Ce site, ouvert aux historiens, chercheurs ou simples curieux, est dévolu à tout ce qui touche au métier de bourreau. Il s’est donné comme but de rassembler tous les textes, analyses, documents, liés à cette singulière caste. Outre l’histoire des familles de maîtres des hautes et basses œuvres, on y évoque aussi les techniques, les instruments de travail – la guillotine en particulier – les mentalités, les exécutions capitales et, plus généralement, la justice criminelle.
Placard imprimé, non daté, destiné à être affiché :
" Ce sont les articles des droits que doist avoir et lever l'exécuteur de la haute justice en la ville de Troyes et ès marchés d'icelles.
Ledit exécuteur aura et prendra au marché du bled dudit Troyes une fois la sepmaine seullement et au jour que se tiendra ledit marché une chopine de bled d'un chacun marchant de bled venant de dehors la banlieue : et pour chascun char ou charrette qu'on amenera chargés de bled et laquelle chopine lui sera baillée par mesure marquée par l'adjusteur et quant aux habitants de Troyes ils en sont francs et aussi tous prêtres et gentilshommes.
Item pourra aussi ledit exécuteur avoir et prendre d'un chacun char de bois à quatre roues une busche seulement qui ne sera ni des grosses ni des menues et ne le pourra prendre ne lever que le jour de samedy depuis Pasques jusques à la Saint-Remy chef d'octobre. Et si ne pourra ledit droit admodier ne faire lever que par deux personnes qui le leveront aux portes de ladite ville dudit Troyes et des charrettes de bois et fagots n'en aura et ne prendra aucune chose.
Item de ceulx venant de dehors la banlieue qui ne sont prestres ne gentilshommes il pourra prendre au marché dudit Troyes des oeufs qu'ils apporteront vendre en panniers ou coffinets ou il y aura dix oeufs un oeuf : s'il y en a vingt en aura deux et s'il y en a plus n'en aura que deux ne aussi de la somme. Toutesfois de la charrette d'oeufs il pourra prendre quatre deniers et du char huit deniers tournois et de chacune pannetée ou hotte de fromages venant hors ladite banlieue excepté desdits prestres et gentilshommes aura un denier pourveu qu'il y en ait six et de la charretée de fromages quatre deniers et du char huit deniers et ou en ladite charrette y aurait oeufs fromages et fruits ne prendra que lesdits quatre deniers pour charrette et huit deniers pour char et pour le cheval chargé de deux billots d'oeufs fromages ou fruits aura de chacun billot un denier.
Item de chacune charretée d'oignons amenés audit marché il aura une rite desdits oignons.
Item de chacune charrette ou char de peles de bois et de pots de fer aussi amenés hors ladite banlieue audit marché il aura trois deniers.
Item de chacune charrette de pots de terre amenés audit marché hors ladite banlieue deux deniers et quatre deniers pour le char.
Item de chacun vendeur de ballets au marché aura un ballet pourveu que le fardeau et charge de ballets montera à vingt ou vingt cinq ballets pour le moins.
Item ceulx de la banlieue ne lui doibvent aucune chose des oeufs fromages ne bled qu'ils vendent audit Troyes sinon qu'il aura seullement à Pasque un oeuf de chacun de ceulx d'icelle banlieue qui vendent oeufs fromages et bleds en ladite ville et quant au courtillage de pois feves et fruits nouveaux il aura de chacun vendeur dudict marché étant de ladite banlieue desdits courtillages pois fèves et fruits nouveaux une cueillerée qui contiendra demi potot qui sera marquée par l'adjusteur pourveu que le vendeur ait amené ou apporté desdits fruits et courtillages montant à un boisseau et ou ils monteraient à plus grande quantité n'en aura aucune chose : et si ne prendra aucune chose pour les beurres et gluz ou pailles qu'on amenera et apportera en ladite ville. Et de tous les droits dessus dites ne prendra ledict exécuteur aucune chose des habitans dudict Troyes ne des villages à l'environ de ladicte ville qui sont des paroisses de ladicte ville et franchises d'icelle. Sinon sur les pasticiers qui sont tous les samedis de carême tant aux Changes que au marché près Notre-Dame qui lui debvront chacun samedi de ladite carême chacun deux maillées d'échaudés et le jour de l'an autant : et ledit jour de l'an les revendeurs aux Changes et audict marché Notre-Dame lui debvront ses estreines en fruits à leur discrétion.
