15 mai 2010

Jean Grosholtz, bourreau de Tulle


Dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, l’auteur corrézien Emile Fage (1) évoque, sans citer son nom, le bourreau de Tulle, personnage pittoresque qui semble l’avoir beaucoup impressionné puisqu’il lui consacre un chapitre particulier :

« Le nôtre [bourreau], par une faveur insigne du sort, était particulièrement humain, réservé, de mœurs paisibles, bonhomme et même bonasse. Il portait, sans nulle fierté, la haute charge dont il était investi, et, bien loin de s’en prévaloir, dissimulait modestement à tous les yeux sa tranchante supériorité. Il frayait, comme un simple bourgeois, avec les gens de la ville, comptait nombre d’amis, avait ses réceptions de famille, ne dédaignait pas le mot pour rire, et se plaisait avec les enfants de son voisinage, qui, accoutumé à le voir, ne s’effarouchaient pas de sa présence […]
Bref, on l’estimait sincèrement, dans le quartier qu’il habitait, pour ses vertus privées, ses sentiments charitables, et les services de toutes sortes qu’il rendait aux pauvres gens ; si bien que, lorsqu’il tomba à son tour sous le coup de l’ordonnance royale qui supprima cet emploi, il fut pleuré par quelques âmes sensibles et presque regretté en ville.
[…] Sa tenue était irréprochable. Jamais un atome de poussière ne ternissait le brillant de ses habits. Il était journellement vêtu d’une longue lévite (2) brune qui tombait sur les talons et d’un gilet clair à ramages, à la mode du temps. Il portait invariablement un chapeau haut de forme. Sa chaussure reluisait comme un miroir. De grandes breloques d’or s’échappaient du gousset de son pantalon. Toute sa personne respirait un air de contentement, de dignité douce et d’honnêteté patriarcale. Avec cela, il était bien campé sur ses hanches, plutôt gras que maigre, joli garçon, et rose comme une pomme d’api, ayant juste l’embonpoint qui sied aux divinités terrestres. La physionomie de cet estimable maître de haute justice était restée profondément gravée dans ma mémoire. […]
Il était non seulement réputé, à cause de ses qualités professionnelles, la crème des bourreaux, mais il passait encore pour généreux et aumônier. Ses distributions de soupe aux pauvres et de médicaments aux malades n’étaient un mystère pour personne. […]
Les expositions avaient lieu sur la principale place du marché, à l’extrémité nord du trottoir des bâtiments de la Comédie, devant la maison Ménager, aujourd’hui démolie. Le condamné était hissé sur une table trapue et massive, surmontée d’un robuste poteau, contre lequel il se tenait debout et garrotté. A ce poteau était rivé le carcan de fer, où le criminel engageait son cou. Un écriteau placé en vue, affichait son nom et son crime. En bas, sur un brasier ardent, chauffait l’outil destiné à faire la marque. Sur la table, aux pieds du malheureux, se trouvait une sébile, dans laquelle les passants déposaient leur obole. Bien qu’il n’opérât pas toujours en personne, le maître n’était pas sans venir, de temps à autre, surveiller ses aides. Dans certaines circonstances, lorsque le coupable était de qualité, il donnait lui-même. Je le vis, un jour, travailler. Il était dix heures. La place était encombrée de monde. C’était au fort du marché. Il allait et venait devant le poteau, avec sa houppelande brune, son chapeau à haute forme, grave et pensif, les mains derrière le dos, - comme Napoléon à la veille d’Austerlitz, - attendant que l’heure de l’opération sonnât. Le moment venu, il se dépouilla lestement de sa lévite, posa son chapeau, retira du brasier l’outil chauffé à blanc et monta vivement sur l’estrade ; puis, d’un mouvement rapide, écartant la chemise du misérable de façon à mettre à nu l’épaule droite, il lui appliqua le fer sur les chairs palpitantes. Un cri perçant se fit entendre. Un jet de fumée s’éleva. Il y eut comme un remous et un murmure dans la foule. La plupart avaient détourné ou fermé les yeux. Quelques-uns pleuraient. La sébile s’emplit de sous. L’affreuse plaie, aux lettres TF, avait été pansée en un clin d’œil avec un tampon de graisse, et le vêtement ramené sur l’épaule flétrie. Toutes les circonstances de cette scène sont parfaitement présentes à mon esprit. Je les vois se succéder avec la rapidité vertigineuse d’un rêve. En moins d’une minute tout était consommé.
[ …] Nous avons dit qu’il distribuait des médicaments aux malades. Ces remèdes étaient de sa composition. Il avait une spécialité pour les maux d’yeux. Quantité de gens, dans des cas invétérés, s’étaient adressés à lui et bien trouvés du traitement qu’il leur avait fait suivre. On ne se vantait pas publiquement d’avoir recours à son ministère ; mais, en cachette, on disait merveille de ses onguents.
Le secret de la préparation était expliqué et commenté de façons différentes. Toujours est-il que la propriété essentielle de ces drogues tenait, disait-on, à la graisse humaine, aux restes des suppliciés, qui, après avoir bouilli dans je ne sais quelle affreuse chaudière, entraient dans la mixture pour une proportion connue du seul manipulateur. Son officine était en renom, sa clientèle nombreuse.
[…] La maison du bourreau était située au sommet de l’escalier des Quatre-Vingts, ainsi nommé à cause du nombre de ses marches, en contre-bas de la Barrussie, entre la maison d’arrêt et l’ancienne église de Saint-Pierre. Elle était proprette, avenante, et tranchait agréablement, par son air comme il faut, sur les masures voisines. La façade était blanche, les contrevents verts. […] Sur le devant de la maison, s’épanouissait un parterre fleuri. Le jardinet était séparé de la rue par un mur élevé, dans lequel était percée une porte cochère, de dimension assez vaste pour donner passage au sinistre mobilier, à la grande machine d’alors, bien plus compliquée que de nos jours, avec ses multiples accessoires, le tombereau, le couperet, la caisse, la panière de son, les outils de travail. Le jardin était bien tenu, orné de plantes et d’arbustes variés. Des oiseaux chantaient dans une volière. Quelques espaliers se voyaient çà et là dans l’enclos. Je me mis à en faire le tour […]. Etant arrivé dans ma promenade d’exploration, sur les derrières du bâtiment, je me trouvai, tout à coup, face à face avec la guillotine. Elle était remisée sous un hangar. Ses montants, couleur de sang, reposaient sur un plancher, qui les préservait soigneusement du contact humide du sol (3). Je désirais la rencontre ; j’aurais voulu ne pas l’avoir faite. Mon émotion fut grande. » (4).

Qui était ce bourreau si humain qu’Emile Fage a côtoyé durant sa jeunesse, sous les règnes de Charles X et Louis Philippe ? Il se nommait Jean Grosholtz et appartenait à une longue, très longue dynastie d’exécuteurs des hautes œuvres dont les premiers membres exerçaient déjà ce métier, en Suisse, au début du XVème siècle. Une branche de cette famille avait quitté Zurich pour s’installer en Alsace puis, vers 1670, en Lorraine. Ainsi, quand Jean Grosholtz naquit à Insming (Moselle), le 30 mars 1790, ses ancêtres – qui habitaient le village de Lutzelbourg – occupaient les fonctions de bourreaux de cette région depuis déjà plus d’un siècle.
La révolution puis le consulat installèrent des exécuteurs dans tous les départements français. C’est ainsi que Valentin Grosholtz, le père de Jean, fut nommé en Corrèze en 1804. Âgé de 47 ans, c’était un homme plutôt petit, aux cheveux noirs et aux yeux gris-bruns. Il mourut à Tulle, rue de la Beylie, le 20 juin 1825. Son second fils, Louis, lui avait succédé à ce poste en 1820.

Arrivé dans le Limousin avec ses parents, à l’âge de quatorze ans, Jean Grosholtz fit naturellement son apprentissage en aidant son père, s’initiant au maniement de la guillotine et des instruments de supplice. Dès 1809, il le secondait dans ses différentes activités. Quelques années plus tard, vers 1818, il fut nommé exécuteur en chef, à Tarbes. Mais il n’exerça que quelques années dans les Hautes-Pyrénées et permuta avec son frère, Louis, à qui il céda son poste en échange de celui de la Corrèze.

Nommé bourreau à Tulle, le 31 mars 1823, Jean Grosholtz occupa paisiblement ses fonctions jusqu’à leur suppression définitive en mars 1849. Sa longue carrière en Limousin ne fut pas particulièrement active. Les exécutions capitales étant assez rares, on comprend que notre exécuteur ait pu se consacrer davantage au jardinage et aux soins médicaux.
Il y eut cependant, dans le cours de sa carrière, un pénible incident qu’Emile Fage semble avoir ignoré. Le 22 septembre 1835, Jean Grosholtz avait été convoqué à Limoges avec Pierre-Jacques Nort, exécuteur de la Creuse, pour prêter main forte à Louis Hezely, leur collègue de la Haute-Vienne. Il s’agissait de procéder à une double exécution. Arrivé sur l’échafaud, le premier condamné, Pierre Gaudeix, voulut parler au public. Grosholtz et Nort le saisirent et le poussèrent rudement sur la bascule et, sans prendre le temps de l’y attacher, lui placèrent la tête dans la lunette en le tirant par les cheveux. Mais les violentes secousses reçues par la guillotine et la position précaire du supplicié contrarièrent le bon fonctionnement de la machine. Aussi, quand Hezely laissa tomber le couteau, celui-ci fut gêné dans sa course et ne parvint pas à décapiter Gaudeix. Frappé à la tête, ce dernier avait toutefois cessé de vivre. Le bourreau remonta la lame sanglante pour la faire retomber une seconde fois. Un long murmure s’éleva parmi les nombreux spectateurs qui assistaient à l’exécution. Ceux qui étaient placés près de l’échafaud constatèrent avec horreur qu’après cette seconde tentative une partie du menton était encore suspendue au tronc ! Le Parquet de Limoges rendit compte de l’incident au garde des sceaux. Appelés à s’expliquer, les trois exécuteurs tentèrent de se justifier en prétendant que les jumelles n’avaient pas été montées parfaitement d’aplomb et que, de ce fait, la bascule ne pouvait pas pivoter facilement ; en sorte qu’ils avaient été obligés de « basculer » le patient sans le sangler. En outre, selon eux, ce dernier avait le cou très court et avait opposé une grande résistance. Ces explications parurent insuffisantes aux autorités qui jugèrent que la guillotine était en parfait état de marche. D’ailleurs, Jean Meillat – le second condamné – qu’on avait eu soin d’attacher – avait été guillotiné quelques minutes plus tard, sans difficulté.
Après avoir examiné les différentes sanctions qu’il était possible de leur appliquer, soit en les révoquant purement et simplement, soit en leur retenant un trimestre de leur traitement, le ministère de la justice opta finalement pour la clémence, considérant « que ces individus, bannis à toujours de la société, n’ont que leurs gages pour faire vivre leur famille » (5).
Le 30 octobre 1835, Louis Hezely, qui portait la principale responsabilité de cette exécution, fut suspendu de ses fonctions, avec privation de traitement, pendant un mois et demi. Quant à Jean Grosholtz et Pierre-Jacques Nort, ils s’en tirèrent avec une sévère réprimande.

