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8 août 2009

Quand les Varennes étaient bourreaux de Toulouse


La famille Varennes occupe une place très modeste dans la liste des grandes dynasties d’exécuteurs français. Elle semble issue de Bernard Varennes, bourreau de Brive-la-Gaillarde dans les années 1720-1730. Une de ses filles, Jeanne, fut l’épouse d’Antoine Denis, maître des hautes œuvres de Périgueux et deux de ses fils (1), Antoine et Jean, furent exécuteurs de Toulouse et de Cahors. Antoine Varennes s’installe à Toulouse dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Peut-être comme adjoint de Mathieu Bourideu, révoqué en 1757 pour son ivrognerie, puis de Jean Daizes, qu’il remplace vers 1769. A cette époque, les bourreaux de Toulouse ne manquent pas de travail et les exécutions « pour vider les prisons » se succèdent sans interruption. A peine âgé de seize ans, le fils aîné (2) aide activement son père. On sait par le journal de Pierre Barthés qu’il procéda à sa première exécution, son « coup d’essai », le 21 juillet 1769 (3). Ce jour là, à six heures du soir, sur la place Saint-Georges, il rompit vifs les frères Jean et Pierre Rouch, natifs de Limoux. Dix jours plus tard, alors qu’il devait à nouveau rouer un assassin, sa maladresse provoqua un incident regrettable. Pierre Vernet avait été condamné à mort par arrêt de la Cour du 31 juillet « ce qui a été exécuté ce même jour, par le fils de l'exécuteur, bourreau bouillant, jeune et sanguinaire , qui après lui avoir rompu le bras droit, voulant briser l'autre sans faire le tour du patient, lui écrasa le visage d'un coup de barre, ce qui acheva l'exécution , le père du bourreau ayant été obligé de l'étrangler, n'ayant pu l'exposer sur la roue , comme le portait l'arrêt , l'homme étant déjà mort. Le murmure fut général dans la place, tout le monde fut indigné d'un coup aussi peu réfléchi, et les Messieurs, fâchés autant qu'on peut l'être, firent mettre ce bourreau en prison, après l'avoir réprimandé comme il méritait, avec défense de ne plus y retomber.» (4)
Les 8, 11, 12 et 24 mai 1773, Antoine Varennes et ses valets pendirent successivement six individus, coupables de vols et d’assassinat. Les bourreaux furent tellement surmenés par ces exécutions répétées qu’ils en tombèrent malades (5). Jusqu’à la chute de la monarchie, c’est plusieurs centaines de condamnés qui passèrent ainsi entre les mains des Varennes. Antoine poursuivit ses fonctions sous la révolution (6) puis sous l’Empire, jusqu’en 1812.

Jean-Antoine Varennes, issu d’un second mariage du bourreau de Toulouse, connut la célébrité pour des activités totalement opposées à la tradition familiale. Né vers 1768, il fut d’abord l’aide de son père pendant plusieurs années, prévoyant de lui succéder un jour. Cependant, à l’époque du Directoire, il devint chef d’une redoutable bande de brigands, connue dans toute la région pour ses nombreux vols et assassinats. Arrêté avec quelques uns de ses complices, Varennes fut condamné à mort par le tribunal criminel de la Haute-Garonne. Il parvint toutefois à faire annuler ce jugement par la cour de cassation, pour vice de forme, et fut renvoyé devant le tribunal criminel du Gers.
Le 27 vendémiaire an V (18 octobre 1796), Jean-Antoine Varennes arriva à Auch avec quatre co-accusés. La charrette qui les transportait était escortée par quarante gendarmes et un important détachement de la garde nationale de Toulouse. On avait pris ces précautions parce que, disait-on, il était à craindre « que des brigands répandus sur une surface de quarante lieues et dont on présumait que Varennes était le chef ne vinssent l'arracher des mains de la justice. » Peut-être était-il un agent royaliste ? « Les émigrés rentrés en France, disait Le Rédacteur impartial, poussés par la nécessité et le désespoir de la contre-révolution se sont faits voleurs de grands chemins et tiennent à leurs gages, dans les villes principales, des hommes perdus qui volent à leur exemple, et se comportent de manière à justifier le titre de brigands, qu'ils ont depuis longtemps mérité en prenant les armes contre leur patrie.» (7) Pendant toute la durée de ce procès, la municipalité d’Auch requit une garde extraordinaire pour que « les prévenus d'aussi grands crimes ne forcent pas les verrous de leurs cachots.» (8) « Le public, écrivait Le Rédacteur impartial, a les yeux attentivement fixés sur cette affaire. On assure que les juges et les jurés seront circonvenus par l'intrigue et les sollicitations ; mais nous présumons trop bien de la probité civique des uns et des autres pour penser qu'ils puissent céder à d'autre impulsion qu'à celle de la justice.»
L'affaire, appelée devant le tribunal criminel le 15 frimaire (5 décembre 1796), nécessita plusieurs jours d'audience. Varennes était assisté par le citoyen Alexandre Ladrix, défenseur officieux (9). Enfin, « après les débats les plus orageux et les plus pénibles » Varennes, Portanel, Decler et Gelpy furent condamnés à vingt-quatre ans de fers. Ratan, dit Autipoul fut acquitté (10).

