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27 juillet 2009

Jean Camille, l’exécuteur exécuté


L’histoire de la fin tragique de Jean Camille, exécuteur de Perpignan à la fin du XVIIIème siècle, mérite d’être contée. Elle illustre les hostilités et parfois les haines auxquelles les maîtres des hautes œuvres de l’ancien régime étaient, plus souvent que d’autres, confrontés. Quand une querelle dégénère, que le bourreau se retrouve meurtrier, puis condamné, la farce vire au drame, l’exécuteur devient l’exécuté.
En mai 1782, Jean Camille, fils d’un exécuteur aussi prénommé Jean (1), est recruté par la ville de Perpignan pour remplacer Claude Thouvenin, bourreau en exercice, tombé malade (2). Appelé pour procéder à l’exécution d’un brossier de Codalet, condamné à mort pour « avoir jetté avec dessein, de la fenêtre de sa maison, une grosse pierre sur la tête de sa belle mère », il s’acquitte sans difficultés de cette tâche le 3 juin, gagnant ainsi définitivement cet office.
Au cours des années suivantes, Jean Camille mènera l’existence d’un paisible exécuteur de justice, alternant les terribles devoirs de sa charge avec une pratique partagée par presque tous ses confrères : le métier de guérisseur. Pour ce qui est des exécutions, il pend une voleuse nommée Rose Riufitte, durant l’hiver 1783, Gabriel D… en 1785, trois espagnols en février 1786, ainsi qu’un habitant de Prats-de-Mollo, en février 1789. Quant à ses activités « médicales », l’efficacité de ses traitements jouit d’une excellente réputation qui dépasse largement les limites de Perpignan. On vient se faire soigner chez lui de Collioure, d'Argelès ou de Corneilla-de-la-Rivière.
Il ne nous a pas été permis d’avancer plus avant dans la vie de Jean Camille, pour mieux comprendre cette sorte de Janus, alternant tortures aux uns, apaisements aux autres, donnant la mort ici, rendant la vie ailleurs. De même qu’il est difficile de savoir, par quels obscurs cheminements, la haine de certains de ses voisins a conduit au drame qui éclate dans les premiers jours de septembre de l’année 1790.
Le dossier des interrogatoires des témoins fournit deux versions totalement divergentes des événements. (3)
Selon les témoignages de quatre personnes, toutes hostiles à Jean Camille, celui-ci aurait eu une légère altercation avec des voisins. Dans un accès incompréhensible de fureur, le bourreau se serait alors précipité sur l’un d’eux, le brassier Joseph Portariès, et l’aurait poignardé. Il se serait ensuite enfui, un poignard ensanglanté à la main.
Un autre groupe de témoins, plus nombreux, donnent une version toute différente. Selon eux, un véritable complot aurait été fomenté pour se débarrasser de Jean Camille. On l’aurait insulté, menacé puis on aurait tiré sur lui avec un pistolet. Et c’est précisément au moment où ses adversaires tentaient de le lapider qu’il aurait donné ce coup de poignard pour se dégager.
Dans ces conditions, il est bien difficile de savoir si Camille a agi en état de légitime défense ou dominé par un sentiment de folie meurtrière.
Selon de nombreux témoignages qui ne sont guère contestables, il est évident que les témoins de l’accusation ont tous des raisons personnelles d’en vouloir au bourreau. Le brassier Pujol, repris de justice de soixante-dix ans, a deux filles dites « faldilletes » (jupettes) : l'une d'elle a été employée chez Camille et a peut-être eu avec lui des rapports plus intimes que ceux de maître à servante. Dix-huit mois avant le drame Pujol proclamait déjà son intention de tuer son voisin avec une arme de sa fabrication, « un bâton dans lequel il y a, à la pomme, un clou fort pointu ». La victime elle-même, Joseph Portariès, avait la réputation d’être un bagarreur. Ses rapports avec l’exécuteur étaient très ambigus. Tandis que plusieurs témoins affirment l’avoir entendu dire que « Jean Camille lui avait prêté de l'argent et habillé ses enfants l'année du mauvais hiver », d’autres rapportent qu’il leur aurait confié : « Nous sommes deux ou trois et si nous pouvons trouver l'occasion de nous défaire de Jean Camille, nous ne l'épargnerons pas parce qu'il a une femme chez lui contre laquelle nous avons un peu d'animosité ».
Comme on le voit, les ressentiments à l’égard du bourreau, surtout nourris par le clan Pujol et Portariès, puisaient leurs sources dans d’obscures querelles de voisinages mêlées à l’ostracisme habituel qui entourait les gens de son métier.