Bon père de famille, le bourreau de Tulle avait épousé Françoise Daydé, fille de Jean-Louis Daydé, bourreau de Tarbes. Elle mourut le 16 octobre 1841, à peine âgée de 46 ans, ayant donné naissance à sept enfants. Le premier, prénommé Nicolas, naquit à Tarbes le 7 mars 1819. Il fut d’abord adjoint de son père avant d’être nommé exécuteur à Bourg-en-Bresse puis à Limoges. Il s’éteignit en 1861, simple employé à la voirie. Le 14 mai 1845, il avait épousé à Tulle sa cousine germaine, Marie Dulaurent, fille de Raymond, ancien aide-exécuteur de Saint-Flour, et de Catherine Grosholtz. Outre un second fils, Jean-Valentin (né en 1832), Jean Grosholtz et Françoise Daydé eurent aussi cinq filles : Marguerite (1824), Marie-Anne-Marguerite (1825), Marguerite-Marie-Anne (1827) Marie-Christine (1829) et Marguerite (1838).

Jean Grosholtz mourut à Tulle le 17 février 1854, dans sa maison de la rue du fort Saint-Pierre, âgé de soixante-quatre ans.

J.-J. J.


(1) Emile Fage (1822-1906), juriste et littérateur, collaborateur de l’Indicateur Corrézien et fondateur de La revue du Limousin.
(2) Longue redingote d’homme.
(3) Vers 1853, la guillotine de Tulle fut transportée à Limoges pour y remplacer celle de la Haute-Vienne, devenue inutilisable. On la fit réparer en utilisant des pièces provenant de celle de Guéret amenée par le roulage.
(4) Emile Fage, Souvenirs d’enfance et de jeunesse suivi de Le bourreau de Tulle, Tulle, Éditions de la rue Mémoire, 2001, pp.183-187. Réédition d’un ouvrage paru en 1901 et tiré à seulement soixante exemplaires.
(5) Archives Nationales, BB/18/1374, pièce 399.


10 avril 2010

La guillotine quitte la place de Grève


En 1831, sous la monarchie de juillet, il n’y eut aucune exécution capitale à Paris. En octobre, mettant à profit ce répit, Félix Barthe, ministre de la justice depuis huit mois, demanda à sa Direction des affaires criminelles et des grâces une note sur l’aspect juridique du choix du lieu des exécutions capitales. Dans un but précis, apparemment, celui de substituer à la place de Grève un autre endroit patibulaire. Haut lieu de l’exercice de la justice criminelle depuis plus de cinq-cent-vingt ans – puisque qu’on y mentionne déjà une exécution en 1310 – cet espace situé au coeur de la capitale occupait une position à la fois symbolique et stratégique dans l’histoire de Paris. La guillotine y avait été dressée pour la dernière fois le 22 juillet 1830, jour où fut décapité Jean-Pierre Martin, condamné à mort pour vol et assassinat commis au bois de Boulogne (1). Pour l'heure, c'était plutôt le souvenir de la journée du 28 juillet 1830, au cours des « Trois Glorieuses », qui hantait tous les esprits. Ce jour là, la place de Grève avait été le théâtre de violents combats lors de la prise de l'hôtel de ville.
Le garde des sceaux se fit confirmer par ses services que la désignation de la place, parmi toutes celles qui existent dans la ville où doit se faire une exécution, relevait exclusivement du domaine de l’autorité. Et puisque c’était la capitale qui préoccupait le ministre, il était précisé : « Ainsi, à Paris, par exemple, il suffirait d’un arrêté pris par le préfet après s’être concerté avec le procureur général pour déterminer que les exécutions au lieu d’être faites sur la place de Grève, se feraient sur telle autre place publique de la ville » (2).

Sans perdre de temps, le 20 octobre 1831, Félix Barthe confia à Jean-Charles Persil, procureur général de Paris, mission de trouver un autre emplacement que la place de Grève pour y dresser la guillotine : « Des doutes se sont élevés dans mon esprit relativement au plus ou moins de convenance qu’il y aurait à continuer de faire exécuter sur la place de Grève les condamnations capitales prononcées par la cour d’assises de la Seine. D’une part, ce lieu me parait trop resserré pour que la force publique appelée à protéger les exécutions puisse s’y mouvoir et s’y déployer avec facilité. D’autre part, comme cette place a été l’un des principaux théâtres de la révolution de juillet, j’ai pensé qu’elle avait acquis une sorte de consécration nouvelle et que désormais on verrait avec peine le sang des criminels s’y mêler à celui des citoyens morts pour la défense des lois et de la liberté ». Le ministre avait déjà une idée de l’endroit où les exécutions pourraient migrer car il suggère dans sa lettre « les vastes emplacements qui se trouvent derrière l’hôtel des invalides et au devant de l’entrée principale de l’école militaire ». Quoi qu’il en soit, le procureur était prié de « faire connaître très promptement le résultat de [ses] soins à cet égard » (3).
En même temps, le comte Antoine d’Argout, ministre du commerce, était lui aussi sollicité pour donner son avis sur cette question.

Dix jours plus tard, une première réponse parvenait au ministère de la justice. Elle était signée par Pierre-Marie Taillepied, comte de Bondy, préfet de la Seine. Après une étude approfondie, le procureur général et lui-même étaient tombés d’accord « qu’on ne pouvait choisir qu’entre deux emplacements ; l’un situé à la barrière du Trône, l’autre connu sous le nom de place Vauban, derrière les invalides. Pour le premier de ces emplacements le condamné pourrait être amené directement de Bicêtre par les boulevards extérieurs en traversant le pont d’Austerlitz mais la barrière du trône rappellerait des tems malheureux et se trouverait trop à proximité de toute la population du faubourg Saint Antoine. La place Vauban ne présente pas les mêmes inconvénients, elle est située dans un quartier beaucoup moins habité, le condamné serait conduit par les boulevards des Gobelins, Saint-Jacques, d’enfer et du Mont Parnasse. Ces boulevards sont peu fréquentés et aucun embarras ne ralentirait la rapidité de la marche. D’ailleurs la place Vauban est vaste, il serait facile de garder les avenues qui y aboutissent et d’y déployer les forces nécessaires » (4). Le préfet ajoutait que si ce dernier emplacement, éloigné du centre ville, était choisi pour y faire les exécutions « la classe qui s’y porte ordinairement en perdrait l’habitude et que par ce seul moyen on obtiendrait une amélioration sensible dans les mœurs » (5).

Le 11 novembre, le garde des sceaux fit savoir au préfet de la Seine et au procureur général qu’il approuvait leur préférence : « ce lieu me paraît, comme à vous, convenable sous tous les rapports et je vous engage en conséquence à prendre sans retard un arrêté portant que les exécutions capitales s’y feront à l’avenir » (6).

Quelques jours après, le 16 novembre, l’arrêté était ratifié (7). En même temps, le parquet avait pris les premières dispositions en vue des prochaines exécutions. On avait déjà loué une maison, à proximité de la place Vauban, pour y loger le greffier chargé de dresser les procès verbaux. L’itinéraire qu’aurait à suivre le condamné était également arrêté : Celui-ci « en partant de Bicêtre dans la voiture couverte dont on se sert pour le transfèrement des prisonniers, suivrait la grande route jusqu’à la barrière de Fontainebleau : on entrerait ensuite dans Paris et on prendrait les boulevards à gauche jusqu’à la pompe des invalides et en tournant aussi à gauche on arriverait à la place Vauban ». Enfin, le procureur général avait pris l'initiative de modifier l’heure de ces tristes cérémonies : « Jusqu’à présent les exécutions ont eu lieu à 4 heures après midi. Il m’a paru que c’était trop tard, en hiver surtout, et s’agissant aujourd’hui de parcourir, pour y amener le malheureux condamné, un espace beaucoup plus considérable, il pourrait subvenir tel événement qui retarderait l’arrivée et dans ce cas l’exécution aurait lieu la nuit, ce qui pourrait occasionner de grands désordres. Je me propose donc d’ordonner ces exécutions pour midi » (8).

Mais le 22 décembre, alors que le choix de la place Vauban paraissait faire l’unanimité, le maréchal Soult, duc de Dalmatie et ministre de la guerre, informa son collègue de la justice de ses réserves : « J’avais donné mon adhésion au projet d’affecter aux exécutions judiciaires la place dite Vauban située derrière l’hôtel des invalides mais il m’a été présenté que cette disposition aurait quelques inconvénients majeurs qui devaient faire renoncer à cet emplacement et en choisir un autre. En effet, quelques uns des bâtiments accessoires de l’hôtel des invalides ont sur la place Vauban des vues soit directes, soit obliques, plus ou moins rapprochées. Plusieurs fenêtres de la face du derrière de l’hôtel voient même aussi ladite place. Enfin, c’est par cette place que les occasions solennelles le Roi arrive et fait son entrée au dôme des Invalides. Un autre emplacement m’a été signalé comme ne pouvant avoir aucun inconvénient semblable et comme présentant encore mieux cet état d’isolement et de peu de fréquentation que l’on parait avoir en vue : c’est le rond point dit place de Breteuil auprès des abattoirs de Grenelle » (9). La guillotine installée aux abattoirs de Grenelle ! Cette perspective, même à l’époque, a dû jeter un froid.

Loin de se laisser arrêter par cette déconvenue, le 2 janvier 1832, le garde des sceaux se tourna à nouveau vers le procureur général et le préfet de la Seine afin que ceux-ci se mettent en quête d’un autre lieu. Cinq jours après, le comte de Bondy annonçait avoir trouvé l’endroit idéal : la place de la barrière d’Italie « l’emplacement est vaste, peu fréquenté et très près de la prison dans laquelle sont détenus les condamnés, ce qui est plus conforme à tous les sentiments d’humanité » (10). Et sans plus attendre, le même jour, 7 janvier, le préfet prenait un arrêté indiquant que « les condamnations portant peine capitale seront à l’avenir exécutée sur l’emplacement qui avoisine la barrière d’Italie » (11). C’était aller bien vite en besogne car, presque aussitôt, on réalisa que cette place présentait de multiples inconvénients.

Sans qu’on sache vraiment qui en inspira la désignation, ce fut finalement la barrière Saint Jacques, située aujourd’hui au carrefour que forment la rue du faubourg Saint-Jacques et le boulevard du même nom, qui fut définitivement choisie comme lieu des exécutions. Le 20 janvier 1832, le préfet de la Seine signa un nouvel arrêté – le troisième en moins de trois mois sur le même sujet – officialisant enfin cette décision :
« Considérant que la place de Grève ne peut plus servir de lieu d’exécution depuis que de généreux citoyens y ont glorieusement versé leur sang pour la cause nationale ; Considérant qu’il importe de désigner de préférence des lieux éloignés du centre de Paris et qui aient des abords faciles ; Considérant en outre que, par des raisons d’humanité, ces lieux doivent être choisis le plus près de la prison où sont détenus les condamnés ; Considérant que sous ces différents rapports la place située à l’extrémité de la rue du faubourg Saint Jacques a été désignée de préférence à toute autre, les condamnations seront à l’avenir exécutées à cet emplacement » (12).

La barrière Saint Jacques fut utilisée pour l’exécution des condamnés parisiens pendant près de vingt ans. La guillotine y fonctionna pour la première fois le 3 février 1832, à 8h30. Le supplicié, nommé Marie-Philippe Desandrieux, âgé de soixante-huit ans, avait assassiné avec deux complices un vieillard et sa fille pour les voler. Dans la préface de l’édition de 1832, de son roman Le dernier jour d'un condamné (13), Victor Hugo relate à sa façon cette première exécution à la barrière Saint-Jacques : « À Paris, nous revenons au temps des exécutions secrètes. Comme on n'ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme on est lâche, voici ce qu'on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un homme, un condamné à mort, un nommé Désandrieux, je crois ; on l'a mis dans une espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts, cadenassé et verrouillé ; puis, un gendarme en tête, un gendarme en queue, à petit bruit et sans foule, on a été déposer le paquet à la barrière déserte de Saint-Jacques. Arrivés là, il était huit heures du matin, à peine jour, il y avait une guillotine toute fraîche dressée et pour public quelque douzaine de petits garçons groupés sur les tas de pierres voisins autour de la machine inattendue; vite, on a tiré l'homme du panier, et, sans lui donner le temps de respirer, furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa tête. Cela s'appelle un acte public et solennel de haute justice. Infâme dérision ! » (14).
J.-J. J.

