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14 mai 2009

La guillotine en Algérie

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Dans son ouvrage La vie arabe, publié en 1856, Félix Mornand raconte dans quelles circonstances il a découvert et pu observer la première guillotine destinée à l’Algérie. Témoignage riche d’informations. Aucune indication n’est donnée quant à l’année où cette machine fut construite. Probablement en 1842.

« Il y a déjà des années, ayant alors l'honneur d'être attaché à la Direction des Affaires d'Afrique, je reçus, avec plusieurs de mes collègues, l'invitation d'assister à une expérience — administrative, — si l'on veut, mais sans précédent, à coup sûr, dans les fastes bureaucratiques. Il s'agissait de pourvoir l'Algérie d'une de ces machines expéditives qu'inventa un médecin philanthrope, et qui, en simplifiant le rôle du bourreau, abrègent celui du patient. La colonie avait semblé mûre pour cet emblème et ce produit d'une civilisation parfaite : en conséquence, et puisqu'il faut l'appeler par son nom, on avait commandé une guillotine à M. Henri Sanson, deuxième du nom, fils "du célèbre", et remplissant alors lui-même les fonctions d'exécuteur, c'est-à-dire, et pour employer sa doucereuse périphrase, de "constructeur, — entrepreneur des bois de justice".
La machine faite, il restait à s'entendre avec le fournisseur sur le mode de livraison, à s'assurer qu'elle était bien et dûment conditionnée, solidement constituée et en mesure de fournir un bon et durable service, ces sortes d'ouvrages ne pouvant souffrir la médiocrité, par des raisons que le lecteur me dispensera de déduire.
La "machine" nous attendait toute montée, dans l'atelier de M. Sanson, situé au bord du Canal *, prés de l'entrepôt des douanes, et ses deux bras (nommés "jumelles" en style du métier), se dressant au-dessus du mur de l'enclos, avaient attiré devant la porte de l'atelier une grande foule qu'il nous fallut fendre, et qui, en nous voyant passer, se demandait avec stupeur ce qu'allaient chercher là des gens de mine honnête, et lequel de ces beaux messieurs allait se faire guillotiner clandestinement. Nous fûmes reçus très-poliment par le propriétaire du lieu, - dans son salon de réception, - c'est-à-dire sur l'échafaud. M. Sanson, homme de manières convenables et d'une figure douce, était entouré de plusieurs gentlemen des plus distingués par leur mise : c'étaient ses "aides", mal à propos nommés "valets" par le vulgaire, et plus injustement encore flétris d'un dicton fort connu; car je déclare avoir trouvé chez ces messieurs une parfaite urbanité et des empressements courtois, dont je ne doute pas qu'ils ne fassent profiter les criminels "temporairement" confiés à leurs soins. L'un d'eux nous fit même observer avec une suavité de sourire et un à-propos remarquables « qu'il était bon d'avoir des amis partout; » car, «dans la vie, ajouta-t-il, qui sait ce qui peut arriver ? »
Je reviens à l'invention de Guillotin. M. Sanson nous fit observer curieusement chaque détail de la machine, et les jumelles, et les poteaux, et la bascule, et le couteau, chef-d'œuvre de serrurerie, masse effroyable de plus de trente kilogrammes, acquérant par la vitesse de sa chute, en vertu de la loi du carré des distances, un poids presque incalculable. Tout était bien établi, bien soigneusement peint en rouge, pour que le sang n'y parût pas, comme sur la pourpre, et surtout, ce qui est l'essentiel, construit en vieux chêne, en chêne de vingt ans, dont MM. de Paris ont toujours ample provision chez eux pour les occasions semblables. Le chêne nouveau joue, comme tout ce qui est jeune, et c'est non-seulement un défaut capital, mais il est arrivé fort souvent que d'horribles tragédies s'en sont suivies. A telles constructions il faut donc de vieux chêne pour matériaux. […]
Cette expertise faite, il restait une dernière et plus décisive épreuve, celle du fonctionnement de la machine même. Il y a pour cela des épreuves pratiques et consacrées par l'habitude. D'abord on introduit dans le fatal guichet des bottes de paille très-serrées, présentant à peu près le "volume d'usage". Si elles sont coupées nettement, on peut être certain que... Puis, si l'on veut pousser plus loin l'expérience (ce qui eut lieu en notre honneur), on présente au biseau homicide un malheureux mouton vivant, innocent des crimes humains, un agneau sans tache, dont le col, garni d'une épaisse toison, n'en est pas moins tranché avec une précision effrayante par le fer tombant comme la foudre, et comme elle grondant avec un bruit sinistre, qu'une fois perçu, l'oreille, fût-ce au bout d'un siècle, discernerait entre dix mille.
Ce simulacre de tragédie, cette répétition d'une pièce dont l'acteur principal ne joue jamais qu'une fois, ne laissèrent pas de nous causer certain petit frisson à tous. La machine, vue et approuvée, fut expédiée pour Alger. »

* Les bois de justice étaient conservés, vers cette époque, dans une remise située près du canal Saint-Martin. Par la suite, Sanson a installé la guillotine dans une autre remise sise au 83 de la rue du faubourg Saint-Jacques.

