Affichage des articles dont le libellé est Berger Alphonse. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Berger Alphonse. Afficher tous les articles

28 septembre 2009

Clémenceau et la guillotine

En septembre 1893, Georges Clémenceau, battu aux élections doit abandonner son poste de sénateur du Var. Commence alors une brève traversée du désert au cours de laquelle il se consacre à la rédaction de chroniques pour le journal La justice, quotidien qu'il a fondé treize ans auparavant.
Le lundi 21 mai 1894, devant la prison de la Roquette, il assiste à l'exécution de l'anarchiste Emile Henry et en donne un compte-rendu passionné (1). Fervent partisan de l’abolition de la peine de mort, il reprendra ce texte, quelques années plus tard, dans un ouvrage intitulé La mêlée sociale (2).


« Quelqu'un me dit : " Il faut que vous voyiez ça, pour en pouvoir parler à ceux qui trouvent que c'est bien. " J'hésitais, cherchant des prétextes. Et puis, brusquement, je me décide. Partons.
Nous traversons le Paris d'après minuit, avec ses groupes de filles blafardes sous le gaz, ses flâneurs attardés en quête d'aventures. Déjà nerveux, je cherche un air étrange dans les choses. Rien. Un ciel ardoisé, moutonnant, d'une transparence blême. Un vent sec et dur qui nous glace. […]
Toutes les rues aboutissant à la place de la Roquette sont barrées. La place est occupée militairement. II y a là mille hommes. C'est beaucoup pour en tuer un seul. Des barrières maintiennent le public au débouché de la rue de la Roquette. Il est impossible qu'il voie quoi que ce soit du spectacle de tout à l'heure. Joseph Reinach se moque de nous. La place n'est plus qu'une grande cour de prison.
Devant la porte de la Roquette, nouvelles barrières pour les personnes munies de carte. Il y a bien là une soixantaine de journalistes dont une femme, une vieille dame grise qui fait l'objet de la curiosité générale sans en éprouver la moindre gêne. Elle cause gaiement avec ses voisins, ou même avec les officiers de paix qui la plaisantent. Des sergents de ville passent, la cigarette ou la pipe à la bouche. Tout le monde fume. On cause à mi-voix. L'attitude est plutôt recueillie.
[…]
Une lueur blanchâtre tombe d'en haut. Bientôt, c'est un peu de lumière. Un roulement cahoté, le pas lourd des chevaux sur le pavé, et je vois apparaître deux fourgons, semblables à ceux où la maison Potel et Chabot expédie en ville ses cuisiniers et ses victuailles. Des sergents de ville les accompagnent. Deux vigoureux gaillards en blouse conduisent l'attelage, de l'air dont ils porteraient du linge à la pratique.
Le fourgon qui porte les bois de justice se range le long du mur de la prison; l'autre, qui va faire le voyage du cimetière d'Ivry, demeure près des quatre dalles où va se dresser la machine. Des hommes, avec des lanternes, vont et viennent, s'empressent autour de la première voiture. Elle s'ouvre, et tout aussitôt commence un transport d'objets dont on ne saisit pas bien la forme. Ce sont des boîtes étranges, des pièces de fer ou de bois, des accessoires de toutes sortes, qui prennent place sur le trottoir, où on les dispose dans un ordre déterminé. Nous ne distinguons pas encore très bien ce que n'éclairent pas les lanternes. Un coup de pied renverse un seau : une boule ronde s'en échappe, qui roule sur la chaussée. On eût dit une tête, oubliée de la dernière exécution. Il paraît que c'est une éponge.
Trois hommes, en redingote avec chapeau haute forme, dirigent trois ouvriers en costume de travail : bourgeron, pantalon de toile bleue. Les trois bourgeois sont le bourreau et ses deux aides l'un d'eux est son gendre, me dit-on (3). L'un des valets du bourreau est son fils (4). On a soupé en famille, et puis l'on est parti bravement pour le travail, jetant un coup d'œil plein de caresses aux petits qui dorment, embrassant l'un sa mère, l'autre sa femme ou sa fille, qui font des recommandations affectueuses, en crainte du froid de la nuit.