(1) Jacques Delarue, Le métier de bourreau, Paris, Fayard, 1979, p. 271.
(2) Archives Nationales, BB/18/1323, pièce 552.
(3) Idem, pièce 553.
(4) Idem, pièce 555.
(5) Ibidem.
(6) Idem, pièces 558 et 559.
(7) Idem, pièces 561 et 564.
(8) Idem, pièce 565.
(9) Idem, pièce 569.
(10) Idem, pièce 571.
(11) Idem, pièce 572.
(12) Idem, pièce 575. 

(13) Cette préface est datée du 15 mars 1832.
(14) Victor Hugo, Le dernier jour d'un condamné, Paris, E. Rendul, 1832, pp. xx-xxi.
x

3 avril 2010

Le préfet des Landes réclame un uniforme pour le bourreau


Sous l’Empire, les relations entre Jean-Marie Valentin-Duplantier, le préfet des Landes, et Jean-Baptiste Peyrussan, l’exécuteur de ce département, étaient particulièrement exacerbées. Le premier reprochant au second son insupportable désinvolture et son manque d'humilité. Pour le représentant de l’Etat un bourreau se devait de vivre à l'écart de la société et, afin que chacun puisse reconnaître les fonctions infamantes dont il était chargé, préconisait qu’on l’oblige à porter une marque distinctive.

Jean-Baptiste Peyrussan appartenait à une ancienne famille d’exécuteurs des Landes. Né vers 1775, il était l’aîné d’une importante fratrie issue de Jean Peyrussan, bourreau de Bordeaux, lui-même fils du bourreau de Bayonne. Fidèle à la tradition, il avait commencé par aider son père, dans la Gironde, avant d’être nommé adjoint de l’exécuteur des Landes à qui il avait succédé vers 1798. Comme presque tous les membres de sa profession il pratiquait aussi, avec plus ou moins de succès, le métier de guérisseur « possédant par mes études le talan dacomoder toute sorte de fracteures » comme il s’en flatte dans une de ses lettres, en novembre 1800. (1)

Le 21 mars 1806, le préfet Valentin-Duplantier adresse à « Son Excellence le Grand Juge, Ministre de la justice » un courrier dans lequel il se plaint de l’insolente liberté du bourreau des Landes, réclamant qu’on l’oblige à porter un signe pour le reconnaître : « On avait autrefois senti la nécessité de distinguer dans la société les hommes qui se livraient à la profession d’exécuteurs des jugements des cours criminelles. Les temps de désordre ont pu suspendre un moment cette mesure utile, mais n’ont pu détruire les motifs trop légitimes qui l’avaient dictée. Dans quelques provinces on avait adopté comme le meilleur moyen un uniforme tellement marquant qu’il ne laissait aucune part à la méprise et rassurait les honnêtes gens. Plus que jamais il est utile de faire revivre ces anciens usages. » Il énumère en même temps ce qu’il lui reproche : « L’individu employé à la Cour criminelle de Dax, insolent par caractère, barbare par l’habitude des spectacles les plus effrayants, affecte de profiter de l’ignorance des étrangers qui ne le connaissent pas, ou de surprendre les personnes qui savent ce qu’il est ; il cherche toutes les occasions de présenter au milieu des rues la main aux dames, d’offrir des renseignements aux personnes qu’il croit étrangère et d’aller dans les cafés, les spectacles, les bals et autres lieux publics, de se mêler dans les jeux, dans les fêtes qu’il est bien sûr de troubler par sa seule présence, obligeant ainsi les habitants paisibles ou à se porter envers lui à des voies de fait pour l’exclure, ou à se séparer en cédant à son extrême effronterie. » (2)

Le ministère de la justice étant apparemment peu pressé de statuer sur cette question, le préfet écrit à nouveau, le 10 mai suivant, pour réclamer des sanctions contre Peyrussan. Insistant, encore une fois, pour qu’on l’oblige à porter une marque infamante : « Son insolence n’a pas diminué, il l’a poussée au point de me dire qu’il n’était pas esclave et qu’il donnerait sa démission ou se casserait un bras pour se mettre hord d’état de travailler plutôt que de s’assujettir à aucune gêne […] Je lui ai souvent fait des reproches, mais aucune loi, aucun règlement, ne m’indiquant des moyens de répression, je n’ai pas cru devoir m’en permettre d’arbitraires. Il serait néanmoins essentiel qu’il en existât et j’aurais à m’en féliciter contre un jeune homme trop insubordonné. Ne serait-il pas possible de le soumettre à quelque marque distinctive ? » Constatant aussi, avec agacement, que l’indocile exécuteur est loin d’être isolé à Dax : « Je dois dire avec regret que cet homme s’est fait des partisans dans notre ville, soit en faisant beaucoup de dépenses, soit en donnant ses soins à des indigents, sous prétexte qu’il a quelques connaissances dans la chirurgie. » (3)

En juin 1806, Pierre-Joseph Doriginy, chef de la deuxième section de la première division du Ministère de la justice, rédige un rapport à l’usage du ministre. Il y exprime avec beaucoup d’humanité l’injustice qu’il y aurait à obliger les bourreaux à porter un uniforme : « Le préfet des Landes sollicite l’adoption d’une mesure générale qui contraindrait les exécuteurs à porter une marque distinctive qui les fit reconnaître en tous temps. Le préfet observe qu’autrefois quelques provinces avaient pris ce moyen d’empêcher que les exécuteurs ne puissent être confondus avec les autres membres de la société. Cette mesure dont l’utilité ne se fait pas vivement sentir parait au moins très rigoureuse. Il semble cruel de forcer une classe d’homme à être sans cesse sous le poid de l’ignominie, de l’empêcher d’en jamais sortir : n’est-ce pas assez que par leur état les exécuteurs soient souvent forcés de se montrer en public et d’y être en but à l’opinion qui les flétrit ? Dans l’ancien régime, dit-on, quelques provinces avaient adopté la mesure qu’on propose ; cela est vrai ; mais dans un bien plus grand nombre on avait senti tout ce qu’elle a de dur et on l’avait rejettée. » (4)

Si le préfet des Landes n’obtint pas gain de cause en ce qui concerne le port d’une marque pour les exécuteurs, il réussit cependant à se débarrasser de Jean-Baptiste Peyrussan. Celui-ci fut destitué le 28 juin 1806 et remplacé par son frère, Raymond. Muté à Riom, vers 1812, l’ex bourreau de Dax était à nouveau sans emploi en 1823. A cette époque il était père de deux enfants, un fils de 21 ans « au service » et une fille de 22 ans, installée à Bordeaux. Il ne percevait qu’une petite pension de 400 francs par an (5). Il résidait toujours à Bordeaux, vers 1828, logé 27 rue Lambert.

(1) Archives Nationales, BB/3/211.
(2) Archives Nationales, BB/3/212.
(3) Ibidem
(4) Ibidem
(5) Archives Nationales, BB/3/216.


17 mars 2010

Essai d'une nouvelle guillotine à Lille (1794)


Au début de l’année 1794, La commune de Lille fit construire une nouvelle guillotine par un charpentier local. Avant sa mise en service, les administrateurs du directoire demandèrent au bourreau de la ville de procéder, en leur présence, aux vérifications d’usage. Pierre-Joseph Foyez, exécuteur des hautes œuvres de Lille depuis plus de vingt-cinq ans (1) et Charles-Louis, son fils, qui était aussi son aide, testèrent la machine en guillotinant deux moutons. Voici le procès verbal de ces essais :

« Le quinze pluviove de l'an second (3 février 1794) de la République Françoise une & indivisible, trois heures après midi, Nous Henri Sifflet et Louis Le Clercq administrateurs du Directoire du District de Lille, commissaires nommés par l'Administration pour être présens à l'épreuve d'une nouvelle guillotine, nous sommes transportés dans la maison du citoyen Deledicque, marchand charpentier, rue des trois anguilles, où étant & en présence des citoyens Pierre Boisserie, officier municipal de la commune de Lille, Pierre-Joseph Dumont, architecte adjoint au génie, & Deledicque, marchand charpentier, avons par les citoyens Pierre & Charles-Louis Foyez, exécuteurs de la Loi, fait faire l'épreuve de la nouvelle guillotine à bascule, construite d'après le plan de celle de Paris, en faisant opérer sur un mouton vivant garni de toutes ses laines; ayant attaché à cet effet l'animal sur la bascule, le tranchant étant tombé, la tête de l'animal fut bien séparée de son corps, mais elle resta suspendue par les laines du cou.
Ayant examiné attentivement quelle étoit la cause de cet événement, nous avons remarqué que la laine qui s'étoit introduite sur les côtés avoit retenu la tête et l'avoit empêchée de tomber sur l'échafaud.
Pour nous en assurer nous avons fait amener un second mouton, & après avoir pris la précaution de faire couper les laines qui environnoient le cou & la tête & l'avoir fait placer sur la bascule, le tranchant étant tombé, la tête fut à l’instant entièrement séparée du corps. La guillotine ayant fait alors tout l’effet qu’on pouvoit en attendre nous avons fait dresser le présent procès verbal.
Henri Sifflet et Louis Le Clercq, administrateurs du Directoire du District de Lille. » (2)

(1) Trois mois seulement après avoir essayé cette nouvelle guillotine, Pierre-Joseph Foyez mourut le 30 mai 1794 dans sa maison de la rue des Etaques.
(2) Archives départementales du Nord, Série L, district de Lille, liasse 53. Document publié in Bulletin de la Société d’Etudes de la Province de Cambrai, tome XII, 1908, Lille, Lefebvre-Ducrocq, 1908, pp.267-268.


