29 mai 2009

Les exécuteurs français en Italie


Sous le premier Empire la France s'est installée en Italie, créant de nouvelles divisions administratives et établissant – dans chacune d’elles – des tribunaux, des juges et des bourreaux. Le département de l'Ombrone, par exemple, a été érigé en mai 1808 à partir de territoires issus du grand-duché de Toscane. On lui a donné le nom du fleuve Ombrone, qui le traverse, avec pour chef-lieu la ville de Sienne.
Au début de l'année 1809, ce département n'est toujours pas pourvu d'un exécuteur. Ce que déplore la justice impériale, réduite à devoir recourir à des expédients. Ainsi, le 17 avril 1809, Chevanne, Procureur Général près de la Cour de justice criminelle du département de l'Ombrone, écrit au ministre de la Justice :
"Dès le 28 janvier dernier j'avais eu l'honneur de prévenir votre Excellence qu'il était nécessaire de pourvoir à la nomination d'un exécuteur et sur la réponse dont elle m'a honoré en date du 18 février suivant, je lui ai attesté par une seconde lettre du 13 mars, qu'à raison des préjugés nationaux il était impossible de trouver ici quelqu'un qui voulait se dévouer à cet emploi. J'ajouterai qu'ayant eu a faire subir il y a 15 jours, l'exposition à cinq condamnés, j'ai été obligé de me servir d'un premier venu qui a refusé de dire son nom à d'autres qu'au concierge, et qui a procédé à l'opération avec un habit de théâtre, et avec un masque. Aussi, en me référant à mes premières observations, je persiste à dire que c'est de France qu'il faut que soient tirés les exécuteurs." (1)

Le 25 avril 1809, le ministère de la justice désigne un exécuteur pour l’Ombrone. Il se nomme Henri Picler et est originaire de Saint-Mihiel, dans la Meuse, où il est né le 13 juin 1781. Depuis l’âge de seize ans il assiste son père, Christophe Picler, dans ses fonctions d’exécuteur à Pont-à-Mousson puis à Saint-Mihiel. Par ailleurs, en 1803, il s’est marié avec Marie-Louise Desmorest, fille de Simon-Hippolyte, bourreau d’Epernay.
Aussitôt, il vend tout ce qu’il possède et se met en route pour l’Italie, accompagné dans ce long voyage par François-Louis Desmorest, son beau-frère, qu’il a recruté pour lui servir d’adjoint. Les deux hommes arrivent à Sienne vers le 17 juin. Pour le nouvel exécuteur l’installation dans l’Ombrone est difficile. D’une part, à cause du préjugé des siennois dont il doit « essuyer toute sorte d’humiliation » et, d’autre part, en raison du climat méditerranéen qui l’oblige « à combattre l’air du pays auquel il était étrangé ».

Un an plus tard, le 26 juillet 1810, Henri Picler est chargé de procéder à une première exécution capitale, à l'aide de la guillotine. C'est un désastre. Le patient est en état d'ivresse et oppose une vive résistance. L'exécuteur et son adjoint ne parviennent pas à le placer sous la lunette et doivent lutter avec lui un bon moment. La foule, qui n'a jamais assisté à pareil spectacle, commence à se montrer hostile. Henri Picler est paniqué. Il s'empresse de laisser tomber le couperet qui n'atteint pas son but. Il le remonte, le fait chuter à nouveau. Nouvel échec. Le condamné parvient quand même à être maîtrisé. A la troisième tentative il est enfin guillotiné. Mais les spectateurs sont furieux. Dans les rues de Sienne, ils poursuivent le bourreau et son aide en les menacent d'un mauvais sort. Ces derniers ne doivent leur salut qu'à l'intervention de la force armée qui, pour les protéger, n'a d'autre solution que de les enfermer dans la prison. Le jour même, le procureur impérial de l’Ombrone adresse un compte rendu au ministre de la justice :
"Aujourd'hui a été exécuté le premier arrêt de mort rendu en ce département. Le public déjà mal disposé à voir une opération qui depuis très-longtemps était en désuétude a témoigné une vive et naturelle indignation de ce que, par défaut d'usage ou de fermeté de la part de l'exécuteur, le patient a eu à subir trois épreuves consécutives avant que sa décollation fut consommée. Cet exécuteur, Henri Picler, m'a paru être un fort honnête homme et avoir des mœurs très douces; mais son malheureux coup d'essai me porte à le regarder comme peu propre à exercer en chef sa profession." (2)