Item les filles joyeuses lubricques usans de leurs droits lui debvront chacune cinq solz pour une fois seullement; et autant les ladres qui se pourchassent en ladicte ville qui se nomme leur bien venue.
Et si lui doibvent lesdits ladres aux quatre bons jours de l'an un liart s'ils sont audict Troyes.
Et autres droits ne levera ne pourra lever ledict exécuteur sinon ceulx que lui doit le Roi à cause de l'exercice de son dict office." x Mémoires de la Société d'agriculture, sciences, arts et belles lettres du département de l'Aube, Numéros 49-52, 1834, pp.8-11.
Originaires de Touraine, les Filliaux ont principalement exercé le métier de bourreau au Mans, pendant tout le XVIIIème siècle. Ils habitaient la bourgade de Coulaines, au Nord de cette ville, sur la rive gauche de la Sarthe.
Jacques Filliaux, né à Coulaines le 28 novembre 1743, obtint l’office d’exécuteur de la sénéchaussée et siège présidial d’Angers, en 1771, succédant à Jean-Baptiste Charpentier. D’abord marié à la veuve de son prédécesseur, qui lui donna un fils, il se remaria ensuite avec Marie-Françoise Ganié, fille du bourreau de Nantes, dont il eut douze enfants.
Suite à l’arrêt du Conseil du roi, du 3 juin 1775, qui supprimait le droit de havage dans toutes les villes du royaume, le bourreau d’Angers fut brutalement privé d’une grande partie de ses ressources. Alors qu’auparavant il touchait environ 5500 livres par an, il ne reçut plus qu’un traitement provisoire de 2000 livres. Comme les exécutions ne lui rapportaient que 240 livres, l’ensemble de ses revenus fut ainsi réduit de moitié. Sa nombreuse famille, qui s’accroissait d’un enfant tous les ans (1), les maladies et autres dépenses essentielles, le contraignirent à accumuler les dettes. En 1784, sa condition était devenue extrêmement précaire et ses créanciers le menaçaient de poursuites. Jacques Filliaux envoya un mémoire au Contrôleur Général, lui exposant sa situation. On demanda des renseignements sur cet exécuteur et, à la fin de l’année, le subdélégué d’Angers fit parvenir la réponse que nous reproduisons ci-dessous (2) :
« A Angers, le 30 décembre 1784
Monsieur, J'ai pris des éclaircissements sur l’exposé du placet ci-joint de l’exécuteur des hautes justices de cette ville et de la province d’Anjou par lequel il représente l’état fâcheux de sa situation par rapport à ses dettes et que ses appointements ne sont pas suffisants pour le faire vivre, lui et sa nombreuse famille. Les détails dans lesquels je suis entré à ce sujet m'ont fait connoître avec certitude que son ménage est composé de onze personnes, savoir lui et sa femme, un neveu et une belle-fille (3) et sept enfants dont l’aîné des garçons n'a que 14 ans (4) et la fille aînée 13 ans (5). La subsistance et les vêtements nécessaires à fournir à tant de personnes ne peuvent que lui être très dispendieuses relativement à la cherté considérable des vivres de toute espèce et au renchérissement que cette cherté a occasionné dans tous les autres objets de nécessité. Quoiqu'il soit logé dans un quartier retiré de cette ville (6) et où les logements sont le moins coûteux, son loyer est cependant de 300 livres. Il est aussi obligé de fournir à la Fête-Dieu des bouquets travaillés avec art à MM. le lieutenant criminel, le procureur du roi et le greffier de la sénéchaussée d’Angers. Ces objets lui coûtent 150 livres par an et c'est un marché fait. Cette dépense m'a paru d’abord inutile et susceptible d’être retranchée de ses obligations, mais l’exécuteur m'a dit qu'il ne pouvait s'en dispenser parce que cela a été stipulé dans les provisions de sa charge et l’acte de réception ; cependant je crois, Monsieur, que M. le Garde des sceaux et le Conseil pourraient annuler une pareille coutume, quoique fondée en titre, parce qu'elle n'est d’aucun avantage, que même c'est un abus puisqu'elle va au détriment de l’aisance d’une famille. Il résulte de tous ces faits que les 2000 livres que l’exécuteur perçoit du domaine tous les ans ne sont certainement pas suffisants pour fournir à toutes ses dépenses. Il m'en a procuré des états