D’un autre côté, pas moins de quinze témoins à décharge vont se succéder pour apporter leur soutien à Camille, souvent venus de loin et tous d’anciens clients reconnaissants.
Jean Pons, domestique arrivé du Languedoc, explique qu'il a effectué des démarches pour Camille et qu'il lui a rendu visite en prison « en reconnaissance du soulagement qu'il avait porté à ses souffrances quoique en payant... souffrant de douleurs à sa mamelle gauche, il a été chez Camille qui lui a appliqué des remèdes qui l'ont beaucoup soulagé... »
Joseph Pelras, de Corneilla-de-la-Rivière, est allé le voir « pour se faire appliquer quelques remèdes à la cuisse gauche où il avait des douleurs... », mais il n'a rien vu le jour du drame car il était en cure aux Bains d'Arles.
Honoré Py, pêcheur de Collioure : « Il y a environ deux ans et demi qu'il avait une douleur d'estomac et un feu continu pour le soulagement duquel les médecins et chirurgiens de Collioure ne trouvèrent point de remède, qu'instruit que Jean Camille pouvait lui donner quelque secours lui exposa les douleurs qu'il souffrait et Camille lui donna des remèdes qui le soulagèrent insensiblement et au moyen desquels il a été guéri, qu'à cet effet il est venu 22 fois pendant l'espace d'une année et à l'exception d'un jour que lui témoin donna à Camille un petit écu mais que les autres jours qu'il y est venu, il lui a apporté du poisson l'ont mangé ensembles ».
Même si ces récits doivent être accueillis avec prudence, il n’en demeure pas moins que l’exécuteur-guérisseur de Perpignan semblait pratiquer son art avec un certain succès. Loin de la caricature du bourreau patibulaire, il apparaît sous les traits d’un individu bienveillant, dévoué et même, selon les circonstances, désintéressé.

Mais ce qui étonne le plus dans cette affaire, c’est l’incroyable partialité dont vont faire preuve les magistrats chargés de son instruction. D’emblée, Jean Camille est chargé de tous les torts. Ayant survécu à une lapidation en règle, il apparait, dès l’ouverture de l’enquête, qu’il ne pourra échapper au châtiment suprême, d’ores et déjà désigné comme victime expiatoire d’une société en pleine révolution. On veut aller vite, on veut frapper fort. Les témoins de la défense sont systématiquement déstabilisés, accusés d’être subornés, alliés ou débiteurs du bourreau. Le magistrat instructeur s’évertue de semer le doute dans les esprits, ajoutant à la confusion générale. Les témoignages qui pourraient se révéler capitaux sont écartés. Portariès, agonisant sur son lit de mort, aurait admis devant plusieurs témoins avoir jeté une pierre sur Camille, juste avant leur empoignade. Oublié. Le curé Vassal, notoirement connu de tout Perpignan, présent sur les lieux du drame, oublié aussi. Dans ces conditions, rien ni personne ne peut plus sauver le bourreau-guérisseur. L’instruction menée à charge est rapidement bouclée et transmise aux magistrats du siège. Le 20 septembre 1790, soit dix-sept jours seulement après le drame, ceux-ci condamnent Jean Camille à être pendu.

Cependant, la peine ne fut pas immédiatement appliquée. D’abord, parce qu’il fallait bien trouver un remplaçant au bourreau (4), ensuite parce qu’en cet automne 1790 les magistrats de Perpignan n’avaient pas respecté la nouvelle procédure criminelle instituée par la République. Aucun avocat, par exemple, n’avait été désigné pour assurer la défense de l’accusé. Le dossier fut récupéré par le tribunal du district qui ouvrit un nouveau procès en 1791. Tous les éléments étant défavorables à l’exécuteur, sa condamnation à mort fut confirmée le 12 juillet 1791 et exécutée le jour même. Jean Camille fut conduit sur la place de la Loge, là où pendant des années il avait lui-même procédé à l’exécution des condamnés. L’histoire ne dit pas si son successeur, Bernardin Blaise, venu de Romans au printemps 1791, éprouva quelques émotions à expédier dans l’éternité un de ses confrères. Ce fut la dernière fois qu’on fit l’usage d’une potence à Perpignan. C’est un peu comme si ce triste symbole de la justice de l’ancien régime disparaissait avec lui.

(1) Emile Desplanques, Les infâmes dans l’ancien droit roussillonnais, Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, tome 32, 1893, p. 512.
(2) Thouvenin décédera peu après, le 15 juillet 1782, âgé de 36 ans.
(3) Les principaux détails de cette affaire ont été publiés par Michel Brunet, Contrebandiers mutins fiers-à-bras, Les stratégies de la violence en pays catalan au XVIIIe siècle, Canet, Editions Trabucaire, 2001, pp.195-197.

(4) Voir article du 19 mai 2009 : Les obligations du bourreau de Perpignan en 1790.

19 mai 2009

Les obligations du bourreau de Perpignan en 1790




Fin 1790, la cité de Perpignan est à la recherche d’un nouveau bourreau. Le commissaire du roi de cette ville, Joseph Boxader, adresse un courrier au fils de l’exécuteur de Toulouse qui postule à cette charge pour lui en lui détailler les revenus et les contraintes :

" Perpignan, le 14 décembre 1790.