J'ai mal vu M. Deibler, un petit vieux qui traîne la jambe. Etais-je prévenu? Il m'a paru gauche, oblique et sournois. Un de ses aides, un jeune blond, gras, frais et rose, faisait contraste avec lui. Tout ce monde travaillait sans bruit, avec la bonne humeur décente de gens qui savent vivre. Peu à peu, les pièces étalées sur le sol prennent une signification. Deux traverses, encastrées en croix, reposent sur les dalles. Elles sont dûment calées, et M. Deibler, avec son niveau d'eau, vient s'assurer qu'on fait à sa machine une base bien horizontale. On me fait remarquer qu'on n'enfonce pas un clou. Rien que des vis. Pas un coup de marteau. C'est beau le progrès !
Les montants se dressent, surmontés d'une traverse où s'accroche une poulie. On monte le couteau, qu'on fait glisser dans sa rainure; on installe la bascule qu'on fait jouer. M. Deibler en personne place le baquet pour la tête, et l'enveloppe d'une sorte de petit paravent de bois qui arrêtera l'éclaboussure du sang. Le panier pour le corps gît tout ouvert à côté de la bascule, près du fourgon à destination d'Ivry.
Il fait jour maintenant, ou à peu près. On vient d'éteindre les becs de gaz. Je regarde la prison, et stupéfait, je lis au-dessus de la porte « Liberté, Egalité, Fraternité ». Comment a-t-on oublié d'ajouter « ou la mort » ?
Tout est prêt. La machine attend. Elle est misérable à voir, avec son triste Deibler. L'aspect d'une de ces machines agricoles qu'on voit dans les concours. On ne sait pas bien si cela hache la paille ou les betteraves, mais c'est trop perfectionné pour inspirer la terreur. Les montants sont bas, la bascule est petite, touchant le sol. Comme sous voilà loin du haut échafaud dominant la foule, et du beau bourreau rouge avec la hache et le billot. A quand la réforme?
Tandis que je songe ainsi, l'équipe ne reste point inactive. Les ouvriers sont montés dans le fourgon pour quitter leur costume de travail. Ils reparaissent, tout de noir vêtus, coiffés de chapeaux haut de forme. M. Deibler, faisant d'un coup d'œil sa dernière inspection, aperçoit un balai posé en travers d'une échelle couchée le long du trottoir. Il traverse la place et remet le balai délinquant dans l'alignement. Cet homme, évidemment, aime la belle ordonnance des choses.
Le soleil est levé. Le bourreau, suivi de ses hommes, franchit le seuil de la prison. Maintenant, c'est le réveil et l'horrible préparation. Il fait grand jour. La haute maison d'en face a ses balcons noirs de spectateurs. Sur le toit, des groupes d'hommes et de femmes avec des lorgnettes. Les conversations vont leur train. Les journalistes qui sont là ont vu d'autres exécutions! L'un d'eux n'en compte pas moins de dix-huit. Il fait des comparaisons, porte des jugements sur les suppliciés. On discute. Ce faux public de professionnels est comme la guillotine, sans grandeur. Ces gens sont là par fonction, comme le bourreau, comme le condamné. Si l’on nous rend le bourreau rouge avec son haut échafaud, il faudra retrouver aussi les belles foules naïves, passionnées d'autrefois, injuriant le condamné, lui jetant des pierres, ou chantant des cantiques comme au dernier bûcher de Valence. Autrefois, toutes ces choses avaient un sens. Elles n'en ont plus aujourd'hui.
Je songe au condamné qu'on tenaille moralement de l'autre côté du mur. L'instant fatal approche, l'anxiété croît. Un silence de mort. Des pierrots se poursuivent, piaillant, bataillant sur le pavé. Dans le silence de l'attente, c'est un événement. Un cheval hennit. Les gendarmes, alignés devant la machine, ont mis sabre au clair.