qui font voir que pour sa subsistance et celle de tous les siens, elle monte au delà de cette somme, ce qui lui a fait contracter annuellement des dettes. Je lui ai observé à cet égard que bien d’honnêtes ménages vivaient avec ce revenu et même au-dessous, mais il faut considérer que dans les autres états on a des ressources et que les exécuteurs et leurs familles n'en ont aucunes : le préjugé national les exclut de toutes entreprises lucratives, même des arts et métiers, ce qui les prive de toute espèce de salaire que l’industrie pourrait leur procurer ; ils sont réduits à vivre du produit de leur profession et comme ils n'ont aucunes perspectives qui puissent exciter leur émulation, il est tout simple qu'ils cherchent à mener une vie plus aisée, ne pouvant avoir d’autres satisfactions dans la société. C'était l’avantage qu'avait celui d’Angers avant la suppression des droits qu'il percevait et qui valaient environ 6000 livres, sans y comprendre son abonnement avec la ferme générale pour ce qui concerne les peines afflictives infligées aux contrebandiers ; cet abonnement est aujourd’hui de 1000 livres, mais il en dépense la plus grande partie dans les frais de son transport pour les exécutions dans les 15 greniers à sel qui sont répartis dans le ressort de la sénéchaussée d’Angers, et dont il y en a d’éloignés de 12 et 15 lieues. Ces différentes observations me font penser, Monsieur, qu'il y a lieu d’augmenter ses appointements eu égard à sa nombreuse famille et au discrédit de sa profession, car je conviens qu'un particulier dans tout autre état et situation pourrait y vivre avec le revenu dont il jouit. Mais pour que cette augmentation ne fût point à la charge au gouvernement, je crois qu'on pourrait diminuer le nombre des exécuteurs, ce qui serait avantageux, vu leur état abject dans la société, et n'en établir qu'un en chef dans chaque province qui résiderait dans la ville principale ; au moïen de la suppression des autres, on pourrait lui donner des appointements relatifs à ses charges et à l’étendue de son district. A l’égard des dettes qu'a contracté l’exécuteur d’Angers, il m'en a fourni un mémoire circonstancié qui monte à près de 9000 livres ; ce qu'il doit au boucher, au boulanger et autres fournisseurs en fait la principale partie ; le reste concerne le médecin, chirurgien, apothicaire et ce sont les maladies qui ont beaucoup grossi ces sortes de dépenses : il a eu depuis trois ans deux grandes maladies fort longues ; sa femme est malade depuis dix-huit mois et n'est pas encore rétablie ; son père, sa mère et son frère ont été malades longtemps avant de mourir (7). Tous ces différents malheurs l’ont fort obéré, étant survenus depuis la suppression des revenus de sa charge. Il paraît juste que le gouvernement vienne à son secours en lui accordant une gratification assez forte pour paier une grande partie de ses dettes et empêcher ses créanciers de le poursuivre ; ils y sont décidés et ne veulent plus lui fournir, de sorte qu'il se trouverait sans subsistance n'aiant aucun crédit. Ses appointements étant augmentés et les maladies ne l’affligeant plus et sa famille, il pourrait par la suite par son économie acquitter le restant de ses dettes.
Je suis avec bien du respect, Monsieur, votre très humble et très obéissant serviteur.
de La Marsaulaye »
Nous ne connaissons pas la suite qui fut donnée à ce rapport. L’année suivante, Jacques Filliaux, devenu infirme, transmit son office à son fils aîné. Il mourut à Angers, un an plus tard, le 11 décembre 1786, âgé seulement de 43 ans.
(1) A un moment, sa famille compta jusqu’à quinze personnes.
(2) Archives départementales d’Indre-et-Loire, C 364. Ce document a été publié par Ernest Laurain, archiviste de la Mayenne (Le bourreau d’Angers (1784), L’Anjou Historique, Cinquième Année, n°2, septembre 1904, Angers-Paris, 1904, pp.133-137)
(3) Anne Charpentier, née en 1763, issue du précédent mariage de sa première épouse.
(4) Jacques-Joseph-Hyacinthe Filliaux, né le 21 janvier 1771 à Angers.
(5) Véronique Filliaux, née le 26 décembre 1771 à Angers.