Je suis surpris que vous n'ayez pas reçu la lettre que je vous écrivis le 25 novembre dernier pour Varènes (1), fils de l'exécuteur de Toulouse, et ce qui me le prouve, c'est la lettre qu'il m'a écrite en dernier lieu. Voici ce que je lui marquais et à quoi je persiste. Il doit me porter une attestation de la Municipalité ou de M. le Commissaire du Roi de Toulouse, comme il a fait des exécutions de toute espèce, et qu'il est par conséquent en état de remplir son métier. N'y ayant plus aujourd'hui de juridiction des seigneurs, toutes les exécutions seront faites pour le compte du roi, auquel effet il sera passé à Varènes :
Pour rompre vif et étrangler s'il est besoin : 60 l.
Pour brûler et jeter les cendres au vent : 60 l.
Pour pendre et étrangler : 30 l.
Pour mutiler : 15 l.
Pour le fouet : 15 l.
Pour la flétrissure : 15 l.
Pour le carcan : 15 l.
Et généralement pour tous autres actes d'exécution des condamnations qui seront prononcées et auxquelles l'exécuteur de la haute justice devra mettre la main, et qui ne sont pas ci-dessus exprimées, ou qui seront de moindre conséquence 7 l., 10 s.
Il ne lui sera payé que la moitié de la taxe ci-dessus fixée, lorsque l'exécution devra être faite par effigie. Il ne pourra exiger que les sommes ci dessus et de la manière dont il vient d'être dit lorsqu'il devra faire quelque exécution dans l'un ou l'autre des deux autres tribunaux de district de ce département, qui sont Céret et Prades, le premier distant de Perpignan de 5 lieues, le second de 7. L'ustensile qui lui sera donné lorsqu'on lui remettra la clef de son logement ne lui sera fourni qu'une fois seulement, et il sera tenu de l'entretenir à ses frais.
Il lui sera payé tous les ans par le département la somme de 400 livres de subsistance payable d'avance par quartiers; et moyennant la fourniture dudit ustensile, dudit logement et paiement des dites 400 livres, il ne prendra ni recevra aucuns droits de havage, halles, ni autres généralement quelconques. Il ne lui sera permis de quitter, ni de sortir de cette ville sans un congé par écrit, aux peines de l'ordonnance. Il ne pourra non plus s'absenter ni découcher de cette ville sans permission, à peine de dix livres d'amende applicable aux pauvres, laquelle sera encourue par le seul fait. Il sera tenu dans trois mois du jour de son engagement, d'avoir un valet pour l'assister aux exécutions; et, si après les trois mois expirés il est encore sans valet, il lui sera retenu cent livres de sa subsistance au profit des pauvres. Enfin il s'abstiendra, ainsi que son valet, de tous les lieux dont l'entrée est ordinairement refusée aux exécuteurs. De plus, il sera tenu, toutes les fois qu'il sortira de sa maison d'habitation, de porter une marque distinctive sur le bras gauche, laquelle marque sera fixée à une échelle de couleur rouge, composée de cinq marches, dont les côtés et les marches de ladite échelle seront de la largeur de quatre lignes, laquelle échelle tirera en longueur trois quarts de palme, et sera placée sur le dessus dudit bras gauche, en commençant à l'épaule; à la charge encore par lui s'il portait un habit ou veste rouge de porter ladite marque distinctive d'une couleur tranchante à l'habit ou veste qu'il portera; le tout à peine de prison pour chaque fois qu'il sera trouvé ou convaincu d'être sans ladite marque; lui permettant seulement de ne pas la porter au moment où il approchera de la sainte table, étant obligé de la reprendre dès qu'il sera sorti de l'église, et devant la porter toujours, même les jours de fête, quoiqu'il veuille assister aux offices divins.
Si ce traitement et ces conventions conviennent à Varènes, il peut me le faire marquer, et partir ensuite quand il voudra, me prévenant du jour de son départ et de son arrivée, pour que la maison soit prête. Si au contraire il ne pouvait ou ne voulait venir, qu'il me le fasse écrire incessamment par ce que je donnerais la place à un autre qui me l'a demandée depuis huit jours. Si enfin je ne reçois point réponse de Varènes d'aujourd'hui à 15 jours précis, je ferai venir l'autre exécuteur qui s'est offert, et le placerai entièrement.

Boxader
Commissaire du Roi "

Edmond Lamouzèle, Le bourreau de Perpignan en 1790, Bulletin de la Société Archéologique du Midi de La France, 2ème série (N° 29 à 31, 1901-1903) pp.120-125

(1) Jean-Antoine Varennes, fils d’Antoine, bourreau de Toulouse