Jean-Antoine Varennes fut envoyé au bagne de Rochefort pour y subir sa peine. Il n’y resta que deux ans et s’en évada, dans la nuit du 8 au 9 juillet 1798, avec sept autres condamnés. Voici son signalement diffusé par Le Moniteur Universel (11) :
« Toulouse - le 3 thermidor
L’administration municipale vient d’être informée que le nommé Varenne, ancien exécuteur des hautes œuvres, à Toulouse, chef d’une bande d’assassins, condamné à 24 années de fers par le tribunal criminel d’Auch, s’est évadé, lui septième, des galères de Rochefort, dans la nuit du 20 au 21 messidor dernier. Voici le signalement de cet homme dangereux : il est âgé de 30 ans ; sa taille est de 5 pieds 5 pouces 6 lignes (12); il a les cheveux châtains-bruns, les sourcils de même, peu fournis, la barbe noire, le visage ovale et marqué de petite vérole, les yeux rouges, le nez ordinaire, un peu aquilin, la bouche moyenne, le menton rond, le front avancé et découvert, et une cicatrice au dessous du nez.»

(1) Ou ses petits fils ? Les informations généalogiques, à ce niveau, sont assez parcellaires.
(2) Bernard Varennes, né le 15 mai 1753 à Montauban. Il se disait aussi « raccommodeur de fractures » et mourut à Montauban le 26 mai 1821.
(3) Victor Molinier, Notice historique sur les fourches patibulaires de la ville de Toulouse, Mémoires de l'Académie impériale des sciences inscriptions et belles-lettres de Toulouse, Sixième série,Tome VI, Toulouse 1868, pp. 133-134.
(4) Ibidem.
(5) Edmond Lamouzele, Toulouse au XVIIIe siècle d’après les « heures perdues » de Pierre Barthès, Toulouse, 1914, p.347.
(6) Le 29 frimaire an II, il était en passe de démissionner de ses fonctions.
(7) Le Rédacteur impartial n° 21 du 3 brumaire an V (24 octobre 1796).
(8) Idem, n°19 du 29 vendémiaire an V (20 octobre 1796).
(9) Idem, n°41 du 13 frimaire an V (3 décembre 1796).
(10) Idem, n°46 du 23 frimaire an V (13 décembre 1796).
(11) Gazette Nationale ou Le Moniteur Universel n°312, 12 thermidor An VI (30 juillet 1798).
(12) 1,77 m.


30 juillet 2009

Les dépenses du bourreau


Un mémoire autographe sans date (seconde moitié du XVIIIème) énumère quelques unes des dépenses du bourreau de Paris. On notera l’attention qui est portée à des ustensiles aussi précieux que l’épée pour décapiter (le damas), la barre pour rompre mais aussi à des matériaux plus ordinaires, comme les cordes, qu’il faut changer régulièrement. Enfin, l’exécuteur loge les confrères de passage dans la capitale, venus l’assister.

"Mémoire de ce quy est dut a lexecuteur pour avoir my a execution l'arest de la cour qui condamne un particulier a estre pendue a Monmartre, préalablement appliqué à la question.

Savoir :
Pour s'estre transporté au dit Monmartre avec deux hommes et y avoir passé la journée entière 30 liv.
Pour la voiture et deux chevaux 15
Plus pour avoir présenté le dit particulier à la question 15
Plus pour l'avoir pendu. 30
Plus pour avoir porté au lieu de la sépulture le cadavre après l'exécution 30


Total 120 liv.