(6) Il habitait le faubourg Saint Jacques d’Angers.
(7) Son père, Louis-Pierre, était décédé en 1767 (à l’âge de 67 ans) et son frère, Louis-Jacques, en 1759 (âgé de 30 ans).
Au début de l'année 1632, le corps du notaire Louis Roustan fut retrouvé près de Revel, en Languedoc. Il avait été assassiné par les frères Jean et Isaac Portal, ses voisins, avec lesquels il était en mauvais termes. Jean réussit à s'enfuir mais Isaac fut arrêté et conduit à Castres, dans les prisons de la Tour-Caudière, sur les bords de l'Agout. Jugé par la Chambre de l'Edit – une Cour de justice spécialisée dans les affaires impliquant les protestants – il fut condamné, malgré ses dénégations, à avoir la tête tranchée.
Le 15 juin 1632, vers trois heures de l'après midi, le juge de Castres réglait les derniers détails du dispositif mis en place pour procéder, incessamment, à l'accomplissement de l'exécution. Non sans difficultés, puisqu'un seul sergent avait répondu à ses convocations. Les autres avaient préféré s'éclipser. On avait fait venir l’exécuteur de Revel, Jean Gouvedin. Appelé auprès du magistrat qui souhaitait savoir si l’échafaud était solidement dressé, il répondit par l’affirmative, assurant qu’il avait l’habitude des exécutions de ce genre. Cependant, ceux qui étaient venu le chercher lui avaient dit qu’il s’agissait de pendre le condamné. Or, en arrivant à Castres, il avait appris qu’Isaac Portal serait traité en gentilhomme et, par conséquent, aurait la tête tranchée. Le bourreau tout en rassurant le juge sur ses capacités, l’informa qu’il venait d’acheter, aux frais des parties, un excellent couteau de boucher. Finalement, après avoir juré d’accomplir son devoir jusqu’au bout, il s’empara du condamné et lui lia les mains derrière le dos. Le juge, le procureur du roi et le greffier étant montés à cheval, le cortège, précédé par l’unique sergent, se mit en marche à travers les rues de Castres, se dirigeant vers la porte de l’Albinque, où l’échafaud avait été dressé.
Arrivé sur les lieux du supplice où se pressaient de nombreux curieux, le juge rappela les motifs de la condamnation et les aveux du condamné, puis fit signe au bourreau de procéder à l’exécution. Gouvedin hissa Portal sur la plateforme, lui banda les yeux et lui plaça la tête sur le billot. Un pasteur récita le Credo. L’exécuteur semblait hésiter. Le magistrat s’avança alors près de l’échafaud pour l’admonester, lui ordonnant d’accomplir son office sans plus tarder. Gouvedin abattit le coutelas. Mais, soit par manque d’assurance, soit à cause d’un mouvement brusque du patient, ou tout simplement impressionné par les cris hostiles de la foule, il manqua son coup. La lame dévia et Portal ne fut que blessé. Le très long procès verbal de la suite des événements, rédigé par le juge lui-même, nous plonge dans les horribles détails de cette exécution ratée : « ... Et comme ledit Gouvedin n'avoit point attaché ledit Portal à l'échafaud, ains seulement lié ses mains par derrière, iceluy se seroit souslevé et auroit sorti sa tète de dessus le bloqueau sur lequel icelle estoit appuyée pour estre coupée plus facilement, et le corps se seroit renversé sur les aix du dit échafaud, et au lieu que, auparavant, son visage regardent la terre, il l'avoit lors tourné du costé de la porte de l'Albinque. Nonobstant quoi, ledit Gouvedin, sans remettre ledit corps en sa première posture ni la tête sur le bloqueau, auroit réitéré ses coups par plusieurs fois, jusques à la scier avec le couteau. Voyant qu'il ne la pouvoit couper, il l'auroit prise par les cheveux, et, en lui tordant le col et la tirant, fait effort de la séparer du corps. A cause de quoi et de la multiplicité des coups ainsi donnés, partie des assistans, en nombre de mille ou douze cents environ, se seroit mise à crier : Vilain! Meschant! Massacreur! Il le faut tuer! Tire à l'occasion! Desquels cris et du bruit que faisoient les coups que ledit exécuteur donnoit au condamné, le cheval que nous montions se seroit cabré et jeté à l'écart. Lequel ayant ramené et revenus près de l'échafaud nous aurions vu ledit exécuteur au bas de l'échelle, tête nue, le couteau en sa main et des habits en l'autre, s'enfuyant parce que (comme on nous l'a dit après) quelques-uns des assistants lui auroient jeté des pierres après qu'il eut séparé la tête du corps du condamné. Lequel exécuteur, nous et ledit Raymond, procureur du roy, aurions appelé à grands cris et commandé de venir près de nous. Mais, sans répondre, il auroit continué sa fuite, pendant laquelle on lui auroit tiré plusieurs coups de pierres quelques défenses et empêchements que nous ayons su y apporter. Desquels coups, il auroit été porté à terre et assommé si promptement que nous n'aurions pu arriver à temps pour le garantir, quoique nous nous soyons mis en devoir d'y accourir, ce que nous n'avons pu faire cependant à cause de la foule, et aussi parce que entre ledit échafaud et le champ du sieur Poncet où il avoit fui, il y avoit un fossé qui les séparoit, lequel les chevaux n'auroient voulu franchir. Ayant suivi le chemin pour arriver au dit champ, nous aurions vu ledit Gouvedin à terre et plusieurs personnes lui tirant des pierres.