Un mouvement! C'est un jeune homme en paletot clair qui sort de la prison, le cigare aux lèvres, et vient en riant, sous les regards de tous, à trois pas de la guillotine, conter une bonne histoire à un ami qu’elle amuse bien. On m'a dit sa fonction. Je ne le désigne pas. Deux gendarmes sont livides; des novices, sans doute. Le petit soldat qui fait sa faction s'agite terriblement; il se dandine, a des gestes saccadés, rit nerveusement, roule des yeux vagues. J'ai cru qu'il allait se trouver mal.
La petite porte vient de se fermer avec un gémissement aigu. On entend le bruit des barres de fer qui tombent. La grande porte s'ouvre, et derrière l'aumônier courant à la bascule, Emile Henry paraît, conduit, poussé par l'équipe du bourreau. Quelque chose comme une vision du Christ de Munkacszy, avec son air fou, sa face affreusement pâle semée de poils rouges rares et tourmentés. Malgré tout, l'expression est encore implacable. L'homme ligoté s'avance rapidement à petit pas saccadés, à cause des entraves. Il jette un regard circulaire, et, dans un rictus horrible, d'une voix rauque mais forte, lance convulsivement ces mots : « Courage, camarades, Vive l'anarchie ! » Et se hâtant toujours, il ajoute à mi-voix « Ah ça ! on ne peut donc pas marcher ? » Puis arrivé à la bascule, un dernier cri : « Vive l'anarchie ! ».
Un aide a brusquement enlevé la veste noire jetée sur les épaules. J'aperçois la chemise blanche qui laisse le cou nu, les mains liées derrière le dos. Le corps sans résistance est poussé sur la bascule qui glisse. Tout ceci violent, précipité comme dans une apparition. Ici un temps d'arrêt, bref sans doute, mais, pour moi, démesuré. Quelque chose n'était pas au gré de M. Deibler. Il se penche, baisse la tête jusqu'au niveau de l'autre, il allonge le bras, semble hésiter. Cela semble inexprimablement long, car Henry maintenu sur la planche, le cou dans la lunette, attend. Enfin, le bourreau se relève et se décide. Un bruit de craquements prolongés, comme d'os lentement écrasés, broyés. C'est fait.
Un mouvement de la bascule fait sauter le corps dégingandé dans le panier. M. Deibler y joint la tête et projette, avec elle, la sciure sanglante du baquet. Le panier est déjà dans le fourgon qui part au grand trot, suivi de la gendarmerie et de la voiture du bourreau. La machine, maintenant, luit, grasse de sang qui dégoutte.
L'horreur de l'ignoble drame m'envahit alors et m'étreint. Les nerfs détendus ne réagissent plus. Je sens en moi l'inexprimable dégoût de cette tuerie administrative, faite sans conviction par des fonctionnaires corrects.
Le crime d’Henry me paraît odieux. Je ne lui cherche pas d'excuses. Seulement, le spectacle de tous ces hommes associés pour le tuer, par ordre d'autres fonctionnaires, également corrects, qui, pendant ce temps dorment d'un sommeil paisible, me révolte comme une horrible lâcheté. Le forfait d'Henry est d’un sauvage. L'acte de la société m'apparait comme une basse vengeance, Que des barbares aient des mœurs barbares, c'est affreux, mais cela s'explique. Mais que des civilisés irréprochables, qui ont reçu la plus haute culture, ne se contentent pas de mettre le criminel hors d'état de nuire, et qu'ils s'acharnent vertueusement à couper un homme en deux, voilà ce qu'on ne peut expliquer que par une régression atavique vers la barbarie primitive.
[…]
Voilà ce que je rapporte de la place de la Roquette. J'ai raconté ce que j'ai vu, sans rien dramatiser, le simple récit des faits me paraissant supérieur en émotion vraie à tout artifice d'art. Que les partisans de la peine de mort aillent, s'ils l’osent, renifler le sang de la Roquette. Nous causerons après. »