NOTES A JOINDRE AU TARIFFE DES EXECUTIONS.

Teste tranchée à 100 liv.
L'on cour risque de cassé le damas dont la lamme couste 500 liv. Si elle s'ébreche la réparation est de 24 liv. Et pour l'entretien et repassage 6 liv. par année. Ainsi cette somme est très modique, vues les raisons ci-dessus.
Brûlé à. 50 liv.
La depences en cordes, cros, perche, pelles et autres hustencille nécessaire, ce monte à 20 ou 25 l.
Les roués à 50 liv.
On cour risque de cassé la barre, ce quy est arrivé plusieurs fois. En ce cas, c'est 18 liv. de frais; en outre comme lon ce serre d'un moulinet, et que la corde passe a travers le plancher de l'echafaut cela les coupes. Et il en a été cassé pour 40 liv. dans une exécution à la place Saint Michelle.
Pendu à 25 liv.
Sy les cordes casse, chaque corde couste six livres. En outre elles ne peuve jamais servire que deux fois à l'exécuteur.
Pour ce qui est des autres justices il y a toujours quelque frais à faire qui val lun dans l'autre à 3 ou 6 liv.
En outre tous les jours employé aux grande justice, il en couste à l'exécuteur 10 ou 12 liv. de frais, pour la norriture, celle des domestiques et du cheval.
Il est obligé d'avoir toujours ce qui serve aux justices en provisions, pour n'aporté aucun retard à repondres aux ordres sans delay, ce qui tient des fond considérable sans aucun profit. En outre il est obligé d'ebergé ces confraire hors de leur séjour a Paris, sans quoy il ne les trouveret point dans les car d'heur pressants, ou il est obligé de repondre a plusieur jurridiction à la fois, et il na dautre ressource puisquil n'y a personne a employer pour cela, hors de cette vacation. Il y a mil autre petit détaille, au quels il faudret un volume pour en faire l'explication, mais la lumière des magistras doive les pénétrer sans paine.
"

Edmond Jean François Barbier, Chronique de la régence et du règne de Louis XV (1718-1763), Huitième et dernière série, Paris, Charpentier, 1857, pp. 418-419.

21 juillet 2009

Une exécution ordinaire


Les archives judiciaires de l'ancien régime constituent une source majeure pour qui s'intéresse aux histoires criminelles du passé. On peut y trouver notamment des récits d'exécutions plus ou moins détaillés. Voici un document inédit (1), pas forcément spectaculaire, mais qui comporte quelques petits détails susceptibles de nous aider à mieux connaître le mode opératoire des bourreaux d'autrefois.
Le condamné se nomme Michel-Daniel-Henri de Ruxton. Il est irlandais et premier lieutenant "à la charge de capitaine en second" dans le régiment de Saxe Infanterie. Le 9 septembre 1754, ayant rencontré par hasard Pierre-Philippe Andrieux, écuyer, seigneur de Maucreux (2), avec qui il a été en procès, il l'a aussitôt mis en joue et lui a fait sauter la cervelle d'un coup de fusil. Jugé deux mois après, il a été condamné à être roué vif en place de Grève. Sentence confirmée le 26 novembre 1754 et exécutoire dès le lendemain.
Ainsi, le mercredi 27, à trois heures et demie de l'après midi, l'irlandais arrive en Grève tenu, par le bras droit, par le bourreau, accompagné de l'autre côté par un confesseur. Il porte un habit vert avec un bonnet de laine qui lui couvre les yeux. A cette époque il est courant que les condamnés aient le visage dissimulé en public de façon à ce que leur anonymat soit préservé. Selon la procédure, il se rend d'abord à l'hôtel de ville pour d'éventuelles et ultimes révélations. Ce qui dans le cas de Ruxton paraît superflu. Il y reste quand même une demi-heure avant de monter sur l'échafaud. Là, l'exécuteur l'attache sur une croix de Saint-André "après qu'on lui eut couvert les yeux avec sa veste". On lui passe ensuite une corde autour du cou avec laquelle, suivant le rétentum de l'arrêt, on pourra discrètement l'étrangler. Pour sa part, le confesseur se tient à l'écart, sur un coin du plancher. Au premier coup de barre un valet du bourreau, placé sous l'échafaud, actionne le moulinet du garrot et instantanément le supplicié suffoque "en sorte qu'il n'y eut plus en luy que l'animal qui dut souffrir". L'exécuteur peut alors abattre sa lourde barre de fer et briser systématiquement tous les membres du condamné. Pendant toute la durée de cette opération qui dure pendant près de trente minutes, "l'exécuteur mit plus de 20 fois la main sur le cœur du patient pour voir s'il avait encore quelque signe de vie." En lisant ces précisions on réalise que, contrairement à ce que l'on a souvent écrit sur le supplice de la roue, le condamné qui bénéficie d'un rétentum ne meurt pas immédiatement suite à son étranglement. Il est plongé dans une sorte de coma qui lui évite la douleur physique et ne succombe que sous les coups. Quand le bourreau constate que Ruxton est bien mort il en avertit son confesseur qui se retire à l'hôtel de ville. Enfin, le cadavre est détaché et placé sur une roue où il reste exposé pendant environ une demi-heure.