Estant descendus de cheval, serions entrés dans le dit champ pour voir l'estat du dit Gouvedin et aurions trouvé iceluy étendu la face contre terre, tout sanglant de sa tête et plusieurs pierres dessus lui et autour de lui auprès duquel il y avoit un grand monceau de pierres de reste des démolitions des fortifications; étant le dit corps entouré d'un grand nombre de personnes le regardant, auprès desquelles nous nous serions informés des auteurs du dit excès; ce que les assistans nous auraient dit ne savoir pour avoir été fait en foule. Ce fait, aurions commandé au dit Tournier, sergent, de faire venir Jean Murat, écorcheur de bestes, un nommé Trente Arencades, portefaix, et un autre, Jean Joulié, qu'on nous auroit dit avoir tout le jour hanté, fréquenté et bu avec ledit Gouvedin, afin de lui jeter de l'eau dessus pour le faire revenir et le tourner pour pouvoir examiner ses plaies; car tous les assistans refusoient de ce faire. Lequel Tournier auroit été longtemps sans nous apporter aucune nouvelle. Enfin Arnaud Mirepoix, hoste de la présente ville, nous auroit mené, de nostre mandement, ledit Murat, lequel ayant tourné ledit Gouvedin, nous aurions reconnu qu'il estoit mort. Ce fait, aurions commandé au dit Ricard, notre greffier, de nous faire venir un chirurgien pour visiter le dit Gouvedin et rapporter l'estat de ses plaies; lequel, après, seroit revenu et nous auroit dit qu'ayant trouvé dans la foule Jean Peravy, chirurgien, et lui ayant fait part de notre mandement, il se seroit mis en fuite. A cause de quoi, nous aurions résolu de faire porter le corps du dit Gouvedin dans la maison destinée aux exécuteurs de la présente ville et commandé au dit Murat d'aller chercher les dit Arencades et Joulié pour apporter le corps dans la dit maison, afin qu'il pût plus aisément estre visité et après enterré. (Et, ce fait, à la réquisition du procureur du roy aurions ordonné de mesurer la distance qu'il y a de l'échafaud jusques au lieu où le dit Gouvedin avoit esté étendu mort : il s'est trouvé quarante-deux pas de distance.) Mais, voyant que ledit Murat ne revenait point, nous serions entrés dans ladite ville en la compagnie du dit procureur du roy et serions nous-même allé trouver le dit Trente Arencades dans sa maison pour lui ordonner d'assister ledit Murat à porter ledit corps dans la dite maison. A quoi ledit Trente Arencades n'auroit jamais voulu obéir, quelques injonctions et commandements que nous lui aurions su faire; ains se seroit couché à terre assisté de sa femme qui se couchoit contre lui, disant qu'on les tuast. Voyant, par ce moyen, l'impossibilité de faire enlever ce corps, aurions mené ledit Murat au dit lieu pour commencer à faire la fosse pendant le temps que nous travaillerions à avoir des chirurgiens pour le faire visiter... » (1)
On finit cependant par obtenir des deux hommes de l'art qu’ils procèdent au constat du meurtre du bourreau. L'écorcheur pu ensuite inhumer son cadavre. Quant aux consuls de Castres, en accord avec le juge et le Parlement, ils prirent la résolution de poursuivre les auteurs de cette lapidation et de les faire condamner à mort. La dépouille d’Isaac Portal fut rendue à sa famille. En partie seulement. La justice avait ordonné que la tête resterait plantée sur l'échafaud pendant un certain temps et sous bonne garde. L’arrêt de condamnation stipulait qu’elle serait ensuite placée sur la plus haute tour du lieu où le crime avait été commis « pour y demeurer jusqu'à estre consummée ».