(1) La Justice (23 mai 1894)
(2) Georges Clémenceau, La mêlée sociale, Paris, Eugène Fasquelle, 1907, pp. 409-416.
(3) Alphonse Berger qui, en réalité, n’était pas le gendre de Deibler mais celui de son prédécesseur, Nicolas Roch.
(4) Anatole Deibler, alors âgé de 31 ans.


19 juin 2009

19 mai 1879 : l’exécution de Laprade à Agen


Il y a cent-trente ans, le 19 mai 1879 à 5 heures, Jean Laprade, vingt ans, condamné à mort pour parricide, était guillotiné sur la place du pin à Agen.

En 1878, Allemans (1), petit village de 664 habitants, sur la rive gauche du Dropt, en Aquitaine, avait été le théâtre d’un horrible drame. Le dimanche 10 novembre, dans une maison isolée au lieu dit « La carrière », Jean Laprade (2), vingt ans à peine, à l’occasion d’une violente colère dont il était coutumier, avait massacré toute sa famille. Son père, sa mère et sa grand-mère. Les abattant avec un fusil puis s’acharnant sur leurs corps à coups de crosse, de serpe et de couteau. Le 6 mars 1879, le jeune homme avait été condamné à la peine capitale (3).

A Paris, à la suite du décès de Nicolas Roch, un nouvel exécuteur en chef venait d’être désigné le 15 mai 1879 : le sieur Deibler Louis-Antoine-Stanislas, adjoint depuis 1871. En même temps que sa nomination, le bureau des affaires criminelles l’informa qu’il aurait à exécuter Laprade le lundi suivant, au matin. Sans plus tarder, Deibler fit prévenir ses trois adjoints, Aimé Etienne, Edouard Desfourneaux et Alphonse Berger, en compagnie desquels il quitta Paris, en chemin de fer, dans la soirée du 17 mai.
Le lundi 19 mai, avant l’aube, les bois de justice étaient dressés sur la place du pin, à Agen. Quelque trois-cents soldats d’infanterie de ligne et sept brigades de gendarmerie assuraient le maintien de l’ordre, formant un carré autour duquel cinq ou six mille spectateurs se pressaient. Les journalistes découvraient le nouvel exécuteur : « un homme de taille moyenne, boiteux, voûté, blond, d'une corpulence plutôt faible que forte. Il porte la barbe en fer à cheval » et ses aides : « deux seulement sont hauts et vigoureux; le troisième est petit et grêle. » (4)

A la prison, quand Deibler entra dans la cellule du condamné, ce dernier eut un mouvement de refus : «Ne m'approchez pas, ne me touchez pas.» Tandis qu’on apportait un tabouret pour le faire asseoir, pour procéder à la toilette, les adjoints sortirent de leurs poches des cordelettes pour l’attacher. « Ne m'attachez pas, s'écria-t-il, je ne veux pas, je ne veux pas mourir, je suis innocent, je veux écrire, laissez-moi écrire. » Comme Laprade était d’une force herculéenne et que l’exécuteur et ses aides n’arrivaient pas à le maintenir, quatre gardiens furent appelés en renfort. Une lutte s’engagea alors entre ces huit hommes et le condamné qui refusait obstinément de s’asseoir et de se laisser attacher « Je suis innocent s'écria-t-il je ne veux pas mourir. » Avec toutes les peines du monde ils parvinrent à le coucher sur le dos, à lui passer une camisole de force et à lui lier les jambes. Mais Laprade opposait toujours une très vive résistance. « Je ne veux pas vous faire du mal, dit l’un des aides, seulement, laissez vous faire. » « Je vais souffrir, hurla Laprade j'en ai assez de souffrances comme ça; je ne veux plus souffrir. » se débattant de nouveau. « A quoi cela vous avance-t-il de faire le méchant ? Nous serons bien maîtres de vous » fit observer Deibler. « C'est terrible, continuait Laprade, que vous fassiez cela envers moi. Je ne veux faire du mal à personne. Laissez-moi libre. » En même temps, il avait réussi à se défaire des liens qui lui entravaient les jambes et résistait à coups de pieds aux aides qui voulaient l’obliger à s’asseoir.
A cet instant, comme on le forçait à se coucher face contre terre, sa tête heurta violemment le pavé de la cellule. Le journal La Constitution affirmera qu’un gardien l’avait pris par les cheveux et lui avait cogné la tête contre les dalles. Certaines rumeurs attribueront même à Deibler ce mauvais geste. On verra plus loin qu’il n’en est rien (5).
Enfin vaincu, le prisonnier consentit à se laisser faire. L’aide Berger lui coupa le col de sa chemise. « Il est pénible, dit alors un gardien, d'user de pareils moyens pour vous faire rester tranquille. » « C'est bien plus pénible pour moi que pour vous » lui répliqua Laprade qui n'avait pas perdu un seul instant sa lucidité d'esprit. « Oui, ajouta-t-il, c'est très pénible. » Interpellant un des aides, il ajouta « On dirait qu'il vous semble que ce n'est pas pénible? Je voudrai bien vous voir à ma place! »