La guillotine en Algérie

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"Jusqu'en 1843, les exécutions capitales avaient eu lien dans l'Algérie par le yatagan, suivant l'usage que nous y avions trouvé établi : c'était aussi un exécuteur musulman qui avait continué de remplir ce redoutable office.
Le fait suivant, survenu en 1842, décida l'administration supérieure à employer désormais pour l'Algérie le mode de décapitation usité en France. Le 3 mai 1842, fut exécuté hors la porte Bab-Azoun, à Alger, un condamné à mort; l'exécuteur indigène, appelé peut-être pour la première fois à décapiter un chrétien , et saisi d'une émotion extraordinaire, fut obligé de s'y prendre à plusieurs reprises pour achever le supplice du malheureux ; mais alors la foule indignée menaça les jours de l'exécuteur, qui ne dut son salut qu'à l'intervention de la force armée. Pour prévenir le retour d'un si hideux spectacle, M. le ministre de la guerre a ordonné que l'instrument de supplice dont on se sert en France serait introduit en Algérie, et que l'exécuteur des hautes œuvres serait Français.
C'est donc le 16 février 1843 que l'échafaud fut dressé sur la place Bab-el-Oued à Alger, et que la terrible guillotine fonctionna pour la première fois : la nouveauté de ce triste spectacle parait avoir vivement impressionné les indigènes."

(Quetin, Guide du voyageur en Algérie, Paris, L. Maison, 1848, p. 93)
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La guillotine en Algérie

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Dans Choses vues Victor Hugo évoque l’arrivée de la guillotine en Algérie :

« 20 octobre [1842] - L'autre jour, à Alger - nous entrions dans ce mois d'octobre qui est si beau quand il est beau -, le soleil se couchait splendidement. Le ciel était bleu ; l'air était tiède, la brise caressait le flot, le flot caressait la rive ; de magnifiques rayons horizontaux découpaient, pour l'amusement des yeux qui errent çà et là tandis que l'esprit rêve, de bizarres trapèzes d'ombre et de clarté sur cet amphithéâtre de maisons carrées, plates, basses et blanches qui est Alger et qui a vu Hariadan Barberousse et Charles Quint ; une joie profonde et secrète, cette joie inexprimable qui, à de certaines heures et dans de certaines saisons, palpite au fond de la nature, semblait animer et faire vivre sur le rivage, dans la plaine et sur les collines, tous ces beaux arbres qui épanouissent leur verdure éternelle dans la sombre et éclatante poésie de l'Orient : le palmier qu'a changé Homère, l'aloès qu'a célébré Hafiz, le lentisque dont a parlé Daniel, le figuier dont a parlé Job. Un bateau à vapeur, qui venait de France, et qui portait un nom charmant, le Ramier, était amarré au môle ; la cheminée fumait doucement, faisant un petit nuage capricieux dans tout cet azur, et de loin on eût dit le narguilé colossal du géant Spahan. Tout cette ensemble était grand, charmant et pur, pourtant ce n'était point ce qui regardait un groupe nombreux, hommes, femmes, Arabes, juifs, Européens, accourus et amassés autour du bateau à vapeur.

Des calfats et des matelots allaient et venaient du bateau à terre, débarquant des colis sur lesquels étaient fixés tous les regards de la foule. Sur le débarcadère, des douaniers ouvraient les colis, et, à travers les ais des caisses entrebâillées, dans la paille à demi écartée, sous les toiles d'emballage, on distinguait des objets étranges, deux longues solives peintes en rouge, une échelle peinte en rouge, un panier peint en rouge, une lourde traverse peinte en rouge, dans laquelle semblait enboîtée par un de ses côtés une lame épaisse et énorme de forme triangulaire.

