6 juin 2009

Le dernier roué

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En 1790, alors qu’à Paris la Constituante avait déjà intégré le principe d’appliquer le même type de peine de mort – par décapitation – à l’ensemble des condamnés, quelques vieilles justices de provinces continuaient à prononcer des peines désuètes et barbares. C’est le cas du Parlement de Provence qui, dans son dernier arrêt, décida de condamner un criminel au terrible supplice de la roue (1).
Cette affaire, étrange et insolite, débute à Gémenos, petite bourgade à 20 kilomètres à l'est de Marseille, au pied du massif de la Sainte-Baume. Le 14 juillet 1790, dans le parc du château, à l’occasion de la célébration de la fête de la Fédération, un banquet est offert à la Garde Nationale. L’hôte des lieux, le marquis Jean-Baptiste d’Albertas, ancien président de la cour des Comptes de Provence, s’est mêlé familièrement aux réjouissances. Soudain, au moment où l’on s’apprête à porter un toast à son épouse, un homme de petite taille et bossu surgit près du marquis. Il hurle « je suis venu te donner la mort » et lui plonge un couteau en plein cœur. Aussitôt arrêté, il est conduit aux prisons d’Aix. On l’interroge. Il se nomme Anicet Martel, âgé de vingt ans, natif d’Auriol. Il réside à Toulon où il est élève en chirurgie. Il passe des aveux complets, déclarant notamment qu’il a agi seul et qu’il prémédite cet acte depuis sept ans. Quant au motif du meurtre, Anicet Martel explique qu’il a voulu venger son père, Jean-Jacques Martel, ancien instituteur à Gémenos, décédé prématurément après avoir été destitué de son poste à la demande du Marquis d’Albertas.
Son procès est vite instruit et le Parlement de Provence le condamne à être roué vif. Cet arrêt sera d’ailleurs le dernier que cette cour prononcera en matière criminelle (2).
L’exécution a lieu le 2 août 1790, sur la place du Palais de Gémenos. Des amis du meurtrier ont-ils préparé un soulèvement pour faciliter son évasion ? Toujours est-il qu’un tumulte éclate au moment où il arrive à l’échafaud. Des pierres sont lancées de la place et des toits des maisons voisines. Dans la confusion, le condamné tente de prendre la fuite. Un capitaine du régiment du Lyonnais, qui commande l’escorte, parvient à le plaquer à terre et l’immobilise de la pointe de son épée. Quelques coups de feu tirés en l’air, par la troupe, achèvent de ramener le calme. Mais où est l’exécuteur ? Dès les premières pierres, il a quitté son poste et s’est enfui à toutes jambes pour échapper, dira-t-il plus tard, « à la vindicte populaire dont on l’avait menacé » (3). On se met à sa poursuite et, après de laborieuses recherches, on finit par le retrouver, blotti dans un confessionnal de l’église des capucins, en dehors de la ville. Ramené de force, sous bonne escorte, il procède finalement à l’exécution deux heures plus tard (4).
Comme à son habitude, la confrérie des pénitents d’Aix vient récupérer le corps du supplicié, le soir même, pour l’inhumer dans le cimetière de la Madeleine. Mais la nuit suivante des inconnus s’introduisent sur les lieux, en escaladant le mur d’enceinte, et emportent la dépouille.
Anicet Martel a été enlevé par des élèves en chirurgie qui, dans une salle d’anatomie clandestine, s’activent pour offrir à leur confrère un embaumement digne de ce nom. Après un traitement à la térébenthine, d’une quinzaine de jours, son corps est momifié : « Les chairs noircies sont adhérentes à la charpente osseuse, les fractures des bras et des jambes, sous les coups de la barre de fer du bourreau, apparaissent encore dans leur effrayante vérité. Il n’est pas jusqu’aux traits de la figure qui ne soient encore contractés par les douleurs éprouvées par ce malheureux dans son affreux supplice…. » (5)

Le corps embaumé d’Anicet Martel connaitra un curieux destin. Il échouera dans une loge maçonnique « où la franc-maçonnerie en a fait son idole ». En fait, un de ses bras fut muni d’un ressort et on plaça dans sa main droite un encrier, qu’il présentait aux impétrants lors des cérémonies d’initiation. Cette momie fut transportée à Martigues, puis réclamée par la loge d’Aix, avant d’être emportée par un Frère qui la cacha dans un grenier. On perd sa trace après 1817.

(1) Cette même peine fut aussi appliquée, en septembre 1790, à l’un des insurgés de « l’affaire de Nancy ». Tous les autres furent pendus.
(2) Entre 1700 et 1790, environ 821 condamnations à mort ont été exécutées à Aix, dont 358 par le supplice de la roue.
(3) Certains ont prétendu qu’il aurait été soudoyé pour participer à cette tentative de délivrance du condamné.
(4) Le nom de cet exécuteur n’est pas connu.
(5) Stephen d’Arve, Miettes de l’histoire de Provence, Marseille, Ruat, 1902, p.500
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