10 mars 2010

Une course à l’échafaud


En août 1836, la presse spécialisée dans les affaires criminelles relate un incident survenu lors du transport d’un condamné à mort sur les lieux de son exécution. Un tel épisode, qui avait déjà eu des précédents, aurait pu davantage relever de l’anecdote burlesque s’il ne s’était pas agi de la mise à mort d’un condamné, moment particulièrement grave et solennel.
Le 31 mai 1836, la cour d’assises de Paris avait condamné à la peine capitale le nommé Benito Pereira, 35 ans, espagnol, ancien moine bénédictin devenu ouvrier ébéniste à Paris. En 1831, l’homme avait abandonné son couvent des environs de Burgos, en Espagne, pour se réfugier en France. On apprendra plus tard qu’il était soupçonné d’une tentative d’empoisonnement sur les religieux de son monastère. D’abord installé à Bordeaux, chez un compatriote, il ne tarda pas à le quitter, non sans lui avoir volé, pendant son séjour, différents objets de valeur. Arrivé à Paris, il fut accueilli par l’abbé Borja qui, très charitablement, lui fit apprendre le métier d’ébéniste, en payant lui-même ses frais d’apprentissage. Pour tout remerciement, l’ingrat lui déroba une somme de 160 francs. Chez son bienfaiteur, Pereira avait fait la connaissance de l’abbé Ferrer, un prêtre espagnol dont il avait su gagner l’affection. Celui-ci vint le voir dans son atelier et, tout naturellement, l’invita chez lui, à la Maison des frères de l’école chrétienne du 6ème arrondissement, où il avait été nommé aumônier en juillet 1835. Au cours d’une de ses visites, l’ancien moine découvrit que son hôte possédait une montre en or, un livret de Caisse d’épargne crédité d’une somme de 900 francs et 400 francs en espèces. Le 29 octobre 1835, au matin, muni d’un équarrissoir qu’il avait dérobé chez son patron, Benito Pereira se rendit chez l’abbé Ferrer. Le lendemain on retrouva le prêtre, baignant dans son sang. Il avait été assassiné avec un outil de forme quadrangulaire.
Trois semaines plus tard, le 21 novembre, Pereira fut arrêté. On découvrit sur lui la montre et le livret de Caisse d’épargne de la victime. Malgré ses dénégations il fut envoyé aux assises et condamné à mort. (1)

Jeudi 4 août 1836, l’exécuteur des arrêts criminels de Paris se présenta à la prison de Bicêtre pour y prendre possession du condamné. Deux voitures et une escorte de gendarmes à cheval attendaient au dehors pour le conduire au rond-point de la barrière Saint-Jacques où on avait dressé la guillotine. Depuis quelques mois ce n’était plus Henry Sanson lui-même qui présidait aux exécutions – bien qu’il y assistait – mais son aide principal Jean-Pierre Piot (2). La suite nous est racontée par les journaux :

« Selon l'usage, en sortant de Bicêtre, le patient monte dans la première voiture couverte avec deux aides de l'exécuteur; derrière et immédiatement après, vient le fiacre qui conduit l'exécuteur et un autre aide. Ces deux voitures sont ordinairement encadrées par les cavaliers servant d'escorte mais hier la voiture du condamné roulait avec une telle vitesse, que les gendarmes se virent obligés de faire prendre le galop à leurs chevaux, pour ne suivre que la voiture du patient, en laissant en arrière, et loin d'elle, le fiacre de l'exécuteur. Celui-ci, mécontent de se voir ainsi a l'écart, criait par la portière au chef commandant l'escorte de faire entourer sa voiture par ses soldats, et de faire ralentir le pas de la première jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe; mais le sous-officier était sourd à sa voix, et la marche, loin de se ralentir, n'en devenait que plus rapide. Alors l'exécuteur a fait arrêter son fiacre, d'où il est descendu pour courir à toutes jambes après les gendarmes, qu'il a enfin rejoints, et aussitôt la voiture du patient a cessé de router. Tout à coup de vifs débats s'engagent entre l'exécuteur et le chef commandant l'escorte. « Je n'ai aucun ordre à recevoir de vous, dit le maréchal-des-logis à l'exécuteur; ma mission est d'escorter le condamné, et non pas vous. Vous vous trompez, lui répond celui- ci, le patient n'est pas le seul que vous deviez escorter vous êtes ici pour me protéger contre toute attaque qui pourrait être dirigée par la malveillance dans l'intention de paralyser l'exécution des arrêts de la justice. Encore une fois, je ne vous connais pas, ajoute le sous-officier les gendarmes ne doivent obéissance qu'à moi seul. C'est une erreur, réplique vivement l'exécuteur; jusqu'après le supplice du condamné, c'est à moi qu'il appartient de donner des ordres pour la sûreté de l'exécution de l'arrêt; d'ailleurs, il serait inhumain d'exposer le patient à m'attendre au pied de t'échafaud, et si vous persistez à ne pas escorter ma voiture en même temps que celle du condamné, je vous déclare que je n'irai pas plus loin, et que vous assumerez sur vous toutes les conséquences du retard de l'exécution. Ce colloque s'est prolongé encore quelques instans enfin la résolution bien arrêtée de l'exécuteur de ne pas avancer plus loin sans escorte a déterminé le chef de la troupe à envelopper les deux voitures d'une double haie de cavaliers, et le cortège est enfin arrivé au lieu du supplice à huit heures moins un quart, sans nouveaux incidens. » (3)

Quelques minutes plus tard Benito Pereira était guillotiné.

(1) Archives Nationales, BB/24/2008/1.
(2) H. Sanson, Mémoires des Sanson, Tome VI, Paris, Dupray de la Mahérie, 1863, p. 520.
(3) Gazette des tribunaux (5 août 1836), Journal des débats politiques et littéraires (6 août 1836).



10 février 2010

Le bourreau d’Angoulême gracié par le régent


Le bourreau n’est pas au dessus des lois. Quand il commet un homicide il doit s’attendre à être condamné comme un simple justiciable. Mais s’il sait plaider sa cause il peut parfois être gracié. C’est le cas de Pierre Guitton, exécuteur des sentences criminelles de la ville d’Angoulême au début du XVIIIème siècle, dont nous avons retrouvé l’histoire aux archives départementales de la Gironde.

A la mort de Louis XIV, les Guitton sont propriétaires de l’office de bourreau de la capitale de l’Angoumois depuis déjà un quart de siècle. Le père, Robert, habite la paroisse Saint-Martial. Il a épousé Catherine Pinocheau, fille de son prédécesseur. Lorsqu’il décède, Pierre son fils aîné lui succède. Marié à Marguerite Gendron, ce dernier ne parait avoir occupé ces fonctions que pendant une dizaine d’années.

En 1713, Pierre Guitton est préoccupé par une grave affaire de famille. Sa jeune belle sœur, Jeanne Gendron, à peine âgée de treize ou quatorze ans, s’est laissé suborner par une maquerelle, la femme Ardillier. Epouse d’un verrier de Limoges, appelé Pierre Bret, la redoutable entremetteuse ne s’est pas contentée d’attirer la jeune fille dans sa maison, elle l’a aussi encouragée à voler différents effets à ses parents ainsi qu’à l’exécuteur de Limoges. Informé de tous ces faits, Guitton est résolu à régler lui-même ce problème. C’est ainsi que le 22 septembre, il tambourine à la porte de la maison de la femme Ardillier, bien décidé à arracher sa belle sœur à « ce mauvais commerce » et à récupérer, en même temps, tous les objets qu’elle a clandestinement emportés. Malheureusement pour lui l’intraitable tenancière lui oppose un refus tout net. Elle a obligé la fugitive à se cacher sous un lit, dans une chambre. Elle commence par protester de sa bonne foi, niant la présence de Jeanne Gendron dans sa maison. Mais quand le bourreau reconnait des bas, puis d’autres vêtements volés, le doute n’est plus permis. Confondue et furieuse, la dame Ardillier se rue sur Pierre Guitton « lui sauta à la gorge et lui donna des coups de pied et de poings en le traitant de B. de chien et lui disant toutes sortes d’injures.» Surpris, le bourreau recule et tente de se dégager des mains de la terrible harpie. Elle revient à la charge. Pour se protéger, il tire alors son épée et, dans la lutte, la blesse à la cuisse gauche. La dame se serait empalée elle-même sur la lame… Hélas, elle ne survit pas à la blessure et décède quelques jours plus tard « n’ayant reçu aucun secours tant elle est en horreur dans ladite ville de Limoges. »
La justice s’empare de l’affaire. Bien qu’aucune partie civile ne se soit constituée, les magistrats se rendent au domicile de la femme Ardillier, y découvrent la belle sœur de l’exécuteur et les effets volés. Pierre Guitton, décrété de prise de corps, est recherché. Pas très activement semble-t-il. En effet, ce n’est que cinq ans après cette affaire – et bien qu’il ne se soit jamais caché – qu’il est finalement arrêté le 9 août 1718. A l’issue d’un premier procès il est d’abord condamné, le 31 août, aux galères à perpétuité. Ayant fait appel, le bourreau d’Angoulême est transféré dans les prisons du parlement de Bordeaux chargé d’examiner à nouveau son cas. Prudent et sans doute habilement conseillé, il n’attend pas le verdict des magistrats bordelais pour adresser une demande de grâce au jeune roi.
Pendant sa détention, sa femme a mis au monde une fille, Françoise, née le 23 janvier 1719 à Angoulême.
Dans le courant du mois de mars, la grâce tant espérée est enfin signée par le régent Philippe d’Orléans, au nom de Louis XV. (1) C’est sans compter sur l’obstination du parlement de Bordeaux qui, nonobstant les lettres royales, fait des difficultés pour les enregistrer. C’est que dans l’intervalle, pendant que Pierre Guitton sollicitait sa rémission, les juges ont rendu un nouvel arrêt contre lui, le 3 février 1719, le condamnant à cinq années de galères. Une autre demande de recours est alors adressée au monarque. Il faut croire que notre exécuteur continue à bénéficier des faveurs royales. Le 6 juillet suivant, de nouvelles lettres sont expédiées de Paris par lesquelles le duc d’Orléans « imposant silence à notre procureur général, ses substituts présent et avenir... » décharge le condamné de sa peine de cinq ans de galères. (2)
Après avoir passé presque un an en prison, Pierre Guitton peut enfin rentrer chez lui à Angoulême.
Sa femme accouche encore d’une fille, Catherine, le 15 décembre 1722. Quelques années plus tard, son beau-frère, Jean Jaquinet, lui succède comme bourreau de cette ville.

(1) Archives départementales de la Gironde, 1 B 42 f°56 r°/v°.
(2) Idem, f°56 v°/f°57 r°.


4 février 2010

Une exécution au XVIIIe siècle vue par un anglais


Un anglais, Sacheverell Stevens, voyageant en Europe vers 1750, découvre à Paris le supplice de la roue.

" L'exécution eut lieu sur la place de Grève, qui est une sorte d'emplacement rectangulaire où se dresse la Maison de ville. Au milieu de cette place était érigé un échafaud ; à la demie de quatre heures, une charrette amena le prisonnier au lieu d'exécution : elle était encadrée des gardes de la cité qui marchaient en procession deux par deux. Un prêtre ou père confesseur accompagnait l'homme qui allait mourir. On avait planté sur l'échafaud une large croix de forme exactement semblable à celle communément appelée de Saint-André. Puis le bourreau et ses assistants y installèrent le prisonnier de telle façon que ses bras et ses jambes épousassent exactement la forme de la croix et lui lièrent solidement les membres : au-dessous de ses bras et de ses jambes, ils avaient fait une entaille dans le bois pour marquer où le bourreau devrait frapper pour briser les os avec le plus de facilité. Ce dernier avait à la main une grande barre de fer assez semblable à ces leviers dont se servent nos manœuvres et il lui rompit les bras pour commencer et peu après les deux cuisses : c'était un spectacle pénible et choquant de voir le supplicié soulever son corps comme par vagues successives dans son agonie extrême et de contempler les terribles grimaces qui tordaient son visage : il mit très longtemps à mourir et son supplice se fût prolongé très longtemps encore si bourreau ne lui avait donné le coup de grâce en le frappant à l'endroit de l'estomac, mettant fin ainsi à l'indicible martyre du pauvre hère; une fois mort, on le descendit de sa croix pour le placer sur une roue fixée en haut d'un poteau où il demeura exposé pendant quelque temps; c'est cette partie de la cérémonie qui fait dire d'un condamné qu'il a été rompu sur la roue alors qu'à vrai dire c'est sur une croix, comme nous venons de le décrire."

S. Stevens, Remarques diverses faites sur le vif au cours d'un tour de sept ans à travers la France, l'Italie, l'Espagne et la Hollande, Londres, 1756.
X

3 février 2010

Une femme rouée à Lille (1683)


  Appliquée depuis le XVIe siècle, la peine de la roue était exclusivement réservée aux hommes. Les traités juridiques de l’ancien régime expliquent que c’est uniquement pour une question de pudeur que ce châtiment n’était pas appliqué aux femmes : « Les femmes ne sont point condamnées à cette peine, par des raisons de décence & d'honnêteté publique. » Aussi étonnant que cela puisse paraître, il y eut quelques exceptions à cette règle. Nous en avons trouvé un exemple dans le Nord, à la fin du XVIIème siècle.