(1) Charles Pradel, Deux exécutions capitales au dix-septième siècle, Mémoires de l'Académie royale des sciences, inscriptions et belles-lettres de Toulouse, Tome III, 1881, pp. 116-121.
En septembre 1893, Georges Clémenceau, battu aux élections doit abandonner son poste de sénateur du Var. Commence alors une brève traversée du désert au cours de laquelle il se consacre à la rédaction de chroniques pour le journal La justice, quotidien qu'il a fondé treize ans auparavant.
Le lundi 21 mai 1894, devant la prison de la Roquette, il assiste à l'exécution de l'anarchiste Emile Henry et en donne un compte-rendu passionné (1). Fervent partisan de l’abolition de la peine de mort, il reprendra ce texte, quelques années plus tard, dans un ouvrage intitulé La mêlée sociale (2).
« Quelqu'un me dit : " Il faut que vous voyiez ça, pour en pouvoir parler à ceux qui trouvent que c'est bien. " J'hésitais, cherchant des prétextes. Et puis, brusquement, je me décide. Partons.
Nous traversons le Paris d'après minuit, avec ses groupes de filles blafardes sous le gaz, ses flâneurs attardés en quête d'aventures. Déjà nerveux, je cherche un air étrange dans les choses. Rien. Un ciel ardoisé, moutonnant, d'une transparence blême. Un vent sec et dur qui nous glace. […]
Toutes les rues aboutissant à la place de la Roquette sont barrées. La place est occupée militairement. II y a là mille hommes. C'est beaucoup pour en tuer un seul. Des barrières maintiennent le public au débouché de la rue de la Roquette. Il est impossible qu'il voie quoi que ce soit du spectacle de tout à l'heure. Joseph Reinach se moque de nous. La place n'est plus qu'une grande cour de prison.
Devant la porte de la Roquette, nouvelles barrières pour les personnes munies de carte. Il y a bien là une soixantaine de journalistes dont une femme, une vieille dame grise qui fait l'objet de la curiosité générale sans en éprouver la moindre gêne. Elle cause gaiement avec ses voisins, ou même avec les officiers de paix qui la plaisantent. Des sergents de ville passent, la cigarette ou la pipe à la bouche. Tout le monde fume. On cause à mi-voix. L'attitude est plutôt recueillie.
[…]
Une lueur blanchâtre tombe d'en haut. Bientôt, c'est un peu de lumière. Un roulement cahoté, le pas lourd des chevaux sur le pavé, et je vois apparaître deux fourgons, semblables à ceux où la maison Potel et Chabot expédie en ville ses cuisiniers et ses victuailles. Des sergents de ville les accompagnent. Deux vigoureux gaillards en blouse conduisent l'attelage, de l'air dont ils porteraient du linge à la pratique.
Le fourgon qui porte les bois de justice se range le long du mur de la prison; l'autre, qui va faire le voyage du cimetière d'Ivry, demeure près des quatre dalles où va se dresser la machine. Des hommes, avec des lanternes, vont et viennent, s'empressent autour de la première voiture. Elle s'ouvre, et tout aussitôt commence un transport d'objets dont on ne saisit pas bien la forme. Ce sont des boîtes étranges, des pièces de fer ou de bois, des accessoires de toutes sortes, qui prennent place sur le trottoir, où on les dispose dans un ordre déterminé. Nous ne distinguons pas encore très bien ce que n'éclairent pas les lanternes. Un coup de pied renverse un seau : une boule ronde s'en échappe, qui roule sur la chaussée. On eût dit une tête, oubliée de la dernière exécution. Il paraît que c'est une éponge.