On trouve la narration de cette affaire dans le journal de Barbier, qui ne s'étend pas sur les particularités de l'exécution :
"Mercredi 27 novembre, on a rompu vif, en exécution de l'arrêt de la veille, les Grand'chambre et Tournelles assemblées, le sieur Henry Ruxton, gentilhomme irlandois, âgé de vingt-trois ans, bel homme et bien fait, né, dit-on, à Saint-Germain-en-Laye, pour l'assassinat prémédité par lui, commis le 9 septembre dernier, de M. Andrieux, avocat au Parlement, qui étoit sorti de l'échevinage au mois d'août […] On comptoit assez qu'il ne seroit peut-être que décollé, parce qu'il n'y avoit point de vol […]; c'étoit d'ailleurs un fort mauvais sujet, et le crime paru si noir, qu'au contentement du public, la sentence du Châtelet a été exécutée et confirmée, et le Parlement n'y a pas perdu de temps. On dit cependant qu'il a été étranglé sur l'échafaud aussitôt les coups. Il a paru mourir en repentant et bon chrétien." (3)

(1) Archives Nationales, AD III 8, pièce 99.
(2) commune de Faverolles, dans l'Aisne.
(3) Chronique de la régence et du règne de Louis XV ou journal de Barbier, sixième série (1754-1757), Paris, Charpentier, 1866, pp. 72-75.
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11 juillet 2009

Le supplice de la roue


« Tous les arrêts qui condamnent les criminels à être rompus, disent toujours qu'ils seront rompus vifs : mais le plus souvent les juges mettent un retentum au bas, qui dit, ou qu'ils endureront un ou deux coups vifs, ou qu'ils feront étranglés au bout de plus ou moins d'heures. Quand on lit l'arrêt aux criminels, on ne leur lit jamais le retentum : il n'y a que le bourreau qui en ait eu communication. On dresse un échafaud, comme le précédent, sur le milieu duquel est attaché à plat une croix de S[aint] André, faite avec deux solives en croix oblique, assemblées au milieu, ou elles se croisent : on a espacé dans chacune des quatre branches, deux entailles ou hoches à environ un pied l’une de l’autre. Le criminel déshabillé & nu en chemise, est étendu sur cette croix, le visage tourné vers le ciel; on lui releve sa chemise aux bras et aux cuisses, & on l'attache à la croix avec des cordes à toutes les jointures, c'est-à-dire, aux épaules, aux coudes, aux poignets, au haut des cuisses, aux genoux & aux coudepieds; on lui met la tête sur une pierre. En cet état le bourreau armé d'une barre de fer quarrée, large d'un pouce & demi, & arrondie, avec un bouton à la poignée, en donne un coup violent entre chaque ligature, vis-à-vis de chaque hoche; & comme les os dans ces endroits portent à faux, ils sont indubitablement cassés : quand il a fait d'un côté, il saute pardessus le patient pour l'autre côté, & finit par deux ou trois coups sur l'estomach.
Quand le patient ne doit pas être rompu vif, on a précédemment construit sous l’échafaud, à l'endroit ou il aura sa tête, un moulinet composé de deux montans, arrêtés en haut sous l'échafaud & en bas dans la terre : deux traverses les assemblent; & au milieu est le moulinet rond percé de trous, comme on en voit derriere les charrettes & les chariots; une corde passée en cravate sur le col du criminel, va rendre à ce moulinet, & se roulant autour par le moyen de leviers que deux hommes abaissent l'un après l'autre, elle serre vigoureusement le col, & étrangle sur le champ.
A un coin de l'échafaud est placée horizontalement sur un pivot, une petite roue de carosse dont on a scié le moyeu de dehors. Aussitôt que l'expédition est faite, on détache le supplicié; on lui plie les cuisses en dessous, de façon que ses talons touchent au derriere de sa tête; on le met dans cette situation sur la petite roue; on le lie de toutes parts aux jantes, & on le laisse ainsi exposé au public plus ou moins de temps; quelquefois on l'expose sur un grand chemin, où on le laisse, sans y plus songer. »


