23 juin 2010

Quand on pendait en Savoie (1815-1860) (2)


En 1845 il n’y eut pas de condamnation à mort en Savoie, deux en 1846, aucune en 1847. Était-ce en raison d’une diminution du nombre des délits sanctionnés par cette peine ? ou de la relative clémence des magistrats ? Toujours est-il qu’en 1849 leur nombre s’accrut brusquement – trois cette année là – puis sept en 1850 – un record ! – avant de retomber à une moyenne d’une ou deux par an jusqu’en 1860.

Pour en revenir à 1850, année où la justice s’était montrée particulièrement sévère, on a noté que les condamnés appartenaient plutôt aux classes moyennes de la société. Derrière chaque affaire se dessinaient de sombres histoires de familles, d’adultères, de vols… André Tranchant et sa femme, née Jeanne Michel, de Saint-Jean-de-Maurienne, qui avaient empoisonné leur mère en assaisonnant son matafan à l’arsenic. Le mari fut pendu et sa femme condamnée à deux ans de prison.
Pierre Henri dit Cornon, 58 ans, cultivateur de Ruffieux, qui avait assassiné, en septembre 1849, Charles Reynaud, paysan aisé des environs de Rumilly. Condamné à mort le 12 juin 1850 et exécuté à Chambéry le 20 août suivant. Exécution qui fut rapportée, plutôt brièvement, par la presse locale : « Hier matin, à onze heures, a eu lieu au champs-de-mars l'exécution du nommé Henry dit Cornon, condamné à mort pour homicide. Le patient a marché avec courage et résignation vers le lieu du supplice, où il a été accompagné par MM les abbés Goddard, vicaire de la Métropole, et Bryon, aumônier des prisons, qui ne l'ont abandonné que pour le livrer entre les mains des exécuteurs. » (1). Dans son livre de souvenirs, Félix Pyat, auteur, journaliste, ancien député (2), qui venait d’être arrêté par les carabiniers, a raconté comment, à son arrivée à la prison de Chambéry, les détenus l’avaient confondu avec le bourreau attendu pour procéder à l’exécution de Pierre Henri : « Je passe le vestibule, j'entre dans une cour où se tenait un geôlier armé de clés énormes et de chiens monstrueux. […] Ces chiens saluèrent mon entrée d'aboiemens féroces, qui amenèrent tous les prisonniers aux fenêtres. Or, on devait exécuter un condamné ce jour-là; c'était, comme tu vois, de plus en plus émouvant. […] Si bien qu'en me voyant là, avec des habits un peu plus aristos que de coutume, les prisonniers me prennent pour Monsieur de Chambéry, pour le bourreau. Ils répondent aux aboiemens des chiens par des hourrahs. Ils me montrent le poing et menacent de me jeter leurs écuelles sur la tête. Heureusement, le geôlier me fouilla, ce qui leur fit comprendre qui j'étais ou plutôt qui je n'étais pas.» (3).
Alexis Danves et Anne Didier, sa maîtresse, qui, dans la nuit du 19 octobre 1849, à Villarembert, avaient assassiné Jean-Antoine Deléglise, l’encombrant mari de cette dernière. Condamnés tous les deux à mort le 2 juillet 1850.
Ou encore Françoise Vinit, 32 ans, d’Argentine, qui avait empoisonné Georges Robert, son mari. Condamnée à mort le 18 décembre 1850 et pendue quatre mois plus tard, à Chambéry, le 10 avril 1851. Exécution qui ne fut relatée qu’en trois lignes par la presse : « Hier, à 11 heures, a eu lieu l'exécution de la femme Vinit, veuve Robert. Elle a été conduite au lieu du supplice dans une voiture fermée. Elle paraissait résignée à son sort. Quelques moments plus tard la justice des hommes était faite. » (4). A cette occasion, plutôt que de s’étendre sur les derniers instants de la suppliciée, Le Courrier des Alpes avait préféré tourner en ridicule les pénitents noirs qui l’accompagnaient « avec leur hideux capuchon parcourant les rues et les maisons pour faire la quête », rapportant que des enfants avaient revêtus des tenues identiques pour soutirer de l’argent aux passants ou qu’une femme enceinte avait été effrayée à leur vue (5). Le lendemain, la compagnie avait fait publier un démenti dans le même journal, tout en précisant que la quête pour Françoise Vinit avait rapporté 72 francs en pièces de 5 centimes.