Trois hommes, en redingote avec chapeau haute forme, dirigent trois ouvriers en costume de travail : bourgeron, pantalon de toile bleue. Les trois bourgeois sont le bourreau et ses deux aides l'un d'eux est son gendre, me dit-on (3). L'un des valets du bourreau est son fils (4). On a soupé en famille, et puis l'on est parti bravement pour le travail, jetant un coup d'œil plein de caresses aux petits qui dorment, embrassant l'un sa mère, l'autre sa femme ou sa fille, qui font des recommandations affectueuses, en crainte du froid de la nuit.
J'ai mal vu M. Deibler, un petit vieux qui traîne la jambe. Etais-je prévenu? Il m'a paru gauche, oblique et sournois. Un de ses aides, un jeune blond, gras, frais et rose, faisait contraste avec lui. Tout ce monde travaillait sans bruit, avec la bonne humeur décente de gens qui savent vivre. Peu à peu, les pièces étalées sur le sol prennent une signification. Deux traverses, encastrées en croix, reposent sur les dalles. Elles sont dûment calées, et M. Deibler, avec son niveau d'eau, vient s'assurer qu'on fait à sa machine une base bien horizontale. On me fait remarquer qu'on n'enfonce pas un clou. Rien que des vis. Pas un coup de marteau. C'est beau le progrès !
Les montants se dressent, surmontés d'une traverse où s'accroche une poulie. On monte le couteau, qu'on fait glisser dans sa rainure; on installe la bascule qu'on fait jouer. M. Deibler en personne place le baquet pour la tête, et l'enveloppe d'une sorte de petit paravent de bois qui arrêtera l'éclaboussure du sang. Le panier pour le corps gît tout ouvert à côté de la bascule, près du fourgon à destination d'Ivry.
Il fait jour maintenant, ou à peu près. On vient d'éteindre les becs de gaz. Je regarde la prison, et stupéfait, je lis au-dessus de la porte « Liberté, Egalité, Fraternité ». Comment a-t-on oublié d'ajouter « ou la mort » ?
Tout est prêt. La machine attend. Elle est misérable à voir, avec son triste Deibler. L'aspect d'une de ces machines agricoles qu'on voit dans les concours. On ne sait pas bien si cela hache la paille ou les betteraves, mais c'est trop perfectionné pour inspirer la terreur. Les montants sont bas, la bascule est petite, touchant le sol. Comme sous voilà loin du haut échafaud dominant la foule, et du beau bourreau rouge avec la hache et le billot. A quand la réforme?
Tandis que je songe ainsi, l'équipe ne reste point inactive. Les ouvriers sont montés dans le fourgon pour quitter leur costume de travail. Ils reparaissent, tout de noir vêtus, coiffés de chapeaux haut de forme. M. Deibler, faisant d'un coup d'œil sa dernière inspection, aperçoit un balai posé en travers d'une échelle couchée le long du trottoir. Il traverse la place et remet le balai délinquant dans l'alignement. Cet homme, évidemment, aime la belle ordonnance des choses.
Le soleil est levé. Le bourreau, suivi de ses hommes, franchit le seuil de la prison. Maintenant, c'est le réveil et l'horrible préparation. Il fait grand jour. La haute maison d'en face a ses balcons noirs de spectateurs. Sur le toit, des groupes d'hommes et de femmes avec des lorgnettes. Les conversations vont leur train. Les journalistes qui sont là ont vu d'autres exécutions! L'un d'eux n'en compte pas moins de dix-huit. Il fait des comparaisons, porte des jugements sur les suppliciés. On discute. Ce faux public de professionnels est comme la guillotine, sans grandeur. Ces gens sont là par fonction, comme le bourreau, comme le condamné. Si l’on nous rend le bourreau rouge avec son haut échafaud, il faudra retrouver aussi les belles foules naïves, passionnées d'autrefois, injuriant le condamné, lui jetant des pierres, ou chantant des cantiques comme au dernier bûcher de Valence. Autrefois, toutes ces choses avaient un sens. Elles n'en ont plus aujourd'hui.
Je songe au condamné qu'on tenaille moralement de l'autre côté du mur. L'instant fatal approche, l'anxiété croît. Un silence de mort. Des pierrots se poursuivent, piaillant, bataillant sur le pavé. Dans le silence de l'attente, c'est un événement. Un cheval hennit. Les gendarmes, alignés devant la machine, ont mis sabre au clair.