Garsaut, Faits des causes célèbres et intéressantes augmentés de quelques causes, Amsterdam, Chastelain 1757, pp.lxi-liv.

21 juin 2009

Emotion d'échafaud à Versailles en 1789


Pendant toute la seconde moitié du XVIIIème siècle plusieurs Sanson ont été titulaires de l’office de bourreau de Versailles et de la prévôté de l’Hôtel du Roi. Nicolas-Charles-Gabriel, fils de l’exécuteur de Paris, occupa ces fonctions de 1749 à 1778, après lui Charles-Henri, son neveu, de 1778 à 1788, puis Louis-Cyr-Charlemagne, un autre de ces neveux demi frère du précédent, de 1788 à 1794. Pendant la révolution, ce dernier inaugura l’une des premières machines à décapiter fabriquées en France. Il eut aussi à affronter une émotion d’échafaud, comme il s’en produisit plusieurs au début des troubles révolutionnaires.
Le 26 juillet 1789, un sieur Wagner, épicier au coin de la rue Saint-Médéric, à Versailles, fut frappé d’un coup de couteau par son fils et en mourut le lendemain. Le meurtrier, ouvrier serrurier, fut arrêté très rapidement et jugé le 4 août par la prévôté de l’Hôtel du Roi. On sait comment pouvait parfois être expéditive cette juridiction, chargée de tous les crimes et délits commis dans les résidences royales. D’autant qu’au criminel, ses jugements étaient sans appel. Wagner fils fut condamné « à faire amende honorable devant l’église Notre-Dame, avec un écriteau portant le mot "parricide" ; puis à être conduit à la place du marché de Versailles pour y être rompu vif, mis ensuite sur la roue, puis son corps brûlé et ses cendres jetées au vent. »
Le 11 août, le condamné fut amené dans l’enclos de la geôle de la chambre criminelle de la prévôté où il entendit la lecture de son jugement. Après s’être confessé il fut remis aux mains de l’exécuteur. Dehors, on le fit grimper dans un tombereau qui le conduisit d’abord à l’église Notre-Dame. Là, selon un cérémonial très précis, en chemise, la corde au cou, il fit amende honorable. Ce jour là, à cause de l’affluence excessive qu’on prévoyait sur l’esplanade du marché, lieu habituel des exécutions, et « qu’il y avait quelque danger de feu », on avait dressé l’échafaud sur la place du grand Montreuil. Arrivé au lieu du supplice, Wagner descendit de la charrette et monta sur la plateforme pour y subir sa peine. Il n’était pas encore lié sur la croix de Saint-André qu’un immense mouvement de révolte se produisit parmi la foule. Des centaines de voix crièrent : « grâce ! grâce ! » Presque aussitôt la garde fut bousculée, le bourreau chassé et le condamné délivré. Il disparut dans la mêlée. Les émeutiers firent un grand feu de joie en brûlant sur place l’échafaud et le tombereau de l’exécuteur. On ne retrouva jamais l’évadé. Cette émotion d’échafaud, loin d’être spontanée, avait été préparée et dirigée, paraît-il, par la corporation des ouvriers serruriers, fort importante dans la ville. (1)
A peu de distance de là, au château de Versailles, la monarchie française vivait ses derniers jours.

(1) M. Jeandel, La justice à Versailles, Mémoires de la Société des sciences morales des lettres et des arts de Seine-et-Oise, Versailles, 1861, p. cxv.