En 1683, à Lille, six jeunes filles accusées de sorcellerie avaient été condamnées à mort. Outre que l’exécution de plusieurs sorcières en même temps, sur la principale place de la ville, était un événement inusité, les juges avaient décidé de leur appliquer une sanction exemplaire, susceptible de frapper durablement l’opinion. En effet, ils avaient ordonné que trois d’entre elles seraient pendues, deux autres étranglées et la dernière… rouée. On imagine que cette subtile distinction des peines correspondait à une sorte de graduation de la culpabilité de chaque condamnée.

Le mercredi 13 octobre, devant une foule nombreuse, les six sorcières furent livrées au bourreau de Lille et à ses aides. L’artisan lillois Pierre-Ignace Chavatte, témoin de cette exécution, note dans son journal que « la justice a duré deux heures, depuis 3 jusqu’à 5 heures et un peu plus. » (1)
La première eut la langue coupée « avec un sigeau » (ciseau) puis achevée au garrot. Le chroniqueur précise « elle ne fut pas estranglée, elle fut meurdrie à l’estaque. » Attachée à un poteau – appelé estacque en patois local – elle mourut sans doute étouffée. La seconde subit le même traitement. Trois autres furent pendues.
Quant à la dernière, nommée Marie-Madeleine Wagon, elle fut soumise – sans qu’on puisse expliquer pourquoi – au terrible supplice de la roue. Pierre-Ignace Chavatte détaille le déroulement de cette singulière exécution : « Sur l’échafaud elle se descoutra elle mesme : elle ota son devantier et puis son rochet et puis une petite baie ; et elle avait des quenneson blanc, et elle-même se jetta dessus la croix fort constamment et estant sur la croix on commença à l’estranglé et puis après luy furent donné trois coups de barraine de fer sur le ventre et après le bourreau ala au bilion pour le retord la corde et après y reprend encore le dit barreau de fer et lui donna encore cinq coups et fut luy rompu les bras et les jambes. » (2)
On peut interpréter cette description de la manière suivante : Arrivée sur l’échafaud Marie-Madeleine Wagon se déshabilla elle-même ; elle retira son tablier, sa robe et ne conserva qu’un caleçon. Avec beaucoup de courage elle s’allongea sur la croix de Saint-André. On lui passa une corde autour du cou qui, en se resserrant, lui fit perdre connaissance. Alors, avec une barre de fer, le bourreau lui donna trois coups sur le torse. Puis, en tordant encore le garrot, acheva de l’étrangler. Enfin, il reprit son coutre et lui brisa successivement les bras et les jambes.

(1) Bibliothèque Nationale, N.A.F. 24089 f°302r°/v°.
(2) Ibidem.


28 janvier 2010

La belle et le bourreau


La vie sentimentale des Sanson, bourreaux de Paris, n’a guère passionné les historiens. Pourtant, plusieurs membres de cette célèbre dynastie ont collectionné les aventures amoureuses, à commencer par Charles, premier du nom, qui eut une liaison tumultueuse avec la fille d'un loueur de carrosses. Poursuivi et emprisonné pour enlèvement il n'en continua pas moins à la fréquenter, même après qu'elle eût épousé un autre. Charles-Henry, son petit fils, marié en 1766 avec Marie-Anne Jugier, fille d’un bourgeois de la paroisse de Montmartre, n’était pas insensible aux charmes des filles publiques qui fréquentaient le « camp des tartares » au Palais Royal (1). Le journal du libraire Siméon-Prosper Hardy rapporte, à ce sujet, une anecdote amusante :

« Lundi 6 février 1786. Ce jour sur le soir le nommé Sanson, exécuteur des hautes œuvres se promenant au Palais Royal sous l'une des galeries dite "le camp des tartares" et y ayant soi-disant acosté une des élégantes impures qui ont coutume de fréquenter ce lieu devenu pour elles si avantageux; avec laquelle il avoit déjà par suite de conversation et de jolis propos, conclu comme une espèce de pacte ou de marché; n'est pas peu surpris de se voir tout à coup éconduit et congédié par la donzelle probablement avertie sourdement de l'ignominieuse profession du personnage auquel elle s'était arrêtée; d'où il résulte une très plaisante rixe accompagnée d'injures et de menaces réciproques, dont s'amusent infiniment toutes les personnes qui en sont témoins et dont on s'entretient dans les petits soupés. » (2)

(1) A la veille de la révolution, la partie du Palais Royal qui n’était pas encore achevée était occupée par des hangars de planches qui formaient trois rangées de boutiques et deux galeries couvertes. Ces constructions provisoires – qui ont duré quarante-trois ans – reçurent le nom évocateur de camp des tartares notamment en raison de la faune interlope qui les fréquentait.
(2) Bibliothèque Nationale, Ms Fr. 6685 f°286.



24 janvier 2010

Accident du travail


Au cours de l’histoire, combien d’exécuteurs ont été blessés, voire tués, dans l’exercice de leur profession ? Il est impossible d’en faire le recensement. Le cas d’Antoine Reine, évoqué ci-dessous, constitue un exemple intéressant de la relative dangerosité du métier de bourreau.

Né le 4 février 1799 à Dugny-sur-Meuse, en Lorraine, et bien que fils d’un bourrelier, Antoine Reine appartient à une importante dynastie de maîtres des hautes et basses œuvres de l’Est de la France. Au printemps 1816, à peine âgé de dix-sept ans, il obtient son premier poste comme adjoint de Jean-François Guerchoux, exécuteur en chef de Toulouse. Hébergé au domicile de son patron, 6 place Saint-Julien, il apprend le métier aux côtés de Laurent, Henri-Mathieu et Jean-Pierre Guerchoux, les fils du bourreau.

Moins d’un an à peine après son arrivée en Haute-Garonne, on lui confie déjà la responsabilité de mettre à exécution certaines sentences. Notamment l’exposition des condamnés. Le 19 décembre 1816 la justice a condamné le nommé Pierre Conspeyre à cinq ans de travaux forcés et à être, préalablement, attaché au carcan pendant une heure sur la place publique de Labarthe-Rivière près de Saint-Gaudens. L’ordre d’appliquer le jugement est transmis au bourreau le 8 janvier 1817. Comme la commune où doit avoir lieu l’accomplissement de la peine est située à près de cent kilomètres de Toulouse, Jean-François Guerchoux, souffrant d’une hernie, délègue ses deux adjoints – dont Antoine Reine – pour appliquer le jugement (1). Le 15 janvier, Reine est à Labarthe-Rivière et procède, sans incident, à l’exposition du condamné.
Le lendemain, il reprend la route pour rentrer à Toulouse. Le mauvais temps rend la marche difficile. Le jeune exécuteur-adjoint, dans la crainte d’une mauvaise rencontre, est armé d’un fusil chargé. Alors qu’il arrive à Martres-Tolosane, sur la rive gauche de la Garonne, soudain il tombe, provoquant l’explosion de son arme. Gravement blessé à la main droite, il regagne Toulouse. Le coup « a emporté les doigts et fracassé les os du carpe et du métacarpe ainsi que les parties molles » (2) La blessure est telle qu’il faut procéder à l’amputation du membre au niveau du poignet. Le 17, il est opéré par le professeur Naudin, de l’école de médecine de Toulouse.

Désormais infirme, Antoine Reine est contraint de renoncer à ses fonctions d’exécuteur-adjoint. En juin 1817, sans ressources, sans emploi, il écrit au ministère de la justice pour réclamer un secours alimentaire. (3)
L’achèvement prématuré de sa carrière d’exécuteur l’oblige à quitter Toulouse pour regagner sa Lorraine natale. Il s’installe d’abord chez ses parents, à Saint-Mihiel, dans la Meuse, et travaille avec son père comme bourrelier. Le 9 mars 1819, il épouse à Verdun Marie-Joseph Viard, issue d’une famille d’équarisseurs- maîtres des basses œuvres apparentée aux bourreaux de cette ville. Le couple s’établit à Varennes-en-Argonne où, en l’espace de vingt ans, naîtront leurs douze enfants. Antoine Reine n’a, pour faire vivre sa famille, qu’un secours annuel comme exécuteur sans emploi et les modestes revenus que lui procurent ses activités d’équarisseur. Il meurt à Varennes le 13 juillet 1844. Comme veuve d’un ancien exécuteur des sentences criminelles, Marie-Joseph Viard continuera à bénéficier d’un secours alimentaire de 300 puis 450 francs (4), jusqu’à son décès survenu le 11 mars 1885.

(1) L’autre adjoint pourrait être Pierre Rigal, décédé en 1817, ou l’un des trois fils de Jean-François Guerchoux.
(2) Archives Nationales, BB 3 216.
(3) Ibidem
(4) Archives départementales de la Meuse, 1 U 9.

17 janvier 2010

De la difficulté de trouver un bon exécuteur en Auvergne


Nommé intendant d’Auvergne en décembre 1684, Pierre de Bérulle (1) arrive dans cette province avec l’intention d’y remettre de l’ordre. Stupéfait, il découvre notamment que la justice s’est singulièrement relâchée. Cent-vingt meurtres ont été commis en quatre ans. Pas un n’a été puni ! « On manque de juges dans la montagne » constate-t-il en citant l’exemple du bailliage de Saint-Flour où, faute de magistrats, les jugements se sont plus rendus. Ailleurs, un nommé Balthazar, « conseiller ruiné qui n’a que sa charge pour tout bien » dirige seul le bailliage, le lieutenant général « est à Paris depuis sept ans ! et n’exerce pas ses fonctions.»

Pour mettre un terme à cette criminalité, Bérulle lança dans toutes les directions ses hoquetons (2) et sa maréchaussée. En quelques mois il parvient à purger les montagnes, remplit les prisons et fait tomber quelques têtes pour l’exemple. (3) Le 6 mars 1686 il écrit au contrôleur général : « Nos prisons sont pleines de scélérats et de faussaires; il y en a cinquante-huit dans celles de Riom et plus de cinquante dans celles de Clermont. Il ne se passe point de semaine que nous ne donnions des exemples au public par l'exécution de quelqu'un de ces misérables.» (4)

Mais pour exécuter les sentences l’intendant a besoin d’un bon bourreau. Il renvoie l’ancien exécuteur de Riom, qui s’est montré particulièrement maladroit, et fait venir un maître expérimenté. Il s’agit de Georges Brunet, âgé de trente-trois ans, bourreau de Nevers. Comment l’a-t-il persuadé de quitter la capitale du Nivernais, où il exerce depuis une dizaine d’années, pour les montagnes d’Auvergne ? On l’ignore. Brunet est natif de Riom, ce qui facilite sans doute sa connaissance du pays. Marié à deux reprises, père de six enfants (qu’il laisse avec son épouse en Bourgogne) c’est dans doute l’appât d’un bon salaire qui l’a déterminé à accepter ce poste.