Le directeur de la prison centrale ayant déclaré qu'il fallait enlever au condamné la camisole de force, Deibler lui répondit qu'il fournirait une déclaration attestant que, dans ces circonstances, son utilisation avait été indispensable. Dans l'arrêt on avait précisé que le condamné – en tant que parricide – serait conduit au supplice en chemise, les pieds nus et recouvert d’un voile noir. Les aides de l’exécuteur lui retirèrent ses bottines, jetèrent un peignoir blanc sur ses épaules et lui nouèrent sur la tête un crêpe qui descendait jusqu'aux genoux. « C’est pénible, c’est pénible » continuait de répéter le prisonnier. « Pourquoi aussi avez-vous voulu vous révolter ? lui demanda Berger, il n’est guère dans nos habitudes d’agir ainsi envers les condamnés. Vous faîtes le méchant, vous feriez mieux de montrer un peu de repentir. »
Il était cinq heures moins le quart. La lutte avait duré près d’une demi-heure.
Avant de sortir, Deibler voulu savoir si le condamné souhaitait marcher ou s’il fallait qu’on le porte : « Je marcherai » répondit Laprade.
Dans la cour, on le fit monter dans le fourgon, accompagné par deux prêtres (6) et les aides de l’exécuteur. Escorté par un piquet de gendarmes, le convoi se mit en marche, au pas, par le Cours Plate-forme, le Cours Trénac et le Cours du Pin.
Arrivé près de la guillotine, on lui retira son voile noir. Un huissier lu l’arrêt de condamnation. Après avoir embrassé un crucifix que lui présentait l’abbé Faure et répété encore « je suis innocent », Jean Laprade fut poussé sur la bascule et amené sous le couperet. Comme il tordait le cou dans la lunette, un adjoint lui redressa la tête. Deibler laissa alors tomber le couteau. Toute la guillotine fut éclaboussée de sang. La lame avait tranché le crâne à la base de l’occiput et des maxillaires.

Quelques jours plus tard, certains journaux ayant relaté cette exécution en évoquant la « brutalité » des exécuteurs, le Garde des Sceaux demanda des éclaircissements. Le procureur général Paul Aubert lui répondit, le 24 mai 1879 : « On a lu dans La Constitution que Laprade avait été l'objet de violences. Ces allégations sont inexactes en ce qui concerne les violences et mauvais traitement. Il a résisté. Il a fallu s'en rendre maître, lui attacher les jambes et les bras. Il s'est laissé conduire d'abord jusqu'à la voiture, c'est-à-dire traverser le corridor de la prison et ensuite sur 15 ou 20 pas de la voiture à l'échafaud. » (7)
S. Roch