Spectacle autrement attirant, en effet, que le palmier, l'aloès, le figuier et le lentisque, que le soleil et que les collines, que la mer et que le ciel : c'était la civilisation qui arrivait à Alger sous la forme d'une guillotine. »
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13 mai 2009

Anatole Deibler, exécuteur adjoint en Algérie


On ne présente plus Anatole Deibler sur lequel il semble que tout a été dit. En effet, le personnage a été l'objet de nombreux articles, de plusieurs chapitres d'ouvrages et d'au moins trois biographies. Pourtant, toute cette littérature a un point commun : elle évoque trop brièvement les cinq ans qu'il a passés en Algérie. Période capitale puisqu'elle fut consacrée à l'apprentissage de son métier.
Né à Rennes le 29 novembre 1863, Anatole Deibler est fils et petit-fils d’exécuteurs. Son père, Louis, sera exécuteur en chef à Paris et son grand-père maternel, Antoine Rasseneux, bourreau d’Alger. Très jeune, il aurait tenté d’échapper à la carrière familiale, toute tracée. Mais son père l’initie, dès l’âge de 19 ans, au terrible métier. Il assiste à quelques exécutions, sans y participer activement. De vingt à vingt-et-un ans, il aurait – mais cela reste à prouver - effectué son service militaire. A son retour à la vie civile, sans doute se laisse-t-il convaincre de postuler à un emploi d’aide exécuteur. Il est très vraisemblable que son arrivée dans le métier est facilitée par son grand-père, Antoine Rasseneux, qui fort opportunément démissionne en août 1884.
En février 1885, Anatole Deibler écrit au Ministère de la Justice pour réclamer, précisément, un poste d’exécuteur-adjoint en Algérie. Le 24, cette demande est transmise à la Préfecture de police, priée de se renseigner à son sujet : « Le sieur Deibler, 21 ans, fils de l’exécuteur en chef des arrêts criminels, sollicite une place d’exécuteur-adjoint en Algérie. Avant de statuer, M. le garde des sceaux désirerait être renseigné sur la conduite et la moralité du candidat ainsi que sur son aptitude physique à remplir cet office. » Enquête de pure forme puisque son arrêté de nomination sera signé bien avant que ne parvienne la réponse de la préfecture. Néanmoins, le 4 mars 1885, le contrôleur général Gautier de Noyelle produit un rapport assez détaillé sur le jeune Deibler (inédit à ce jour). En voici les principaux passages : « Le sieur Deibler Anatole sollicite une place d’exécuteur adjoint des hautes œuvres en Algérie. Célibataire, il demeure depuis 1874 rue Vicq d’Azir n°3 chez ses père et mère qui occupent, à cette adresse, un appartement d’un loyer annuel de 900 frs. Précédemment il a été domicilié dans les mêmes conditions rue du faubourg du Temple n°80, et antérieurement, dans son pays natal. A suivi, jusqu’à l’âge de 16 ans, les cours de l’institution Saint-Nicolas, 92 rue de Vaugirard. Il a été ensuite pendant quelque temps commis de magasin, et n’a pu conserver cette occupation par suite de la situation de son père. Après son tirage au sort, le sieur Deibler a été maintenu dans ses foyers à titre exceptionnel par décision ministérielle du 16 août 1884. Doué d’un visage mâle et d’une constitution robuste, le pétitionnaire semble pourvu des aptitudes physiques nécessaires à l’emploi qu’il sollicite. Il s’occupe, du reste avec son père, de l’entretien des bois de justice, et a assisté avec ce dernier à l’exécution de Campi (1). »
Le 1er mars 1885, le ministère de la justice promeut Gustave Rasseneux exécuteur en chef en Algérie, en même temps qu’il nomme Anatole Deibler au poste d’adjoint. Il n'a donc pas été l'auxiliaire, comme on l'a écrit partout, de son grand-père mais de son oncle, Gustave.

(1) Michel Campi a été guillotiné à Paris le 30 avril 1884

(à suivre)

Jourdan

Jacques Baroux, premier exécuteur en Algérie


Dans une série consacrée à la guillotine et aux exécuteurs en Algérie, parue sur le forum Guillotine, je me suis attaché à donner la liste et la biographie des exécuteurs en poste dans ce pays, au temps de la colonisation. A l’époque, je savais très peu de choses du premier Monsieur d’Alger. Simplement qu’il se nommait Joseph Baroux et, d’après certaines sources, qu’il était né à Caen en 1810. Toutes mes recherches pour en savoir plus, à son sujet, étaient restées vaines. Or, récemment et un peu par hasard, j’ai retrouvé son dossier dans les archives de la Préfecture de Police (BA 949). Première surprise : il ne se prénomme pas Joseph, comme cela a été écrit un peu partout, mais Jacques-Denis. Il était bien cité dans le dossier BB/30 536 des Archives Nationales mais toujours sous le seul patronyme de Barroux.

