14 juin 2009

Emotion d'échafaud à Granville en 1789


En 1789, Charles-Louis Jouenne dit Jouenne l’aîné exerce l’office d’exécuteur des sentences criminelles de la généralité de Caen, en Normandie. Il est né le 17 septembre 1747 à Caudebec-en-Caux, petit bourg situé sur la rive droite de la Seine, entre Le Havre et Rouen. Ses parents, Charles-Lubin Jouenne et Marie-Gabrielle Ferey sont tous deux issus de vieilles familles de maîtres des hautes œuvres de cette province. Pour continuer la tradition, Charles-Louis s’est marié à Rouen, paroisse Saint-Patrice, le 22 septembre 1772, avec une jeune fille de dix-sept ans, Marie-Louise, fille de Charles Férey, bourreau de Rouen. Le couple s’est installé à Caen, d’abord dans la paroisse Saint-Sauveur-du-Marché puis, à partir de 1783, dans celle de Saint-Etienne-le-Vieux. C’est dans cette ville que naîtront leurs neuf enfants.
Charles-Louis Jouenne n’est pas surpris quand il reçoit ce mot du procureur de Coutances :

"Coutances le 20 octobre 1789,
Je compte, Monsieur, que les nommés Houillon et Thome, condamnés Savoir le 1er à être rompu vif et la femme à être pendue et brulée, par arrêt du 16 8bre dernier, arriveront vendredy prochain en la ville de Granville, lieu où le délit a été commis. L'exécution se fera le lendemain samedy jour de marché, 24 courant. Prenez vos arrangements aux fins d'acheter les bois qui vous seront nécessaires. En passant jeudy par Coutances, vous entrerez chez moy, j'aurai quelque chose à vous dire. Je suis très parfaitement votre serviteur.
[signé] : Le Brun p[rocur]eur du Roi"
(1)

L’affaire dont il s’agit a eu un certain retentissement dans la région. Elle s’est déroulée à Granville, presqu'île fortifiée située au bord de la Manche, à l'extrémité du Cotentin. Le meunier de la ville, nommé Brouard, a été assassiné par un certain Mathieu Houillon, avec la complicité de Marguerite Thomme, sa maîtresse, épouse de la victime. A l’issue d’un procès rondement mené, les deux amants ont été condamnés à mort : l’homme doit être roué vif et la femme pendue.

Le chemin est long – presque cent kilomètres – entre Granville et Caen. Jouenne l’aîné se met en route sans tarder, dès le 21 octobre, avec un cheval et accompagné de ses deux valets. Il achètera, sur place, tout le matériel nécessaire à cette double exécution.
Le jeudi 22 octobre, il arrive à Coutances où il se rend directement chez le procureur pour y recevoir d’ultimes instructions.
Enfin, le lendemain, il est à Granville. Jouenne l’aîné et ses aides consacrent toute cette journée aux préparatifs du supplice. En premier lieu, ils visitent différents fournisseurs afin de s’y procurer tout ce dont ils vont avoir besoin. Ici, une barre de fer pour rompre le condamné et une cheville pour assembler la potence ; là, des planches et des poutres ; ailleurs, des cordes et un sac. Sans oublier de la paille, des fagots et des bûches pour dresser le bûcher. L’ensemble s’élevant à une dépense de près de six-cents livres.
Ensuite, l’échafaud est assemblé au lieu habituel du marché, sur le Roc, un étroit promontoire rocheux où s’élèvent la ville haute et les casernes. Jouenne et ses valets occupent le reste de cette journée à ériger la potence, la croix de Saint-André et à disposer le bûcher.

Au matin du samedi 24 octobre 1789, jour de marché, il y a foule près de l’échafaud autour duquel s’est déployée une compagnie de fusiliers du bataillon de l'Ile de France. L’exécuteur arrive à la prison de l’auditoire où, depuis la veille, les deux condamnés ont été enfermés. C’est à ce moment que Marguerite Thomme déclare aux magistrats qu’elle est enceinte. La loi interdisant de mettre à mort une femme en état de grossesse, il est décidé de surseoir à son exécution.
Mathieu Houillon est donc conduit, seul, au supplice. Dehors, le climat et tendu. Dès qu’apparaissent le condamné et son escorte, le public manifeste ouvertement en sa faveur. Sur la place du marché, c’est maintenant une marée dense et houleuse, difficilement contenue par la troupe, qui assiège l’échafaud. On parvient cependant, au milieu des cris hostiles, à hisser le patient sur la plate-forme. Mais alors que Jouenne et ses aides s’apprêtent à l’attacher sur la croix, un mouvement de foule irrésistible, parti des premiers rangs, déferle dans leur direction. Le carré des fusiliers est enfoncé, débordé, les magistrats bousculés, les bourreaux molestés, l’échafaud renversé. Le tumulte est à son comble. Des femmes hurlent : « C’est le droit de la Nation de faire grâce ! » Profitant de la confusion, Mathieu Houillon a disparu dans la mêlée. Au milieu de la bousculade, organisée par ses amis, il parvient à quitter la place et s’échappe vers la mer. En quelques minutes, il dégringole les rochers, grimpe dans une barque préparée par des complices, puis prend le large vers les îles (2).
Pendant ce temps, lâchés par la garde, harcelés et menacés par les manifestants, l’exécuteur et ses valets ont préféré se mettre à l’abri. Rentré à Caen, Charles-Louis Jouenne en est quitte pour quelques égratignures et l’abandon de ses ustensiles. Par la suite, il apprendra que seuls deux crocs ont disparu dans cette affaire, tous les autres matériaux ont pu être récupérés par quelques artisans locaux. Le bourreau mettra beaucoup de temps avant d’obtenir le remboursement de ses frais.

Quant à Mathieu Houillon, il n’en sera pas pour autant quitte avec la justice. Rentré trop prématurément en France, il sera arrêté à Cherbourg, au début de 1790. Mais les granvillais ayant fait savoir qu’ils s’opposeraient à nouveau à son exécution, on préféra en déplacer le lieu. Dans le courant du mois d’avril, les deux amants furent transférés à Rouen pour y subir leur peine.

(1) Archives du Calvados, C 2494
(2) Michel Delalonde, Les mésaventures d'un exécuteur criminel à Granville en 1789, Revue de l'Avranchin et du pays de Granville, Tome XLIX, 1972, pp. 17-25.


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