A Chambéry, à cette époque, la sinistre procession du condamné à travers les rues n’existait plus. On avait choisi de le conduire directement au lieu des exécutions, en voiture fermée. Pour avoir une idée plus précise de la manière dont se déroulait le supplice, voici un témoignage sur une exécution capitale qui eut lieu à Turin le 11 février 1852. En Savoie on ne procédait pas autrement. Le pendu était un jeune homme de 24 ans condamné pour meurtre et brigandage : « Deux poteaux de bois, hauts de trois mètres environ, étaient dressés, l'un en face de l'autre, à une distance de deux mètres. Ils étaient reliés par une forte barre en bois transversale, dont les deux extrémités s'appuyaient sur les deux poteaux. Tout cela était solidement fiché en terre et attaché. Deux larges échelles comme les deux parties disjointes d'une échelle double de jardin, s'appuyaient elles-mêmes, avec une légère inclinaison, sur la barre transversale. Enfin, dans la partie laissée libre entre les échelles serrées l'une près de l'autre et l'un des deux poteaux était un gros clou tenant une corde avec lacet ou nœud coulant. C'était là tout l'appareil meurtrier; Son épouvantable simplicité confond. Près de ce patibolo était une longue boîte en bois blanc. C'était le cercueil qui allait emporter ce corps si vivant encore maintenant ! Le patient a détourné son regard en l'apercevant… Il avait le frisson… La voiture s'était trop avancée au-delà de la potence, elle revint en arrière. Le patient descendit, soutenu par le carnefice (Ie bourreau), il monta les degrés de l'échelle la plus voisine de la corde. Le bourreau gravit l'autre échelle. Le digne prêtre monta derrière lui pour aider au courage de celui qu'allaient frapper Ies hommes et qu'il venait d'absoudre au nom de Dieu. Le nœud coulant était passé au cou du condamné... Le bourreau le renversa brusquement de l'échelle, et le corps fut suspendu. Au même instant, le bourreau se jeta sur la barre transversale qui soutenait le pendu, et, appuyant sa poitrine sur cette barre et posant à la fois ses pieds sur les épaules du demi-cadavre, il dansa sur ces épaules pendant que ses aides, au bas de la potence, tiraient violemment le corps par les jambes, le tout pour précipiter la strangulation. Tout cela ne dure qu'une minute; mais ce sont soixante secondes de chair de poule. On frissonne encore quand le corps passe devant vous, enfermé dans sa bière. » (6).

Toujours en 1851, la double exécution des frères François et Jacques Collomb, de Saint-Cergues, produisit une vive impression dans tout le pays. Condamnés à la peine capitale par la Cour d’appel de Chambéry, le 28 janvier 1851, pour l’assassinat de leur oncle Alexandre Chavin, ils avaient attendu pendant deux mois l’accomplissement du jugement. Période durant laquelle ils n’avaient cessé de clamer leur innocence et d’exprimer leur révolte. François, l’aîné, d’une forte corpulence, avait, dit-on, brisé quatre paires de fers dans la prison. Finalement, l’exécution avait été fixée au samedi 5 avril, à 11 heures, à Saint-Julien-en-Genevois. Aussitôt, enchaînés, en voiture de poste et escortés par une longue colonne de carabiniers, les deux condamnés furent transférés au lieu du supplice où ils arrivèrent vers 9 heures du matin. Peu avant le moment fixé pour la fatale cérémonie, un greffier du tribunal vint leur annoncer leur condamnation à mort. Ils s’y attendaient. C’est alors que, contre toute attente, se produisit un événement qui obligea les autorités judiciaires à reporter l’exécution. Le bourreau, l’homme indispensable, était introuvable. En fait, l’exécuteur des hautes œuvres qu’on avait fait venir de très loin – du Piémont – n’avait pu arriver à l’heure. Son voyage avait été long et difficile jusqu’à Saint-Julien, d’autant qu’en traversant la Maurienne, afin d’éviter d’être reconnu et malmené, il avait été obligé de faire de multiples détours (7). Quand il arriva enfin, dans l’après midi, il était déjà trop tard pour dresser la potence, en présence d’une foule évaluée à plus de 10.000 personnes. On était à la veille d’un dimanche, on jugea plus raisonnable et plus prudent de reporter l’exécution au lundi suivant.
Lundi 7 avril, peu avant 9 heures, l’exécuteur arriva à la prison pour procéder à la toilette des condamnés. Aussitôt après, le cortège se mit en marche par le chemin longeant la promenade du Crez, accompagné par de nombreux archers, soldats de justice et carabiniers à cheval. Tout au long du parcours la foule était dense, contenue par deux compagnies d’infanterie et un détachement de cavalerie. Les frères Collomb avançaient lentement car leurs jambes étaient entravées par des liens. Arrivé à proximité du lieu d’exécution, le bourreau fit arrêter la marche puis, prenant le cadet par les épaules, lui fit tourner le dos à la potence pour l’empêcher de voir le supplice de son frère. François fut pendu le premier. Quelques minutes après son cadavre était mis dans l’un des deux cercueils qui attendaient juste à côté. Ensuite, ce fut au tour de Jacques. Le jour même, avec une autorisation épiscopale, les deux frères furent inhumés au cimetière de Saint-Julien (8).