Dès son arrivée à Riom, Georges Brunet se met immédiatement au travail. Conscient qu’on ne saurait se passer de ses services, il en profite pour avancer ses exigences. Voici ce que l’intendant Bérulle écrit au contrôleur général, à son sujet, le 25 avril 1686 : "Nous avons fait venir de Nevers un exécuteur: c'est un ouvrier nécessaire en ce pays, et, comme il est habile, il veut qu'on le loge; nous n'avons pu trouver dans la ville aucune maison qu'on voulust luy louer; il menace de nous quitter. Il ne se trouve que cette maison que louoient les trésoriers de France, dont on puisse se servir; il y faut pour une cinquantaine d'écus de réparations. Je vous prie de me mander si vous trouvez bon qu'on prenne ladite maison et que j'y fasse les réparations nécessaires, ou aux dépens de ceux qui en ont joui, ou aux dépens du domaine. Cet officier est extrêmement nécessaire par l'occupation qu'on lui donne journellement, et l'on a de la peine d'en trouver qui sachent leur mestier. Un Père de l'Oratoire, assistant à la roue un criminel, pensa estre tué à coups de pierres à cause de l'ignorance de l'ancien exécuteur, qui donna plus de cent coups à ce misérable, qui languit très longtemps sans pouvoir mourir. L'on se servit, il ya quelques jours, d'une charrette et d'un cheval qu'on trouva dans la ville, pour porter aux fourches le corps d'un criminel le maistre n'a plus voulu s'en servir, et en demande le payement, qui est de 40 ou 50 [livres]. L'on a donné, sous vostre bon plaisir, cet équipage à nostre nouvel officier, qui n'en avoit point, et j'en ordonneray le payement sur le domaine, si vous le jugez à propos." (5)

Le nouveau bourreau de Riom n’exerça que pendant un an ou deux seulement. Il est encore en Auvergne le 30 janvier 1687, date à laquelle son épouse, Marguerite, revend aux Carmélites de Nevers une chambre basse située rue du puits de Saint-Trohé, dans cette ville. L’acte précise que son mari, Georges Brunet, est « exécuteur de la haute justice de la ville de Riom en Auvergne. » Toutefois, le 26 février 1688 son dernier fils, Georges, est baptisé paroisse Saint Trohé, à Nevers. Est-il déjà rentré en Bourgogne ? Le 16 mai suivant, l’exécuteur de la haute justice de Riom – dont le nom n’est pas précisé – demande à la ville « de prélever, ainsi qu'il s'est toujours fait, un droit sur les denrées, sans quoi il sera contraint de se retirer » (6) Ce que les consuls acceptent en convertissant ce prélèvement en un salaire annuel. Ultime tentative de Georges Brunet pour accroitre son traitement ? Ce qui est certain, c’est qu’il retourna en Bourgogne peu de temps après. Il reprit son poste de bourreau de Nevers et l’occupa jusqu’à son décès, en 1709.

(1) Pierre, marquis de Bérulle, vicomte de Guyencourt, conseiller du roi et maître des requêtes. Il fut intendant en Auvergne (décembre 1684-août 1687), à Lyon (août 1687-octobre 1694) puis premier président du Parlement de Dauphiné et commandant de la province. Il mourut en 1723.
(2) Corps spécial formant la garde particulière de l’intendant.
(3) Charles Felgères, Scènes et tableaux de l’histoire d’Auvergne, Paris, Le livre d’histoire, 2005, p. 319.
(4) A.M. de Boislisle, Correspondance des contrôleurs généraux de finances avec les intendants des provinces, tome 1 (1683 à 1699), Paris, Imprimerie Nationale, 1874, n°245 p.63.
(5) idem, n°269 p.69.
(6) Archives municipales de Riom, BB 90, f°11
.


7 janvier 2010

La guillotine et les bourreaux de Draguignan


Dans le Bulletin de la Société d’Etudes Scientifiques et Archéologiques de Draguignan et du Var, qui vient de paraître, avec notre ami Pierre Jean Gayrard nous avons eu le plaisir de signer une étude consacrée à la guillotine et aux bourreaux de Draguignan (1). Celle-ci fait suite à un précédent article publié dans ce même bulletin, l’année dernière. Depuis son arrivée dans cette ville, en 1798, la guillotine avait été remisée dans un hangar situé sur l’emplacement de l’ancienne glacière. Elle était montée sur roues et, à chaque exécution, par deux rails on la faisait glisser jusqu’au milieu d’une plate-forme où avait lieu le supplice. Plusieurs rapports d’inspection, retrouvés dans les archives, permettent de connaître les détails et le fonctionnement de cette machine. Soit par l’impéritie de certains exécuteurs, soit par la mauvaise qualité du matériel (à Toulon, l’échafaud était monté sur des tonneaux) elle ne fonctionna pas toujours parfaitement et plusieurs incidents furent à déplorer.
La seconde partie de l’article est consacrée aux bourreaux qui ont successivement exercé à Draguignan au XIXème siècle. Chacun d’entre eux fait l’objet d’une biographie particulière. Ce sont, dans l’ordre, Joseph Cheilan, Jean Wolff, Matthieu Burckhard, François-Joseph Heidenreich, Jean-François Heidenreich, Nicolas Chtarque, Laurent Bornacini et Jean Peyrussan.

(1) Jean-Jacques Jouve et Pierre Jean Gayrard, Draguignan, la guillotine et le bourreau. Les condamnations à la peine capitale dans le Var, XVIIIe – XXe siècle. Un supplément d’information. Bulletin de la Société d’Etudes Scientifiques et Archéologiques de Draguignan et du Var, Tome XLVII, Nouvelle série, Année 2009, pp. 115-123.

Société d’Etudes Scientifiques et Archéologiques
de Draguignan et du Var
21, Allées d’Azémar 83300 Draguignan
Tél. 04 94 68 38 32
societudesdraguignan@wanadoo.fr

30 décembre 2009

Les bourreaux de Verdun au XVIIème siècle (3)

 x
En complément à notre article précédent, l’écrivain lorrain Alain Fisnot a eu l’amabilité de nous communiquer un document intéressant, dont nous ignorions l’existence, qui pourrait avoir un rapport avec la mort brutale de Claude Miraucourt, le bourreau de Verdun.
Il s’agit d’un acte passé le 6 novembre 1707, par devant Mangin, notaire à Verdun (1). Soit seulement quatre mois avant le décès par empoisonnement de l’exécuteur et de sa femme. A cette date, Claude Miraucourt, exécuteur des sentences criminelles du bailliage de Verdun, et Françoise du Carle, son épouse, passent un traité avec Pierre Etienne, leur gendre, bourgeois de Verdun, et Louise Miraucourt, sa femme. En préambule, le notaire note : « C’est assavoir que lesdits Miraucourt et sa femme se trouvant incommodés journellement et hors d’estat de pouvoir travailler comme cy devant, pour cette cause ils se sont déportés de la place d’exécuteur des sentences criminelles de cette ville et banlieue et de mesme que ledit Claude Miraucourt en jouit présentement. Et ce pour et au profit dudit Pierre Etienne et sa femme pour en faire l’exercice au lieu et place dudit Claude Miraucourt pendant sa vie et celle de ladite Françoise du Carle. » Moyennant quoi tous les profits de cette charge entreront en communauté et seront employés « à la nourriture, entretien et nécessité » de chacun des deux ménages, lesquels résideront ensemble au domicile de Claude Miraucourt. Les revenus de l’exécuteur provenant, d’une part, du « blanchissage, vuidange et nectoyage des hauts et bas greniers et tout ce qui en despend » et, d’autre part, de trois-cents livres de gages annuels. Si, au terme de chaque année, il subsiste un reliquat des dépenses courantes, il sera partagé à égalité entre les deux familles. Il est stipulé que Pierre Etienne et sa femme ne pourront vendre ni « autrement disposer de ladite place » qu’après le décès de Claude Miraucourt et sa femme. Par ailleurs, si ce dernier venait à décéder pendant le cours de ce traité, il laissera un acte de démission en faveur dudit Etienne et non d’un autre. Lequel office appartiendra en totalité à Pierre Etienne aussitôt le décès de Françoise du Carle. Enfin, le document prévoit que les deux enfants mineurs de défunt Claude Miraucourt (2), ancien bourreau de Toul, seront également nourris, élevés et entretenus sur le budget commun, auquel ils contribueront par une pension annuelle.

Nous avons vu que les époux Miraucourt furent retrouvés empoisonnés le 28 février 1708. Le document qui précède confirme, à l’évidence, que le principal bénéficiaire de leur disparition était Pierre Etienne, leur gendre. Quant à conclure qu’il est l’auteur de l’assassinat de ses beaux-parents, nous n’en avons aucune preuve. Pas plus que la justice de cette époque qui, semble-t-il, n’entama aucunes poursuites contre lui.

Pierre Etienne devint donc bourreau de Verdun. Curieusement, cinq mois après le décès de ses parents, Louise Miraucourt - sa femme – s’éteignit à son tour le 28 juillet 1708. Seulement trois mois plus tard, Etienne se remaria à Metz, le 30 octobre 1708, avec Marie-Elisabeth Roch, fille d’Henry Roch, bourreau de Metz. Après le décès de cette dernière, il convola en troisième noces, en 1731, avec Marguerite Desmoret, fille de Nicolas, bourreau de Châlons. Puis, en 1746, quatre mois après la mort de celle-ci, il se rendit à Rouen pour y épouser Marie-Gabrielle Le Vavasseur, fille de Martin, bourreau de cette ville. Enfin, le 1er juillet 1749, à Verdun, il se maria une cinquième fois. Sa nouvelle épouse se nommait Marguerite Wolff. Elle était fille d’un bourreau allemand et veuve de Jean-Pierre Dalembourg, bourreau de Thionville. L’exécuteur de Verdun mourut dans ses fonctions le 21 juin 1750, âgé de 64 ans. Au moins quinze enfants naquirent de ses cinq mariages.

Bourreau des coeurs, bourreau tout court, Pierre Etienne n’a-t-il utilisé ses talents que dans le cadre de sa profession ? Un jour, peut-être, les archives nous livreront de nouvelles révélations à son sujet.

(1) Archives départementales de la Meuse, 12E165.
(2) Ce Claude Miraucourt, fils de Claude Miraucourt et de Françoise du Carle, fut bourreau de Toul de 1692 à 1706. Il mourut en 1706 laissant une fille, Nicole (née en 1692) et un fils, Pierre (né en 1700). 



23 décembre 2009

Les bourreaux de Verdun au XVIIème siècle (2)


Suppléant de Didier puis de Jean Martin, dès janvier 1630, Jean Miraucourt s’impose très vite comme le véritable exécuteur de Verdun. En mars 1631, le receveur de la ville lui verse les 10 francs qu’on lui a accordés, annuellement, pour son logement. Vers 1636 ou 1637, au départ définitif de Jean Martin, il devient le seul et unique maître des hautes œuvres de la cité. A cette époque, il perçoit 22 francs comme salaire annuel. Entre 1640 et 1651, ses rémunérations restent constantes, soit 10 francs pour son logement et 40 francs pour ses gages (1).
Jean Miraucourt et son épouse, Jeanne Gossin, se sont installés dans la paroisse Saint-Pierre-le-Chéri. C’est là que naissent, entre 1639 et 1641, leurs sept enfants. Ils reçoivent une certaine éducation. On note que le plus jeune, Claude, et sa soeur Jeanne, savent parfaitement signer.
Dès le début des années 1660, Jean Miraucourt s’est adjoint les services de son gendre, Nicolas Blin dit la boule.
Le 15 décembre 1668, les administrateurs de la ville sont alertés que « Jean Miraucourt, maître des hautes œuvres, s’ingère de prendre part de toutes les denrées qui se vendent et débitent en cette ville, quoy que son devancier n’avoit qu’accoustumé de prendre que de chacun panier de boeure, œufs, fromage et fruicts, 3 deniers tournois et ne prenoit aucune chose des vins, foins, charbon, bois et autres vivres et denrées, laquelle augmentation il a faite sans permission au scandale et à l’intérêt du publicq » (2). Le procureur syndic est chargé de s’en informer.

