droit de la Réquisition du Procureur Général du Roy, fait très expresses inhibitions et défenses à tous Pénitens Rouges et Blancs, et autres de quelque couleur qu'ils soient ou puissent être, dans toutes les Villes, Bourgs et autres Lieux du Ressort de la Cour, d'assister en Habits de Pénitens, ni en Corps de Confrérie, aux exécutions des condamnez à mort, qui se feront dans lesd. Villes et Lieux, sous quelque prétexte que ce puisse être, à peine de 300 livres d'amende contre chacun des contrevenans, applicable aux Hôpitaux des Lieux, ou les plus prochains, même de punition exemplaire si le cas y échéoit ; pour raison de quoi, en cas de contravention au présent Arrêt., il sera informé, à la requête et diligence des Substituts dudit Procureur Général, devant les Juges Royaux des Lieux, même par les Officiers des Haut-Justiciers dans les Justices Seigneuriales, pour, les informations faites, aud. Procureur Général du Roy communiquées et à la Cour rapportées, être statué ce qu'il appartiendra : Enjoint auxdits Substituts dans les Bailliages, Sénéchaussées et autres Juridictions Royales, même aux Officiers des Justices Seigneuriales, et aux Maires, Jurats, Echevins, Consuls et autres Officiers Municipaux du Ressort de la Cour, de tenir, chacun en droit soi, la main à l'exécution du présent Arrêt, etc. — Fait à Bordeaux, en Parlement, le trois avril 1743.

Cet enlèvement d'un supplicié sur les lieux de son exécution n'est pas unique. On peut citer d'autres cas dans différentes villes de France. Ainsi, le 22 avril 1772, à Montpellier, les Pénitents Blancs tentèrent de répéter l’évasion de Limoges. Le supplicié – un sergent-fourrier du régiment d’Aquitaine – allait être pendu quand un Frère trouva le moyen de couper la corde. Le condamné tomba à terre et les pénitents s’avancèrent pour le secourir. Cependant ils en furent empêchés par l’aide-major de la place. Le pendu, qui respirait encore, fut porté à l’église Saint-Denis où il expira (2).

Les Pénitents Pourpres de Limoges, quant à eux, furent obligés de s'abstenir de paraître aux supplices. Menacée de suppression après avoir été complice d'un acte de rébellion aussi grave, la compagnie – qui jouissait d'une forte popularité – continua néanmoins à subsister. Quelques années après, le Présidial toléra la présence de quelques confrères aux côtés des condamnés à mort mais n'autorisant le rassemblement de toute la confrérie qu'une fois l'exécution terminée. Quarante ans plus tard, les Pénitents Pourpres avaient repris dans toute sa plénitude l'exercice de leur principale mission, sauf qu'il ne leur était permis – qu'exceptionnellement – d'escorter en corps le condamné dans le trajet de la prison à l'échafaud (3).

(1) Bibliothèque de Limoges, LIM B6145/21 (Arrêt imprimé à Bordeaux, chez J.-B. Lacornée, imprimeur du Parlement et de l'Hôtel de ville, rue Saint-James).
(2) Jules Delalain, Les Pénitents blancs et les Pénitents bleus de la ville de Montpellier. Leurs origines. Leur histoire. Leurs règles, Montpellier, J. Martel aîné, 1874, pp. 56-57.
(3) Louis Guibert, Les confréries de pénitents en France et notamment dans le diocèse de Limoges, Bulletin de la Société Archéologique et Historique du Limousin, tome 27, Limoges, imprimerie Chapoulaud Frères, 1879, pp. 130-133.