Deux ans plus tard, le bourreau était de retour à Chambéry, encore une fois pour une double exécution. Mais les temps n’étaient plus aux cortèges solennels, aux grands déploiements de justice, aux psaumes et au glas. L’heure était plutôt à la discrétion. Les prisonniers étaient deux italiens, Joseph Pansarosa, 32 ans, et Louis Merlo, 28 ans, se disant imprimeurs sur étoffe à Turin. Ils avaient été condamnés à mort, le 29 décembre 1852, pour avoir commis un meurtre suivi d’un vol et d’un incendie, dans le Rhône, l’année précédente. Le jour n’était pas encore levé – à 6 heures du matin selon le registre d’état-civil – quand ils furent pendus, le 18 mars 1853, sur la place du Verney. Les rares journaux régionaux qui rapportèrent leur châtiment n’y consacrèrent qu’un court paragraphe, sans même citer leurs noms : « Vendredi dernier, à 6h30 du matin, au champ de Mars de Chambéry a eu lieu la double exécution de deux hommes coupables d’un meurtre à Pierre Bénite le 25 juin 1851. Amenés sur les lieux dans une voiture. Après leur exécution ils sont descendus de la potence par les membres de la confrérie de la Miséricorde. » (9). Les pénitents noirs, fidèles à leur mission, les avaient assisté dans leurs derniers instants puis avaient enseveli leurs corps au cimetière de la paroisse Notre-Dame.

Entre 1853 et 1860, la Cour d’appel de Chambéry prononça encore une dizaine de peines de mort. Pour tentative d’homicide, assassinat, incendie, fratricide. Dont une double condamnation, le 29 juillet 1859, celles des frères François-Joseph et Joconde-Grégoire Verney, de Gressand, pour parricide (10). Cette liste macabre s’acheva avec une femme, Catherine Lollioz, d’Evian, condamnée à être pendue le 20 mars 1860, pour empoisonnement (11).

Le cas de Jean-Baptiste Gogeat, 41 ans, cultivateur à Montcel, assassin d’un garde champêtre en 1859, est particulier. Condamné à mort par un jury populaire savoyard, le 4 décembre 1860, encore sous la loi sarde mais après l’annexion à la France, il aurait du être guillotiné au lieu d’être pendu. Il échappa à la mort par un arrêt qui cassa cette première condamnation et lui substitua une peine de travaux forcés à perpétuité (12).

Nous ne savons presque rien des bourreaux qui officièrent en Savoie entre 1815 et 1860. Etaient-ils professionnels ? Recrutés localement ? Quels étaient leurs moyens d’existence ? Autant de questions auxquelles les archives ne nous permettent pas de répondre avec précision. Tout au plus apprend-on qu’en 1816 le Sénat de Savoie reçut le nommé G… comme exécuteur en second « à condition qu’il porterait un coutelas à son côté et la figure d’une petite échelle sur son justaucorps. » (13). L’obligation faite à cet exécuteur de justice de porter une marque distinctive cadre parfaitement avec d’autres mesures, rétrogrades, qui furent prises au moment de la restauration sarde. En 1817, comme nous l’avons dit plus haut, le vicaire de Chambéry avait noté, à propos de la première exécution qui eut lieu dans sa ville : « le bourreau a abîmé le malheureux, il ne sait pas son métier ». Le commentaire en dit long sur le manque de compétence des premiers bourreaux en exercice.