Devenu âgé et hors d’état de poursuivre ses fonctions, Jean Miraucourt démissionne en faveur de son fils Claude, qui est nommé à sa place le 21 août 1677. La ville en profite pour remplacer son droit de havage par un salaire et pour préciser ce qui lui est permis : « Lui ont donné pour tous gages la somme de 300 livres par an, laquelle lui sera payée d’avance par quartiers, à charge qu’il ne lèvera aucune chose sur les bourgeois et habitans de cette ville et faubourg, ni même les forains qui viendront vendre des denrées, ni même quand il fera justice. Outre plus lui avons accordé le blanchissage des bêtes en ville, faubourg et banlieue, à condition qu’il sera obligé d’enterrer toutes sortes de bêtes mortes et entrailles d’icelles partout où il s’en trouvera dans la ville, faubourg et banlieue. Ne pourra prendre ou exiger pour écorcher plus grande somme que celle de six sols pour chacune grande bête, savoir chevaux, bœufs et vaches, et 4 pour les moyennes, savoir porcs, brebis et veaux » (3).

Né en 1641, Claude Miraucourt a appris le métier auprès de son père, à Verdun. Mais c’est à Toul où il épouse en 1665 Françoise du Carle, fille de Humbert, maître des hautes et basses œuvres de cette ville, qu’il débute sa carrière. Pendant douze ans il y sera bourreau avant de revenir à Verdun en 1677.
En 1688, Claude marie sa fille Catherine avec Jean-Jacques Bourgard, descendant d’une vieille famille d’exécuteurs allemands. En 1705, Louise, sa benjamine, épouse Pierre Etienne, âgé de dix-huit ans et originaire de Naix-en-Barrois, qui lui succèdera comme bourreau de Verdun. Enfin, en 1706, sa troisième fille prénommée aussi Catherine épouse Jean François, originaire de Metz, qui deviendra maître des hautes œuvres de Damvillers.

Après la disparition de son père Jean, décédé le 9 septembre 1692, Claude Miraucourt prend la précaution de se pourvoir de nouvelles lettres de provisions données à Versailles le 6 février 1693.

Le 28 février 1708, vers sept heures du matin, le procureur de Verdun est informé par Pierre Etienne, gendre du bourreau, du décès de ses beaux parents dans des circonstances mystérieuses. Etienne lui raconte qu’ayant passé la nuit dans un grenier de la maison de Claude Miraucourt, exécuteur des hautes et basses œuvres, à son réveil il l’a trouvé mort sur son lit, dans une chambre basse donnant sur le jardin. La femme du défunt, Françoise du Carle, également décédée, gisait sur un matelas près de la cheminée. Seule Jeanne Duval, leur nièce, qui avait dormi dans la même pièce, était encore en vie.
Aussitôt, Monsieur de Watronville, assesseur civil et criminel de bailliage de Verdun, accompagné de son greffier, d’un médecin, de deux chirurgiens et de deux huissiers, se rendent sur les lieux. Claude Miraucourt est étendu sur son côté gauche et son épouse a le visage tourné vers le ciel. Les corps sont transportés dans la cour de la maison pour y être examinés. Ils sont tous deux de bonnes constitutions. L’homme présente cependant une tension non naturelle au bas-ventre et du sang s’échappe de son nez. La femme, quant à elle, arbore des lividités rougeâtres sur différentes parties de son corps. Les médecins procèdent ensuite à l’ouverture des cadavres : « Après avoir fait l'ouverture des trois ventres, à savoir du cerveau, de la poitrine et du ventre inférieur, ils ont trouvé le dit cerveau et la dite poitrine des deux cadavres, après en avoir fait la dissection dans les positions naturelles à la différence seulement que les poumons étaient un peu noircis et a l'égard du ventre inférieur, ils ont reconnu que la membrane interne des deux estomacs était inflammée, excoriée et rongée dans leur fonds. Celui de Miraucourt davantage que celui de sa femme. Ce qui a donné sujet de craindre que quelques matières âcres et corrosives n'en aient été la cause et pour ce sujet en ont ôté les estomacs pour plus grande attention. Au cours de cette perquisition et dissection, ils ont remarqué outre ce qui est noté au-dessus, sur le cadavre dudit Miraucourt, que la partie inférieure de l'œsophage ou gosier, toute noircie et gangrenée de la longueur de deux travers de doigts, eu au boyau duhodénum qui est celui qui est attaché audit estomac, une mortification très grande dans toute son étendue qui est longue de douze doigts, et la dite femme Ducarle la langue fort épaisse, chargée, ridée et un peu brûlée » (4).
Un second examen des corps, effectué cette fois par deux docteurs en médecine et trois chirurgiens jurés, conclut « qu'il y a grande présomption et vraisemblance (attendu une mort si précipitée, la corrosion, mortification et gonflement des parties et que les deux sont dans leur état naturel qui ne nous indique aucune cause de mort), qu'elle a été occasionnée au dit Miraucourt et sa femme par quelque poison violent comme arsenic ou sublimé corrosif » (5).
Pierre Etienne, Louise Miraucourt, sa femme, et Jeanne Duval, la nièce des défunts, sont conduits dans les prisons de la ville pour y être interrogés. Apparemment aucune charge n’est retenue contre eux. Le jour même, Claude Miraucourt et son épouse sont inhumés dans le cimetière de la paroisse Saint-Pierre-le-Chéri, en présence de Jean François et Pierre Etienne, leurs deux gendres.

Les époux Miraucourt ont-ils été empoisonnés ? Se sont-ils suicidés ? Nul ne le sait.

Trois mois plus tard, le 26 mai 1708, Pierre Etienne est nommé bourreau de Verdun.

Jourdan

(1) Bibliothèque Nationale, N.A.F.11330, f°192 v° et Archives Municipales de Verdun, CC.170 f°451 r°.
(2) Archives Municipales de Verdun, BB.13 f°45 r°.
(3) Bibliothèque Nationale, N.A.F. 12793, f°72 r°.
(4) Archives départementales de la Meuse, BP 1980. Document analysé par Jacques Desrousseaux et publié par Alain Fisnot, Les grandes affaires criminelles de la Meuse, De Borée, 2006, pp.24-25.
(5) Ibidem.


22 décembre 2009

Les bourreaux de Verdun au XVIIème siècle (1)

 x
Antique citée fortifiée sur les bords de la Meuse, devenue française en 1552, Verdun a toujours été pourvue d’un bourreau. Les premiers titulaires de cet office ne sont connus que par leurs prénoms : Jehan (1494), Guillaume (1504), puis un nommé Brounet (1517), Jean Gaultier dit maître Jehan ou maître Gaultier (1532-1538), Jean (1553-1558), et encore un Jean Gaultier (1575).
En mai 1594, Fiacre Georges, l’exécuteur de la haute justice, touche 6 francs 6 gros pour ses gages de quatre mois (1). Il décède un an plus tard. Contrairement à beaucoup d’autres villes de France, Verdun n’a jamais eu à chercher très loin ses exécuteurs. En général elle les trouve dans les villages du voisinage ou, à défaut, dans les plus proches prévôtés de Lorraine. Le 3 janvier 1596, se présente Domange Martin, natif de Longwy, qui est reçu aux gages de 36 francs par an « attendu qu’il est fils de maître dudit état et qu’il l’a ja exercé l’espace de 3 ans » (2). La carrière de ce dernier s’achève brusquement en 1599 : « pour avoir tiré des coups d’arquebuse sur lescale du soir, la garde étant assise » il est condamné à mort et exécuté (3). Sa veuve n’entend pas se laisser déposséder de l’office. Elle annonce qu’elle continuera à l’exercer par l’intermédiaire d’un autre bourreau qu’elle compte épouser très prochainement. Les échevins de Verdun accèdent à sa requête et, « en considération de la mort dudit Demange précipitament advenue », acceptent de lui payer ses gages jusqu’à son nouveau mariage (4). De fait, Jean Rouxel est reçu nouvel exécuteur de Verdun, le 26 août 1599, en remplacement de Martin. Il assumera les fonctions pendant plusieurs années jusqu’à ce que le fils de son prédécesseur soit en état de les pratiquer à son tour.

Dans les années 1620, Didier Martin est confirmé comme exécuteur de la haute justice. Vers cette époque, il loge dans une maison avec dépendances appartenant à la ville, située près de la tour du champ. Le 9 janvier 1627, il demande à quitter ses fonctions « pour quelques considérations par lui alléguées ». Mais les édiles refusent de lui accorder son congé « sinon en fournissant par lui un maître, homme capable à la dite charge, à sa place » (5). Vraisemblablement malade, il obtient que Jean Miraucourt, d’Ancemont, le remplace. Le 19 janvier 1630, ce dernier est agréé comme exécuteur de la haute-justice (6). Le 9 février suivant, Didier Martin étant décédé, Miraucourt restitue le poste à Jean Martin, fils du défunt. En fait, comme le jeune Martin n’a pas encore l’âge ou les capacités de remplir cet emploi, c’est toujours Jean Miraucourt qui continue à officier à Verdun. A cette date, le maître des hautes œuvres demeure rue de Tilly, dans la paroisse Saint Victor.

Bien que titulaire de l‘office de Verdun, Jean Martin a jeté ses vues sur celui de Metz, plus important et plus lucratif. Au mois d’octobre 1632, sans doute en raison de son absence, les échevins de Verdun lui interdissent formellement de lever les droits attachés à ses fonctions « à peine de punition exemplaire ». Dans le même temps, ils le confirment comme exécuteur en titre « à charge de fournir à ses frais, à l’occasion, homme capable à cet exercice, et ce jusqu’au bon plaisir de Mes[sieurs] » (7).

Le 4 avril 1633, Jean Martin se marie à Metz, en la paroisse Saint-Victor, avec Barbe Le Suisse, fille de Louis, maître des hautes œuvres de cette ville. Au moins trois enfants naîtront de cette union : Louis et Hubert, baptisés à Verdun en 1634 et 1636, et Nicolas, qui se mariera à Châlons-en-Champagne, en 1669, avec Françoise Saffret, fille de Louis qui fut exécuteur de Châlons puis de Vitry-le-François.

Au décès de son beau-père, Jean Martin lui succède comme bourreau de Metz, le 1er avril 1636. Seize ans plus tard, accusé de « vie scandaleuse » il est banni de la cité à la suite d’une information menée à son encontre, le 21 janvier 1653, par le lieutenant criminel du bailliage de Metz (8). Deux ans après c’est au tour de Barbe Le Suisse, sa femme, d’être emprisonnée sous l’accusation de « crime d’adultère ». Elle a effectivement été reconnue « atteinte et convaincue d'avoir depuis plusieurs années mené vie scandaleuse et desbordée, mesme d'avoir eu un enfant […] en l'absence et pendant le bannissement de son marit hors de ladicte Ville de Metz ». Condamnée à « estre battue et fustigée de verges par les carrefours de ladicte ville, bannie à perpétuité dudict Metz », cette sentence est confirmée en appel le 21 mai 1655 et mise à exécution dès le lendemain (9).

Jourdan
(à suivre)

(1) Bibliothèque Nationale, N.A.F. 11330, f°70 r°.
(2) Idem, f°75 v°.
(3) Idem, f°87 v°.
(4) Idem, f°88 v°.
(5) Idem, f°130 bis.
(6) Idem, f°148 v°.
(7) Idem, f°162 r°.
(8) André Brulé, Les males heures des maîtres exécuteurs de la haute justice messine (1160-1641), Les cahiers Lorrains, mars 2005 n°1, p.43.
(9) Ibidem.



