11 juin 2009

Le bourreau de Bourges


Peu avant la révolution, c'est un bourreau d'origine allemande qui officiait à Bourges, dans le Cher. Ulrich Fischer était né en 1761 à Horschheim, près de Worms, où son père, Jacques, était lui-même exécuteur. On ignore par quel cheminement il était arrivé dans cette préfecture du centre de la France. Toujours est-il que le meilleur moyen d'entrer en possession de cet office avait consisté pour lui, tout simplement, à épouser la veuve de son prédécesseur. Le 2 septembre 1788, dans la paroisse Saint-Ambroix de Bourges il s'était marié avec Marie-Josèphe Desfourneaux, cousine et – veuve depuis quelques mois seulement – de Jacques Desfourneaux.
Ulrich Fischer resta à son poste pendant plus de quarante, traversant sans difficulté la période révolutionnaire puis l'Empire, jusqu'à son décès survenu à Bourges en 1829.
On ne saurait presque rien de ce paisible et discret fonctionnaire si, un jour de 1816, il n'avait croisé la route d'un jeune garçon de six ans, Félix Pyat (1), qui n'oublia jamais cette rencontre :

"Le premier bourreau que j'aie vu de ma vie c'est le bourreau de Bourges. J'étais encore enfant lorsqu'en 1816 il vint à Vierzon, mon pays natal, marquer de pauvres mariniers dont le crime, en ce temps de disette, était d'avoir eu faim jusqu'à arrêter un marchand de blé qui emportait ailleurs les grains du Berri. Le fait de la condamnation de ces malheureux est assez étrange pour que je le consigne ici en passant. La grande route de Paris à Toulouse traverse la ville de Vierzon, et s'y appelle la rue Neuve. C'est dans la rue Neuve, en plein jour, que les mariniers affamés arrêtèrent le marchand de blé. Or cette rue étant précisément la route, on fit de ces pauvres diables des voleurs de grand chemin, et, par un de ces affreux calembours que se permet quelquefois l'esprit du Code pénal, ils furent jugés et condamnés comme des routiers de profession, et des malfaiteurs attitrés. Pour en revenir à l'homme chargé d'exécuter la sentence, je me souviendrai toute ma vie de l'impression que je reçus en l'apercevant. Je m'imaginai voir le Croque-Mitaine des contes de fées que j'avais lus la veille. Dès qu'il sortit de la prison avec les patients, je cherchai si ses mains n'avaient pas des griffes, si ses dents étaient ordinaires, si ses bottes n'étaient pas de sept lieues. Il fumait une pipe recourbée comme un S majuscule. Il était gros et court, et par sa figure disgracieuse et par la force de ses membres il rappelait assez ses prédécesseurs du moyen-âge, qui inspiraient à la fois la terreur et le dégoût. Combien peu au contraire il ressemblait à ceux de ses confrères que j'ai vus depuis. Il est vrai que c'était un bourreau de province. Au supplice, il donna de sa personne, il mit la main la pâte, pour parler moins noblement; il l'y mit jusqu'au coude : bref, il opéra lui-même en manches de chemise, avec beaucoup de peine, suant à grosses gouttes, soufflant le feu, faisant rougir les fers, faisant tout. La province est toujours en arrière d'un siècle de la civilisation de Paris. C'est ce dont je pus me convaincre, même pour l'art du bourreau, en voyant plus tard officier Monsieur de Paris, non pas seulement dans une exécution d'aussi mince importance que le carcan ou la marque, mais bien dans une opération capitale; en voyant avec quelle propreté, quelle aisance et quel aplomb chirurgical, retroussant à peine les parements de son frac, au milieu d'huissiers, de journalistes et de phrénologues, il amputa une tête humaine d'un seul coup de son immense bistouri. J'avais assisté au premier supplice, à la flétrissure du corps et de l'âme des hommes avec la curiosité d'un enfant. Avec quel autre sentiment je fus témoin de l'extermination de mon semblable. Oui, j'ai vu ces horribles choses miserrima vidi, je les ai vues plus d'une fois comme l'étudiant dissèque plus d'un mort, afin de chercher le remède des vivants. Il y a des travaux pénibles, odieux, mais nécessaires pour le moraliste, car il faut s'approcher du mal pour le connaître, et il faut le connaître pour le guérir. Or en toute circonstance j'ai toujours trouvé, comme j'ai dit, un exécuteur preste, sans gêne, sans souci, faisant son métier de tuer les hommes, comme s'il se fût agi de les sauver..." (2)

(1) Félix Aimé Pyat, né à Vierzon (Cher) le 4 octobre 1810 et décédé à Saint-Gratien (Val d'Oise) le 3 août 1889. Avocat, journaliste, auteur dramatique et homme politique. Député de gauche en 1848, adhère à l'Association internationale des travailleurs, en 1864, et participe activement à la commune de Paris, en 1871. Exilé à Londres, il rentre en France après l'amnistie de 1880. Il est élu sénateur du Cher en 1887 puis député des Bouches-du-Rhône en 1888.
(2) Article publié dans Les français peints par eux-mêmes : encyclopédie morale du dix-neuvième siècle. Tome 3, Paris, L. Curmer, 1840-1842, pp. 117-118.
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