Sans entendre ses justifications, le ministère de la justice révoque Henri Picler qui, suite à cette affaire, aurait préféré être muté dans un autre département. Il doit rentrer en France. Nous en reparlerons plus loin.
Après quelques mois de recherches, on lui trouve un remplaçant, Nicolas Pierre Herman, aide de l’exécuteur du département de la Haute Marne. Sa nomination pour l’Ombrone est signée le 20 septembre 1810. Lorrain comme son prédécesseur, Nicolas-Pierre Herman est né le 12 mars 1773 à Morhange (Moselle) où son père, Nicolas, et ses ancêtres ont continuellement été maîtres des hautes et basses œuvres depuis le début du XVIIe siècle. Arrivé à Sienne le 3 décembre 1810, ce dernier a rapidement le mal du pays. Il entre en contact avec Jean-Pierre Picler, exécuteur à Privas, pour un échange de postes. Ce Picler est aussi l’oncle d’Henri, révoqué en 1810. A plusieurs reprises, depuis juillet 1811, il a fait part au ministère de la justice de son souhait de quitter l’Ardèche « Là où il est il a perdu son épouse et son frère, qui étaient toute sa consolation » ; tout en se plaignant d’être éloigné de sa famille depuis treize ans « dont la plus grande partie ce trouve placés maintenant dans l’Italie, pays qui cerait pour mois ma consolation et la prolongation de mon existance ». Finalement, le 28 septembre 1811, Jean-Pierre Picler est nommé exécuteur de l’Ombrone en remplacement de Nicolas-Pierre Herman, nommé à sa place dans l’Ardèche. A son tour, il ne parait pas avoir apprécié très longtemps les charmes de l’Italie. Dans une lettre envoyée de Sienne, le 15 juin 1813, il réclame la première place vacante "Se voyant dans un pays à mourire de langueur 1° par un air très contraire 2° la grande difficulté de la langue qui nous est impossible d'apprendre dans nos age avancés; enfin la disgrace d'etre vue comme fruit étrangé." (3)
Les événements politiques vont favoriser ses souhaits. Au printemps 1814, la chute de l’Empire entraîne l’occupation de la Toscane par les troupes alliées, la disparition du département de l’Ombrone, et le retour en France des exécuteurs français employés en Italie.

Revenons à Henri Picler, le premier bourreau français de l’Ombrone, révoqué en 1810.
Obligé de rentrer en France, il passe par Paris puis retourne à Saint-Mihiel dans sa famille. Dès lors, il n’a de cesse de retrouver un poste. Le procureur général de l’Ombrone lui a donné un certificat attestant « [qu’il] s’est comporté de manière à donner la meilleure idée de son caractère ; et que l’évènement qui a fait révoquer sa commission n’a rien qui puisse lui préjudicier sous les rapports de la moralité ». Il multiplie les courriers au ministère de la justice, cherchant à chaque fois à se justifier « [l’accident] n’a pas d’autres causes que la violence du condamné, qui était ivre, et la mauvaise facture de l’instrument » (10 janvier 1811) ; « victime d’un évènement dont en rien je ne suis coupable puisque l’événement qui a fait révoquer ma commission a déjà arrivé dans un grand nombre de départements dont l’énumération serait trop longue à faire à votre excellence » (10 mars 1811).

Comme on manque de bourreaux en Italie, le 6 août 1811 Henri Picler est nommé à Pise, dans le département de la Méditerranée. Il y arrive le 18 septembre suivant. Mais, quelques mois plus tard, il écrit au Ministère pour lui dire que « la chaleur du climat est très nuisible à sa santé et à celle de sa femme ». Il demande la place de l’exécuteur de Metz qui vient de mourir. Le 20 avril 1813, il est nommé à Laval, dans la Mayenne, puis le 8 août 1815 à Rennes. C’est dans cette ville qu’il effectuera tout le reste de sa carrière jusqu’en 1852. Il y est décédé le 18 janvier 1860.

Jourdan

(1) Archives Nationales, BB/3/213
(2) ibidem
(3) Archives Nationales, BB/3/214


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