Jacques-Denis Baroux (à l’état-civil il est d’abord nommé Barout – à sa naissance – puis Baroux dans les actes postérieurs) est né le 22 août 1819 à Villenauxe-la-Petite, petit village de Seine-et-Marne. Ses parents sont Jacques-Denis Baroux, garde-champêtre, et Geneviève Gervais. Cette dernière étant la fille de Jean-Baptiste Gervais, boucher à Villenauxe. Très jeune, il se marie à Villenauxe-la-Petite, le 30 avril 1839, avec Marie-Joséphine Michaud, née le 6 mai 1813 à Baby (Seine-et-Marne), fille de Thomas Michaud, vigneron, et de Marie-Élisabeth Fougeat. Comme on le voit, aucun d’entre eux n’appartenait à une dynastie d’exécuteurs.

Les premiers emplois de Jacques-Denis Baroux sont uniquement agrestes puisqu’il est cité comme berger (1839), manouvrier (1840), journalier (1842). Quand et comment a-t-il été nommé exécuteur ? Aucun document ne le précise. Le dossier de la Préfecture signale seulement qu’il fut réformé du service militaire en 1844 (la date semble erronée) à cause d’une maladie de nerfs. Comme il est signalé à Alger, dès août 1842, il aurait pu avoir été engagé comme exécuteur sur place ? D’autre part, rien ne permet d’affirmer que c’est lui qui fit fonctionner - pour la première fois en Algérie - la guillotine, le 16 février 1843, sur l’esplanade Bal-el-Oued, à Alger. Les seules précisions sur sa carrière d’exécuteur, dans le dossier précité, tiennent en une ligne : « Ancien exécuteur-adjoint ayant exercé pendant 27 ans, de 1843 à 1870, en Algérie, à Caen, Saint-Mihiel, Nancy et Metz ». Par ailleurs, on sait qu’il permuta avec Nicolas Wolf, le 3 juillet 1847, échangeant son poste d’Alger contre celui de Caen où il exerça jusqu’en 1849. On le retrouve ensuite aide-exécuteur en Lorraine, à Saint-Mihiel vers 1850-1859, puis à Metz. A aucun moment, dans les registres d’état-civil d’Alger, on indique qu’il est exécuteur. Tous les actes lui attribuent la profession de journalier.

Jacques-Denis Baroux et Marie-Joséphine Michaud eurent sept enfants : Louise-Joséphine-Céline, née le 2 mai 1840 à Villenauxe-la-Petite est décédée le 5 août 1842 à Alger ; Joséphine-Céline, née le 18 septembre 1844 à Alger (décédée avant 1887); Antoine-Denis, né le 28 janvier et décédé le 26 juin 1846 à Alger ; Emile-Joseph-Denis, né le 27 mai 1847 à Alger (En 1895, il est manouvrier à Saint-Sauveur-les-Bray, en Seine-et-Marne) ; une fille, née vers 1849 (En 1895, elle réside à Coulommiers, en Seine-et-Marne, et est l’épouse d’un maréchal ferrant) ; Théophile-Zéphyrin, né le 16 décembre 1850 à Saint-Mihiel (En 1895, adjudant d’infanterie à Toul) ; enfin, Alfred, né vers 1856 (En 1895, il est marié, père de trois enfants, habite Paris où il est charretier à la Compagnie Générale du Gaz).

Au fil de ses pérégrinations, on le retrouve successivement à Alger où il habite d’abord au café du cirque, dans le faubourg de Bab-el-Oued, puis 68 rue de la Girafe et, enfin, aux tagarines. Après Caen, Saint-Mihiel, Nancy et Metz, où il a vécu jusqu’en 1870, il revient en Seine-et-Marne et s’installe à Jaulnes-Lourps – comme garde champêtre – puis à La Chapelle-Rabelais. On le retrouve ensuite à Chateauroux et, finalement, à partir d’octobre 1887 à Paris. Dans la capitale, il loge d’abord chez son plus jeune fils, 92 rue Regnault, mais est chassé par sa bru. Il s’installe alors 86 rue Baudricourt dans une chambre d’un loyer annuel de 100 francs. En octobre 1896, il déménage dans un modeste logement, 6bis rue Vincent Compoit, dans le 18ème, où il décède le 18 mai 1899, presque octogénaire. Son seul revenu était un secours alimentaire de 700 francs qu’il percevait tous les ans.

Jourdan