(1) Depuis 1896 cette commune du Lot-et-Garonne a ajouté « du Dropt » à son nom.
(2) Jean Laprade est né le 5 novembre 1858 à Allemans, de François Laprade et d’Elisabeth Chaumès.
(3) Dès cette époque, cette affaire a fait l’objet de nombreuses publications : Affaire Laprade. Cour d'assises de Lot et Garonne. Session du 1er trimestre 1879. Triple parricide d'Allemans, Acte d'accusation, Montauban, Impr. de Macabiau-Vidallet, 1878. Affaire Laprade, Le triple parricide d'Allemans-du-Drop, Carcassonne, Impr. P. Polère, 1879. Cour d'assises du Lot et Garonne, Le triple parricide d'Allemans-du-Drop, Affaire Laprade, Bordeaux, impr. de Bord, 1879. Laprade, le parricide condamné à la peine de mort par la cour d'assises de Lot-et-Garonne séant à Agen, Orléans, Impr. Masson, 1881.
(4) La Presse du 22 mai 1879
(5) Cette exécution est relatée, entre autres, dans La constitution, Le journal du Lot-et-Garonne, Le journal d’Agen.
(6) Le condamné était assisté de l’abbé d’Arlan de Lamothe, aumônier des prisons, et l’abbé Faure, aumônier du lycée.
(7) Archives Nationales, BB/24/2047



18 juin 2009

Querelle de famille


Dans l’édition du Petit Parisien du vendredi 23 janvier 1880, en page trois, sous le titre Querelle de famille, on pouvait lire ce communiqué :
« Nous recevons la lettre suivante, que nous reproduisons textuellement :

Paris, ce 21 janvier 1880
Citoyen Rédacteur,
M. Berger, aide-exécuteur de première classe et gendre de M. Roch, ex exécuteur décédé, me prie de vous demander, ne pouvant le faire en son nom personnel, que vous adressiez par la voie de votre journal, pourquoi M. Deibler, exécuteur, n’a pas prévenu M. Berger, son aide de première classe de l’exécution de Prévost.
Pourquoi et de quel droit n’a-t-il pas été prévenu, par conséquent n’a pu y assister, contrairement à ce qu’ont annoncé divers journaux qui ont cité son nom plusieurs fois. M. Roch fils, aide de troisième classe, n’a pas été prévenu non plus.
De quoi cela dépend-il ? Est-ce jalousie ?
Enfin, citoyen, comptant sur vous pour adresser cette question à qui de droit, et cela dans les termes qui conviendront.
L.C. »

Amusé, le journal s’était contenté d’ajouter en guise de commentaire : Décidément, voilà des gens qui sont à couperet tiré !

On ignore qui est ce mystérieux L.C. qui signe cette lettre. Par contre, Berger (1) est bien à cette époque adjoint de première classe à l’exécuteur en chef, Louis Deibler. En dépit des multiples informations plus ou moins fantaisistes que la presse de cette fin du XIXème siècle aimait à colporter sur le bourreau et ses aides, l’article paraît authentique.
Pour les connaisseurs de la vie judiciaire d’alors, la rivalité entre Berger et Deibler n’était pas une surprise. Elle remontait au printemps 1879, époque à laquelle le ministère de la justice avait désigné Louis Deibler pour succéder à Nicolas Roch, exécuteur en chef, qui venait de décéder. Contre toute attente, alors que la logique aurait voulu qu’Alphonse Léon Berger, gendre du défunt, soit nommé à sa place, on lui avait préféré un autre adjoint, Louis Deibler, encore totalement inconnu. En guise de consolation, Berger avait été promu adjoint de première classe le 4 juillet suivant.
Dans ces conditions, il est évident que l’entente entre les deux hommes était loin d’être parfaite. Nonobstant, Berger fut choisi pour accompagner Deibler lors des deux premières exécutions que celui-ci fit en qualité d’exécuteur en chef. La première eut lieu à Agen (Lot-et-Garonne) le 19 mai 1879 (exécution de Jean Laprade) et la seconde à Saint-Rambert (Loire) le 10 septembre 1879 (exécution de Jean Chambes). Par contre, lorsqu’il fut question d’aller exécuter Théotime Prunier, à Beauvais (Oise), le 13 novembre 1879, Deibler préféra se faire accompagner par Charles Ganié, Edouard Desfourneaux et Adolphe Deville (2).
Le lundi 19 janvier 1880, la première prestation parisienne du nouvel exécuteur fut un événement suivi par toute la presse nationale. Le condamné était un ancien militaire nommé Victor Prévost. Ce jour là, comme à Beauvais, Deibler ne fit pas appel à Berger qui, si l’on en croit l’article cité plus haut, ne fut même pas prévenu. On comprend qu’il en ait conçu du dépit. Ce qui est certain, c’est que ce petit billet ne semble pas avoir favorisé le réchauffement des relations entre Monsieur de Paris et son adjoint. Pendant les vingt dernières années de sa carrière Alphonse Berger ne fut plus jamais convoqué pour participer aux exécutions effectuées hors de Paris et les Deibler, père et fils, ne manquèrent jamais l’occasion de signaler à l’administration son « manque de sérieux ».