6 juin 2009

Le dernier roué

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En 1790, alors qu’à Paris la Constituante avait déjà intégré le principe d’appliquer le même type de peine de mort – par décapitation – à l’ensemble des condamnés, quelques vieilles justices de provinces continuaient à prononcer des peines désuètes et barbares. C’est le cas du Parlement de Provence qui, dans son dernier arrêt, décida de condamner un criminel au terrible supplice de la roue (1).
Cette affaire, étrange et insolite, débute à Gémenos, petite bourgade à 20 kilomètres à l'est de Marseille, au pied du massif de la Sainte-Baume. Le 14 juillet 1790, dans le parc du château, à l’occasion de la célébration de la fête de la Fédération, un banquet est offert à la Garde Nationale. L’hôte des lieux, le marquis Jean-Baptiste d’Albertas, ancien président de la cour des Comptes de Provence, s’est mêlé familièrement aux réjouissances. Soudain, au moment où l’on s’apprête à porter un toast à son épouse, un homme de petite taille et bossu surgit près du marquis. Il hurle « je suis venu te donner la mort » et lui plonge un couteau en plein cœur. Aussitôt arrêté, il est conduit aux prisons d’Aix. On l’interroge. Il se nomme Anicet Martel, âgé de vingt ans, natif d’Auriol. Il réside à Toulon où il est élève en chirurgie. Il passe des aveux complets, déclarant notamment qu’il a agi seul et qu’il prémédite cet acte depuis sept ans. Quant au motif du meurtre, Anicet Martel explique qu’il a voulu venger son père, Jean-Jacques Martel, ancien instituteur à Gémenos, décédé prématurément après avoir été destitué de son poste à la demande du Marquis d’Albertas.
Son procès est vite instruit et le Parlement de Provence le condamne à être roué vif. Cet arrêt sera d’ailleurs le dernier que cette cour prononcera en matière criminelle (2).
L’exécution a lieu le 2 août 1790, sur la place du Palais de Gémenos. Des amis du meurtrier ont-ils préparé un soulèvement pour faciliter son évasion ? Toujours est-il qu’un tumulte éclate au moment où il arrive à l’échafaud. Des pierres sont lancées de la place et des toits des maisons voisines. Dans la confusion, le condamné tente de prendre la fuite. Un capitaine du régiment du Lyonnais, qui commande l’escorte, parvient à le plaquer à terre et l’immobilise de la pointe de son épée. Quelques coups de feu tirés en l’air, par la troupe, achèvent de ramener le calme. Mais où est l’exécuteur ? Dès les premières pierres, il a quitté son poste et s’est enfui à toutes jambes pour échapper, dira-t-il plus tard, « à la vindicte populaire dont on l’avait menacé » (3). On se met à sa poursuite et, après de laborieuses recherches, on finit par le retrouver, blotti dans un confessionnal de l’église des capucins, en dehors de la ville. Ramené de force, sous bonne escorte, il procède finalement à l’exécution deux heures plus tard (4).
Comme à son habitude, la confrérie des pénitents d’Aix vient récupérer le corps du supplicié, le soir même, pour l’inhumer dans le cimetière de la Madeleine. Mais la nuit suivante des inconnus s’introduisent sur les lieux, en escaladant le mur d’enceinte, et emportent la dépouille.
Anicet Martel a été enlevé par des élèves en chirurgie qui, dans une salle d’anatomie clandestine, s’activent pour offrir à leur confrère un embaumement digne de ce nom. Après un traitement à la térébenthine, d’une quinzaine de jours, son corps est momifié : « Les chairs noircies sont adhérentes à la charpente osseuse, les fractures des bras et des jambes, sous les coups de la barre de fer du bourreau, apparaissent encore dans leur effrayante vérité. Il n’est pas jusqu’aux traits de la figure qui ne soient encore contractés par les douleurs éprouvées par ce malheureux dans son affreux supplice…. » (5)

Le corps embaumé d’Anicet Martel connaitra un curieux destin. Il échouera dans une loge maçonnique « où la franc-maçonnerie en a fait son idole ». En fait, un de ses bras fut muni d’un ressort et on plaça dans sa main droite un encrier, qu’il présentait aux impétrants lors des cérémonies d’initiation. Cette momie fut transportée à Martigues, puis réclamée par la loge d’Aix, avant d’être emportée par un Frère qui la cacha dans un grenier. On perd sa trace après 1817.