Un curieux document, paru en 1845, laisse entendre que celui qui exerçait alors à Chambéry, à l’instar de nombreux de ses collègues français, pratiquait parallèlement l’art de guérir. Avec une certaine renommée semble-t-il : « Quoique nous ayons dans les environs force médecins, sans compter quelques curés qui se mêlent aussi du métier, nos gens ne s’en contentent pas; et dans un tems il fallait, pour les maladies graves, aller au « grand médecin », mais ce grand médecin, vous pouvez pensez peut-être qu’on allait le chercher à Annecy ou à Genève : hé bien ! non : il fallait aller plus loin, c’était Monsieur le bourreau de Chambéry qui était en grande vogue et en réputation de « grand médecin ».» (14).

D’un autre côté, il est certain que les exécuteurs de Savoie, en raison de leurs activités, ont toujours suscité la révulsion de la population. Non seulement ils étaient chargés d’appliquer la peine de mort, mais aussi toutes les punitions infamantes qui accompagnaient certaines condamnations : le passage sous la potence pour les condamnés aux galères (les travaux forcés), la flétrissure et le carcan (qui avait été supprimé en France en 1832). En 1851 par exemple, on lit dans le Courrier des Alpes que les frères Chatel, accusés de divers vols et condamnés à 16 ans de travaux forcés, ont subi, le samedi 31 mai, la peine du carcan (15). Quelques mois plus tard, le 23 décembre, c’est François Exartier, incendiaire, qui était condamné aux travaux forcés à perpétuité et au carcan (16). Ces peines dégradantes s’appliquaient même aux suicidés qui étaient parfois condamnés à être pendus en effigies, comme Jacques Bergoin, maçon à Chambéry, en 1827, ou Jean-Baptiste Joguet, cultivateur à Flumet, en 1829 (17).

Quand l’édit du 4 mars 1848 transforma le Sénat de Savoie, alors Cour souveraine, en une simple Cour d’appel soumise à la Cour de cassation de Turin, le bourreau de Chambéry cessa ses fonctions. Jusqu’en 1860, ce fut l’exécuteur de l’état sarde, qui venait de Turin, qui exerça sur l’ensemble du territoire de la Savoie.

En mars 1861, dans une lettre adressée au nouveau préfet de Savoie, le procureur général de Chambéry expliquait à quel point la potence et le bourreau avaient laissé de très mauvais souvenirs aux savoyards : « Il faut ajouter que dans ce pays où les exécutions par la pendaison impressionnaient si tristement les masses qui s’émouvaient du rôle repoussant et brutal du bourreau, [celui-ci] trouvera autour de lui et pendant longtemps une répugnance plus accentuée, plus hostile, qui se traduira pour lui en une élévation sensible dans le salaire que lui imposeront les ouvriers et les voituriers. » (18).

J.-J. J.

(1) Le Courrier des Alpes, mercredi 21 août 1850.
(2) Compromis après l’émeute du 13 juin 1849, il avait dû se réfugier en Suisse.
(3) Félix Pyat, Loisirs d'un Proscrit, Paris, Victor Magen, 1851, p. 95.
(4) Le Courrier des Alpes, vendredi 11 avril 1851.
(5) Ibidem.
(6) La Presse, mercredi 18 février 1852.
(7) Journal de Genève, jeudi 10 avril 1851.
(8) Dominique Morin, Deux exécutions capitales à Saint-Julien, sous le régime sarde, racontées par le curé de Saint Julien en 1861, Le Bénon, N°37, juillet 2002, pp.10-11.
(9) L’Echo du Mont-Blanc, lundi 21 mars 1853.
(10) Archives départementales de la Savoie, U 42/4 n°1942.
(11) Archives départementales de la Savoie, U 42/4 n°2167.
(12) Anne-Marie Bossy, Les grandes affaires criminelles de la Savoie, De Borée, 2007, p. 29.
(13) Eugène Burnier, Histoire du Sénat de Savoie et des autres compagnies judiciaires de la même province, tome 2, Paris, 1865, p.394 note 1.
(14) R. Devos et C. Joisten, Mœurs et coutumes de la Savoie du Nord au XIXe siècle, Annecy, Grenoble, 1978, p.164.
(15) Le Courrier des Alpes, lundi 2 juin 1851.
(16) Le Courrier des Alpes, vendredi 26 décembre 1851.
(17) Archives départementales de la Savoie, 6 FS 653 (1827) n°3212, 6 FS 653 (1829) n°4011.
(18) Archives départementales de la Savoie, 1Y107.


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