(1) Alphonse-Léon Berger (1841-1906) fils de Pierre-Martin, bourreau de Perpignan, et de Marie-Eléonore Vermeille. Marié, en 1867, avec Virginie Desmorest, fille du bourreau de Carpentras et remarié, en 1875, avec Olympe-Marie Roch, fille de Nicolas, exécuteur en chef des arrêts criminels.
(2) Adolphe-Désiré Deville nommé adjoint de 2e classe à Paris, le 4 juillet 1879, était un ami de Louis Deibler, avec qui il avait été adjoint en Algérie.


24 mai 2009

Les adjoints d’Anatole Deibler (1906-1909)


Le 18 février 1906, Armand Fallières est élu président de la République. Farouche adversaire de la peine de mort, pendant trois ans il va gracier systématiquement tous les condamnés. Anatole Deibler et ses adjoints se retrouvent par conséquent au chômage.
Pourtant, pendant cette période, le Ministère de la justice continue de se préoccuper de l’exécuteur et de son équipe. Dans quel but ? Le remplacement des plus âgés ? La suppression de leurs fonctions ? Il demande à Deibler un rapport sur ses adjoints et celui-ci lui adresse, en réponse, les observations suivantes :

« Deville Adolphe, né à Chartres le 4 juillet 1832, adjoint de 1ère classe : Vu son grand âge ses facultés intellectuelles se trouvent insuffisantes pour accomplir ses fonctions avec promptitude et sang froid. Au point de vue physique, étant assez bien conservé pour son âge, il pourrait encore à la rigueur rendre quelques services pendant quelques temps.

Berger Alphonse-Léon, né le 15 février 1841 à Perpignan, second adjoint de 1ère classe : Est un homme qui depuis longtemps est atteint de débilité. Son cas est grave, se trouvant alité depuis deux mois et ayant subi il y a environ un mois une opération à la gorge par suite d’une congestion des voies vocales. J’ai su que son cas était désespéré car les médecins qui lui ont prodigué des soins ont donné aucun espoir à sa famille.

Le cas du sieur Desfourneaux Edouard, adjoint de 2ème classe, né à Metz le 5 avril 1836, est également précaire. Atteint depuis un certain temps d’accès de goutte et se trouvant d’une nature impotente, n’ayant pas la parfaite liberté de ses mouvements, possédant une vue défectueuse, n’est plus apte à remplir ses fonctions.

Pour le second adjoint de 2ème classe, Desfourneaux Léopold, âgé de 51 ans, aucune observation à adresser, se trouve dans de bonnes conditions physiques pour l’exercice de ses fonctions. » (1)

Le 30 mai, l’administration demande que Deville, Berger et Edouard Desfourneaux soient examinés par le docteur Trotignon. L’état de santé de Berger est le plus préoccupant « atteint de tuberculose pulmonaire, sa maladie a fait de tels progrès depuis mars [qu’il est] dans un état de cachexie avancée et que sa mort n’est plus qu’une question de jours ». De fait, sa femme annonce son décès le 6 juin 1906. Quelques jours plus tard, le directeur des Affaires criminelles et des Grâces décide qu’il ne sera pas remplacé. Le cas des deux autres n’est pas réglé. Deville est âgé et manque de sang froid. Quant à Desfourneaux, il est obèse et a du mal à marcher.
Pendant ce temps, la commission du budget de la chambre des députés, prétextant l’arrêt des exécutions et la nécessité de faire des économies, a décidé la suppression des frais de justice et des gages des exécuteurs. Dans ces conditions, le remplacement des adjoints n’est plus à l’ordre du jour.