Un mouvement! C'est un jeune homme en paletot clair qui sort de la prison, le cigare aux lèvres, et vient en riant, sous les regards de tous, à trois pas de la guillotine, conter une bonne histoire à un ami qu’elle amuse bien. On m'a dit sa fonction. Je ne le désigne pas. Deux gendarmes sont livides; des novices, sans doute. Le petit soldat qui fait sa faction s'agite terriblement; il se dandine, a des gestes saccadés, rit nerveusement, roule des yeux vagues. J'ai cru qu'il allait se trouver mal.
La petite porte vient de se fermer avec un gémissement aigu. On entend le bruit des barres de fer qui tombent. La grande porte s'ouvre, et derrière l'aumônier courant à la bascule, Emile Henry paraît, conduit, poussé par l'équipe du bourreau. Quelque chose comme une vision du Christ de Munkacszy, avec son air fou, sa face affreusement pâle semée de poils rouges rares et tourmentés. Malgré tout, l'expression est encore implacable. L'homme ligoté s'avance rapidement à petit pas saccadés, à cause des entraves. Il jette un regard circulaire, et, dans un rictus horrible, d'une voix rauque mais forte, lance convulsivement ces mots : « Courage, camarades, Vive l'anarchie ! » Et se hâtant toujours, il ajoute à mi-voix « Ah ça ! on ne peut donc pas marcher ? » Puis arrivé à la bascule, un dernier cri : « Vive l'anarchie ! ».
Un aide a brusquement enlevé la veste noire jetée sur les épaules. J'aperçois la chemise blanche qui laisse le cou nu, les mains liées derrière le dos. Le corps sans résistance est poussé sur la bascule qui glisse. Tout ceci violent, précipité comme dans une apparition. Ici un temps d'arrêt, bref sans doute, mais, pour moi, démesuré. Quelque chose n'était pas au gré de M. Deibler. Il se penche, baisse la tête jusqu'au niveau de l'autre, il allonge le bras, semble hésiter. Cela semble inexprimablement long, car Henry maintenu sur la planche, le cou dans la lunette, attend. Enfin, le bourreau se relève et se décide. Un bruit de craquements prolongés, comme d'os lentement écrasés, broyés. C'est fait.
Un mouvement de la bascule fait sauter le corps dégingandé dans le panier. M. Deibler y joint la tête et projette, avec elle, la sciure sanglante du baquet. Le panier est déjà dans le fourgon qui part au grand trot, suivi de la gendarmerie et de la voiture du bourreau. La machine, maintenant, luit, grasse de sang qui dégoutte.
L'horreur de l'ignoble drame m'envahit alors et m'étreint. Les nerfs détendus ne réagissent plus. Je sens en moi l'inexprimable dégoût de cette tuerie administrative, faite sans conviction par des fonctionnaires corrects.
Le crime d’Henry me paraît odieux. Je ne lui cherche pas d'excuses. Seulement, le spectacle de tous ces hommes associés pour le tuer, par ordre d'autres fonctionnaires, également corrects, qui, pendant ce temps dorment d'un sommeil paisible, me révolte comme une horrible lâcheté. Le forfait d'Henry est d’un sauvage. L'acte de la société m'apparait comme une basse vengeance, Que des barbares aient des mœurs barbares, c'est affreux, mais cela s'explique. Mais que des civilisés irréprochables, qui ont reçu la plus haute culture, ne se contentent pas de mettre le criminel hors d'état de nuire, et qu'ils s'acharnent vertueusement à couper un homme en deux, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par une régression atavique vers la barbarie primitive.
[…]
Voilà ce que je rapporte de la place de la Roquette. J'ai raconté ce que j'ai vu, sans rien dramatiser, le simple récit des faits me paraissant supérieur en émotion vraie à tout artifice d'art. Que les partisans de la peine de mort aillent, s'ils l’osent, renifler le sang de la Roquette. Nous causerons après. »
(1) La Justice (23 mai 1894)
(2) Georges Clémenceau, La mêlée sociale, Paris, Eugène Fasquelle, 1907, pp. 409-416.
(3) Alphonse Berger qui, en réalité, n’était pas le gendre de Deibler mais celui de son prédécesseur, Nicolas Roch.
(4) Anatole Deibler, alors âgé de 31 ans.