(1) Cette même peine fut aussi appliquée, en septembre 1790, à l’un des insurgés de « l’affaire de Nancy ». Tous les autres furent pendus.
(2) Entre 1700 et 1790, environ 821 condamnations à mort ont été exécutées à Aix, dont 358 par le supplice de la roue.
(3) Certains ont prétendu qu’il aurait été soudoyé pour participer à cette tentative de délivrance du condamné.
(4) Le nom de cet exécuteur n’est pas connu.
(5) Stephen d’Arve, Miettes de l’histoire de Provence, Marseille, Ruat, 1902, p.500
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9 mai 2009

Eloge paradoxal du bourreau


"Mais permettez qu'averti par ces tristes expressions, j'arrête un instant vos regards sur un objet qui choque la pensée sans doute, mais qui est cependant très-digne de l'occuper.
De cette prérogative redoutable dont je vous parlois tout à l'heure résulte l'existence nécessaire d'un homme destiné à infliger aux crimes les châtimens décernés par la justice humaine ; et cet homme, en effet , se trouve partout, sans qu'il y ait aucun moyen d'expliquer comment ; car la raison ne découvre dans la nature de l'homme aucun motif capable de déterminer le choix de cette profession. Je vous crois trop accoutumés à réfléchir, messieurs, pour qu'il ne vous soit pas arrivé souvent de méditer sur le bourreau. Qu'est-ce donc que cet être inexplicable qui a préféré à tous les métiers agréables, lucratifs, honnêtes et même honorables qui se présentent en foule à la force ou à la dextérité humaine, celui de tourmenter et de mettre à mort ses semblables ? Cette tête, ce coeur sont-ils faits comme les nôtres? ne contiennent-ils rien de particulier et d'étranger à notre nature? Pour moi je n'en sais pas douter. Il est fait comme nous extérieurement ; il naît comme nous ; mais c'est un être extraordinaire, et pour qu'il existe dans la famille humaine il faut un décret particulier, un FIAT de la puissance créatrice. Il est créé comme un monde. Voyez ce qu'il est dans l'opinion des hommes, et comprenez, si vous pouvez , comment il peut ignorer cette opinion ou l'affronter ! A peine l'autorité a telle désigné sa demeure, à peine en a-t-il pris possession que les autres habitations reculent jusqu'à ce qu'elles ne voient plus la sienne. C'est au milieu de cette solitude et de cette espèce de vide formé autour de lui qu'il vit seul avec sa femelle et ses petits, qui lui font connoître la voix de l'homme : sans eux il n'en connoîtroit que les gémissemens…. Un signal lugubre est donné ; un ministre abject de la justice vient frapper à sa porte et l'avertir qu'on a besoin de lui : il part; il arrive sur une place publique couverte d'une foule pressée et palpitante. On lui jette un empoisonneur, un parricide , un sacrilége : il le saisit, il l'étend , il le lie sur une croix horizontale, il lève le bras : alors il se fait un silence horrible , et l'on n'entend plus que le cri des os qui éclatent sous la barre et les hurlemens de la victime. Il la détache ; il la porte sur une roue : les membres fracassés s'enlacent dans les rayons ; la tête pend; les cheveux se hérissent , et la bouche , ouverte comme une fournaise , n'envoie plus par intervalle qu'un petit nombre de paroles sanglantes qui appellent la mort. Il a fini : le cœur lui bat , mais c'est de joie ; il s'applaudit, il dit dans son coeur : Nul ne roue mieux que moi. Il descend; il tend sa main souillée de sang, et la justice y jette de loin quelques pièces d'or qu'il emporte à travers une double haie d'hommes écartés par l'horreur. Il se met à table, et il mange ; au lit ensuite, et il dort. Et le lendemain , en s'éveillant, il songe à tout autre chose qu'à ce qu'il a fait la veille. Est-ce un homme ? Oui : Dieu le reçoit dans ses temples et lui permet de prier. Il n'est pas criminel; cependant aucune langue ne consent à dire, par exemple , qu'il est vertueux , qu'il est honnête homme , qu'il est estimable , etc. Nul éloge moral ne peut lui convenir, car tous supposent des rapports avec les hommes, et il n'en a point.
Et cependant toute grandeur, toute puissance, toute subordination repose sur l'exécuteur : il est l'horreur et le lien de l'association humaine. Otez du monde cet agent incompréhensible; dans l'instant même l'ordre fait place au chaos; les trônes s'abîment et la société disparoît."

Joseph de Maistre, Les soirées de Saint-Pétersbourg [Premier entretien], Paris-Lyon, 1822, pp. 41-44