19 décembre 2009

Rumeur ou réalité ? Une exécution secrète à Paris en 1774


C’est encore au journal du libraire Siméon-Prosper Hardy, toujours très bien renseigné sur les événements insolites de son temps, que nous empruntons cette histoire. Une exécution secrète aurait eu lieu au cœur de Paris, une nuit de septembre 1774. Simple rumeur ou faits avérés ? Notre libraire est bien embarrassé lorsqu’il rapporte ce qu’il a appris. Prudent, il préfère donner comme titre à cette affaire « Prétendue exécution à mort faite soi-disant à la Grève » Tous les acteurs de ce drame, qui n’est peut-être que le fruit de l’imagination d’esprits romanesques, ont emporté avec eux leur secret :

« Vendredi 30 septembre 1774 – On soutenoit toujours opiniatrement qu’un certain jour de ce mois, à une heure après minuit, on avoit conduit à la Grève dans un carrosse escorté de gardes et accompagné d’un petit nombre de flambeaux un particulier inconnu qui y avoit été décapité à genouil sur le pavé et sans qu’il eût aucunement été dressé d’échaffaud ; que l’exécution faite on avoit remis le cadavre dans le même carrosse en disant au cocher d’aller à l’hôtel. On ajoutoit qu’un particulier demeurant sur le quai Pelletier ayant voulu traverser la place de Grève dans cet intervalle, on lui avoit bandé les yeux et on l’avoit conduit jusqu’à sa porte. Des personnes demeurantes à la Grève asseuroient le fait de visu ainsi que d’autres qui habitoient la maison du Port Saint-Landry de l’autre côté de la rivière en face. On vouloit absolument que ce fut l’un des beaux frères de la comtesse du Barri maîtresse du feu roi (1). Celui, sans doute, qu’on avoit surnommé le Roué et qu’on soutenoit avoir été arrêté sur les frontières, se sauvant avec des joyaux de la couronne qu’il avoit escroqués à sa sœur, qui dans cette circonstance eüt passé de vie à trépas. Ce qu’il y avoit de certain, c’est qu’on entendoit plus parler de lui et qu’on ignoroit ce qu’il étoit devenu (2). La vérité du fait n’étoit pas encore éclaircie lorsque je transcrivois le présent article dont j’avois différé jusqu’à ce jour de faire mention. » (3)

(1) Jean-Baptiste Dubarry, vidame de Chalon, dit Le Roué, né à Lévignac en 1723. Il fut l’amant de Jeanne Bécu qu’il maria à son frère, le comte Guillaume Dubarry, avant qu’elle ne devienne la maîtresse de Louis XV.
(2) En réalité, il fut guillotiné le 17 janvier 1794. La rumeur n’a fait qu’anticiper de vingt ans sa rencontre avec le bourreau.
(2) Bibliothèque Nationale, Ms Fr. 6681, f°423.


12 décembre 2009

Le bourreau de Dax en 1700

 
A la fin du XVIIème siècle la ville de Dax décida de recruter un bourreau. Lui donnant certains droits afin de lui assurer un salaire. Il semble que cet exécuteur – dont nous ignorons le nom – se rendit rapidement impopulaire et on dû le licencier au bout de quelques mois.

«En la Chambre du Conseil du 20e avril 1700 par devant Messieurs de Borda, président et lieutenant général, Maumas, président, de Brat, lieutenant particulier et Saint-Martin conseiller :
Par le procureur du Roy a été représenté qu'il y a environ sept à huit mois qu'il a esté establi en là présente ville un exécuteur de la haute justice de l'autorité de la cour présidiale auquel il a esté fourny un tarif des droits qui lui furent alors réglés par lui, qui parle avec les sieurs maire et jurats de cette ville pour pourvoir à sa nourriture et à son entretien : mais comme cet homme perçoit ses droits avec violence et emportements graves commis contre divers particuliers et que d'ailleurs les denrées sont d'une cherté fort grande par le renversement des saisons que l'on voit depuis quelque temps, si bien que le peuple a pris en horreur cet exécuteur de la haute justice et murmure continuellement sur la perception de ses droits qu'il trouve excessifs ; enfin le procureur du Roy considérant l'inutilité de ce ministre dans ce lieu lequel est à charge au public, requiert lad. cour présidiale lui ordonner de se retirer incessamment et qu'il lui soit fait inhibition et défenses de plus percevoir à l'avenir aucuns droits sur les denrées qui se portent en la présente ville, à peine de concussion et de punition corporelle.
Il est fait droit séance tenante à ce réquisitoire et il est ordonné que l'exécuteur ne restera plus en fonction que quinze jours pendant lequel temps seulement il lui sera permis de percevoir les droits ordinaires réglés par son tarif ».

D. Goret, Le premier bourreau de Dax, Revue de Gascogne, Tome XIX, janvier-février 1924, Auch, 1924, p.182.
x

6 décembre 2009

Suicide à la potence


Sans appartenir directement au sujet précédent, consacré aux plaisanteries de potence, le récit que nous publions relève cependant des incidents, parfois dramatiques, qui pouvaient se dérouler en marge d’une exécution capitale. Dans son journal (1), Jehan Louvet raconte une tentative de suicide à Angers, en 1613, à l’aide de la potence qui avait été dressée pour un supplice :

« Le samedy, à l'après-disnée, vingtième jour d'apvril audict an 1613, environ les quatre à cinq heures après-midi, est arrivé ung prodige ès-halles d'Angers. C'est assavoir qu'à la matinée de cedict jour, Julien Maugin, dit Lavardin, des Ponts-de-Cé, a esté condempné par M. le prévost de Saulmur et MM. les gens tenant le siége présidial audict Angers, d'estre pendu et estranglé; et auparavant l'exécution à mort, mis à la question pour les cas mentionnez au procès ; après la prononciation de laquelle sentence, le bourreau a mis son eschelle et cordeau à la potence pour l'exécutter, et durant qu'on bailloit laditte question audict Maugin, il s'est assemblé ès-dittes halles grand nombre de peuple pour le veoir exécutter; il y a eu ung jeune homme asgé de vingt-quatre ans ou environ, qui n'avoit point de barbe, nommé Jacques Dumu, natif de la ville de Chartres, fils d'un tenant maison et hostellerye, lequel, en présence de tout le peuple, a monsté au hault de laditte potence, où estant, a jetté son chappeau contre terre, et a prins le cordeau que le bourreau avoit préparé pour exécutter ledict Maugin, lequel il a mis à son col, et s'est jetté du hault de laditte potence en bas, et se fust estranglé, n'eust esté que le cordeau a esté en grande dilligence coupé à coups d'espée par ung archer dudict prévost, et a prins ledict Jacques Dumu, et icelluy mis ès-prisons, auquel MM. de la justice ont faict son procès, et l'ont condempné, dont ensuit la teneur de la sentence donnée contre ledict Jacques Dumu :
Veu nostre procès-verbal du samedy vingtième jour d'apvril dernier, audition de tesmoings faicte en conséquence d'icelluy, à la requeste du procureur du roy, demandeur et accusateur, contre Jacques Dumu, prisonnier ès-prisons ordinaires de ceste ville, deffendeur, a avisé ses interrogatoires et responses rendues sur icelles le vingt-deuxième du présent mois de may, aultre procès-verbal du vingt-quatrième dudict mois, contenant le rapport faict par François Berthe, maître chirurgien, de la visitation dudict Dumu, confrontation de tesmoings faicte audict Dumu, conclusions du procureur du roy, l'accusé mandé a faict venir en la chambre du conseil, ouy et répété de ses charges tout considéré.
Par nostre sentence et jugement en dernier ressort, avons ledict Dumu, pour réparation publique d'avoir attenté à sa vie et s'estre précipité à la potence en la place des Halles de ceste ville, condempné et condempnons faire amende honorable en l'audience des causes de ce siège, la juridiction tenant, à genoux, nu en chemise, la corde au col, tenant en ses mains une torche ardente du poids de deux livres, dire et déclarer à haulte et intelligible voix que témérairement et impieusement, il a commis ledict attentat dont il se repent et demande pardon à Dieu, au roy et à la justice. Ce faict, estre battu et fustigé nu de verges par les carrefours ordinaires de ceste ville et au pied de la potence, et l'avons oultre banni et bannissons de ce païs et duché d'Anjou à perpétuité, avec injonction de garder son ban sur peine de la hart.
Exécuttée le 3 juing 1613. »


(1) Jehan Louvet Journal ou Récit véritable de tout ce qui est advenu digne de mémoire tant en la ville d'Angers, pays d'Anjou et autres lieux (depuis l'an 1560 jusqu'à l'an 1634), Revue de l'Anjou et de Maine et Loire, quatrième année, tome premier, Angers, Librairie de Cosnier et Lachèse, 1855, pp. 42-43.


1 décembre 2009

Plaisanteries de potences

 x
On imagine difficilement qu’une exécution capitale puisse susciter l’envie de se livrer à des plaisanteries. C’est pourtant ce qui est arrivé, plus d’une fois, sans qu’on sache vraiment si nos ancêtres étaient coutumiers de telles facéties ou si ce genre de faits était exceptionnel.

En 1710, à Moulins-Engilbert, en Bourgogne, une demi-heure avant la pendaison d’une pauvre femme sur la place publique, les Pères du couvent de Picpus, situé à côté, se rendirent jusqu’au gibet pour reprendre l’échelle que le bourreau leur avait empruntée, apparemment sans leur accord. A la surprise générale, en présence de toute la ville, ils la brisèrent à coups de hache et repartirent « en riant », comme ils étaient venus (1).
A Paris, le 30 mai 1776, on allait pendre en Grève Nicolas Pereux, 26 ans, condamné pour vol, qu’on disait être un ancien frère récollet. Le libraire Hardy, qui le vit descendre le grand escalier du Châtelet, note qu’il paraissait contrit et repentant tout en ajoutant qu’il avait appris, avec étonnement, « qu’il avait eu le courage, non seulement de manger de la soupe et du bouilli à son dîner mais qu’il avait encore demandé autre chose qu’on avait refusé de lui donner » (2). Nonobstant, le chroniqueur rapporte en détails l’incident qui s’était produit quelques heures avant cette exécution : « Environ deux heures avant qu’on songeat à conduire à la Grève le susnommé, il s’y était passé une scène assez singulière ; un particulier, agé d’environ quarante cinq à cinquante ans, ayant monté l’échelle qui tenoit à la potence puis ayant retiré les fiches de fer qui liaient ensemble les différentes parties de cette potence, et redescendu, avoit crié tout haut que ces fiches étoient à vendre ; alors le garçon charpentier chargé de veiller à cet instrument de supplice et qui étoit dans un cabaret voisin averti de ce qui venoit d’arriver et voulant ravoir de ce particulier les susdites fiches de fer. Celui-ci se bat avec lui et le maltraite considérablement pourquoi la garde ayant été appelée il se défend encore vigoureusement contre les soldats qui s’en emparent néanmoins et le conduisent chez un commissaire, d’où il est ensuite traduit dans les prisons du grand Châtelet. On prétendoit qu’il n’avoit dit autre chose si ce n’est qu’il vouloit se procurer le plaisir de voir faire au bourreau une cabriole ; comme aussi qu’on l’avoit confronté au patient pour sçavoir s’il en étoit connu, mais qu’il avoit déclaré ne l’avoir vu de sa vie. » (3)

(1) Archives Nationales, G 7 410. Lettre de l’intendant Turgot, 24 avril 1710.
(2) Bibliothèque Nationale, Ms Fr. 6682, f°227.
(3) Ibidem, f°228.

x