Edouard Desfourneaux décède le 7 mars 1907. Anatole Deibler en informe le ministère en faisant observer que désormais le nombre de ses adjoints est réduit à deux, dont Deville, âgé de soixante-quinze ans. Il a en outre deux auxiliaires, Louis Rogis et Marcel Deschamps.

Le 13 septembre 1907, fidèle à ses convictions, le président Fallières signe une nouvelle fois la grâce de plusieurs condamnés à mort, notamment celle d’Albert Solleilland, assassin d’une petite fille de douze ans, dont l’affaire a passionné l’opinion. On s’insurge de tant de mansuétude. Et quand, en juin 1908, les quatre membres de la bande Pollet – qui a terrorisé le Nord de la France - sont eux aussi condamnés à mort, la France est en ébullition. Pour la première fois depuis son investiture, Fallières se sent obligé de refuser leur grâce. En vue de cette quadruple exécution, prévue à Béthune, le ministère de la justice consulte l’exécuteur des arrêts criminels. Fin décembre, Deibler répond qu’il pourra si besoin y procéder avec quatre aides. « Une seule exécution du reste comporterait le même personnel à cause du montage et du démontage de la guillotine et du transport du corps au cimetière ». Mais de ses deux adjoints en exercice, un seul, Léopold Desfourneaux, est valide. Le second, Adolphe Deville, « actuellement âgé de 77 ans, est dans l’impossibilité presque absolue de rendre des services ». Il resterait donc trois aides à nommer. L’exécuteur précise qu’il pourrait « à la rigueur » se contenter d’auxiliaires, rappelant qu’à l’occasion de l’exécution de Damoiseau (2), à Troyes, il a fait appel à Louis Rogis et Marcel Deschamps. Il les connait personnellement et assure « qu’ils offrent des garanties à tous les points de vue ; ils sont au courant du fonctionnement de la guillotine et savent la monter ». En outre, en raison de l’invalidité de Deville, Anatole Deibler suggère l’engagement d’un troisième assistant. Il propose Jules-Henri Desfourneaux « qui a toute compétence et qui présente également, à tous points de vue, les garanties nécessaires ». Enfin, pour éviter d’éventuels sentiments de jalousie entre eux, il conseille au ministère de les mettre « sur le même pied » en les nommant tous adjoints de seconde classe. Et l’habile Deibler de conclure qu’il les dirigera mieux ainsi.
Dans de telles circonstances, que pourrait refuser le directeur des affaires criminelles et des grâces à cet auxiliaire de justice, redevenu indispensable ? Quelques jours plus tard, le 9 janvier 1909, il signe l’arrêté nommant Louis Rogis et Marcel Deschamps, adjoints de seconde classe. Et le surlendemain, 11 janvier, toute l’équipe est à Béthune pour procéder à l’exécution des quatre membres de la bande Pollet.

Dernier adjoint de l’ancienne équipe, à laquelle il appartenait depuis trente ans, Adolphe Deville fait parvenir sa démission le 28 janvier 1909 :
« Monsieur le Directeur, Je soussigné Deville Adolphe né à Chartres le 4 juillet 1832, adjoint de 1ère classe à l’exécuteur des arrêts criminels, vient par la présente adresser, vu son grand âge, sa démission d’adjoint à l’exécuteur. J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Directeur, votre très humble, Deville »

Jourdan

(1) Archives Nationales, BB/18/6585. Rapport signé de Deibler le 21 mai 1906
(2) Pierre-François Damoiseau, guillotiné le 14 janvier 1899