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3 avril 2010

Le préfet des Landes réclame un uniforme pour le bourreau


Sous l’Empire, les relations entre Jean-Marie Valentin-Duplantier, le préfet des Landes, et Jean-Baptiste Peyrussan, l’exécuteur de ce département, étaient particulièrement exacerbées. Le premier reprochant au second son insupportable désinvolture et son manque d'humilité. Pour le représentant de l’Etat un bourreau se devait de vivre à l'écart de la société et, afin que chacun puisse reconnaître les fonctions infamantes dont il était chargé, préconisait qu’on l’oblige à porter une marque distinctive.

Jean-Baptiste Peyrussan appartenait à une ancienne famille d’exécuteurs des Landes. Né vers 1775, il était l’aîné d’une importante fratrie issue de Jean Peyrussan, bourreau de Bordeaux, lui-même fils du bourreau de Bayonne. Fidèle à la tradition, il avait commencé par aider son père, dans la Gironde, avant d’être nommé adjoint de l’exécuteur des Landes à qui il avait succédé vers 1798. Comme presque tous les membres de sa profession il pratiquait aussi, avec plus ou moins de succès, le métier de guérisseur « possédant par mes études le talan dacomoder toute sorte de fracteures » comme il s’en flatte dans une de ses lettres, en novembre 1800. (1)

Le 21 mars 1806, le préfet Valentin-Duplantier adresse à « Son Excellence le Grand Juge, Ministre de la justice » un courrier dans lequel il se plaint de l’insolente liberté du bourreau des Landes, réclamant qu’on l’oblige à porter un signe pour le reconnaître : « On avait autrefois senti la nécessité de distinguer dans la société les hommes qui se livraient à la profession d’exécuteurs des jugements des cours criminelles. Les temps de désordre ont pu suspendre un moment cette mesure utile, mais n’ont pu détruire les motifs trop légitimes qui l’avaient dictée. Dans quelques provinces on avait adopté comme le meilleur moyen un uniforme tellement marquant qu’il ne laissait aucune part à la méprise et rassurait les honnêtes gens. Plus que jamais il est utile de faire revivre ces anciens usages. » Il énumère en même temps ce qu’il lui reproche : « L’individu employé à la Cour criminelle de Dax, insolent par caractère, barbare par l’habitude des spectacles les plus effrayants, affecte de profiter de l’ignorance des étrangers qui ne le connaissent pas, ou de surprendre les personnes qui savent ce qu’il est ; il cherche toutes les occasions de présenter au milieu des rues la main aux dames, d’offrir des renseignements aux personnes qu’il croit étrangère et d’aller dans les cafés, les spectacles, les bals et autres lieux publics, de se mêler dans les jeux, dans les fêtes qu’il est bien sûr de troubler par sa seule présence, obligeant ainsi les habitants paisibles ou à se porter envers lui à des voies de fait pour l’exclure, ou à se séparer en cédant à son extrême effronterie. » (2)

Le ministère de la justice étant apparemment peu pressé de statuer sur cette question, le préfet écrit à nouveau, le 10 mai suivant, pour réclamer des sanctions contre Peyrussan. Insistant, encore une fois, pour qu’on l’oblige à porter une marque infamante : « Son insolence n’a pas diminué, il l’a poussée au point de me dire qu’il n’était pas esclave et qu’il donnerait sa démission ou se casserait un bras pour se mettre hord d’état de travailler plutôt que de s’assujettir à aucune gêne […] Je lui ai souvent fait des reproches, mais aucune loi, aucun règlement, ne m’indiquant des moyens de répression, je n’ai pas cru devoir m’en permettre d’arbitraires. Il serait néanmoins essentiel qu’il en existât et j’aurais à m’en féliciter contre un jeune homme trop insubordonné. Ne serait-il pas possible de le soumettre à quelque marque distinctive ? » Constatant aussi, avec agacement, que l’indocile exécuteur est loin d’être isolé à Dax : « Je dois dire avec regret que cet homme s’est fait des partisans dans notre ville, soit en faisant beaucoup de dépenses, soit en donnant ses soins à des indigents, sous prétexte qu’il a quelques connaissances dans la chirurgie. » (3)

En juin 1806, Pierre-Joseph Doriginy, chef de la deuxième section de la première division du Ministère de la justice, rédige un rapport à l’usage du ministre. Il y exprime avec beaucoup d’humanité l’injustice qu’il y aurait à obliger les bourreaux à porter un uniforme : « Le préfet des Landes sollicite l’adoption d’une mesure générale qui contraindrait les exécuteurs à porter une marque distinctive qui les fit reconnaître en tous temps. Le préfet observe qu’autrefois quelques provinces avaient pris ce moyen d’empêcher que les exécuteurs ne puissent être confondus avec les autres membres de la société. Cette mesure dont l’utilité ne se fait pas vivement sentir parait au moins très rigoureuse. Il semble cruel de forcer une classe d’homme à être sans cesse sous le poid de l’ignominie, de l’empêcher d’en jamais sortir : n’est-ce pas assez que par leur état les exécuteurs soient souvent forcés de se montrer en public et d’y être en but à l’opinion qui les flétrit ? Dans l’ancien régime, dit-on, quelques provinces avaient adopté la mesure qu’on propose ; cela est vrai ; mais dans un bien plus grand nombre on avait senti tout ce qu’elle a de dur et on l’avait rejettée. » (4)

Si le préfet des Landes n’obtint pas gain de cause en ce qui concerne le port d’une marque pour les exécuteurs, il réussit cependant à se débarrasser de Jean-Baptiste Peyrussan. Celui-ci fut destitué le 28 juin 1806 et remplacé par son frère, Raymond. Muté à Riom, vers 1812, l’ex bourreau de Dax était à nouveau sans emploi en 1823. A cette époque il était père de deux enfants, un fils de 21 ans « au service » et une fille de 22 ans, installée à Bordeaux. Il ne percevait qu’une petite pension de 400 francs par an (5). Il résidait toujours à Bordeaux, vers 1828, logé 27 rue Lambert.

(1) Archives Nationales, BB/3/211.
(2) Archives Nationales, BB/3/212.
(3) Ibidem
(4) Ibidem
(5) Archives Nationales, BB/3/216.


19 juillet 2009

Delphin Beynet, bourreau et dandy


Aide-exécuteur et fils d’exécuteur, Delphin Beynet n’aurait sans doute jamais attiré notre attention si, en 1833, il n’avait été poursuivi pour port illégal de décoration. A la lecture du compte rendu de son procès on découvre un personnage atypique, élégant, désinvolte, mêlant humour et ironie, très loin de l’image du bourreau patibulaire et inculte que la littérature du XIXe siècle a largement popularisée.
Aîné d’une famille de trois enfants, Louis Marie Delphin Benoist dit Beynet est né le 10 décembre 1806 à Poitiers. Son père, Joseph Martin Benoist qui préférait se faire appeler Beynet (1), avait été temporairement bourreau de Brive avant la révolution, étudiant à Chalon sur Saône, puis successivement aide exécuteur à Cahors, Gap, Limoges, Auxerre, avant d’être nommé bourreau de Poitiers en 1806. Marié à Marie-Eugénie Berthelot, fille d’un aide-exécuteur qui était aussi vigneron, Joseph-Martin Beynet mourut prématurément dans sa maison du château d’Auxances (2), le 16 mai 1811. Cinq ans plus tard, sa veuve se remaria avec Louis-François-Gabriel Deville, exécuteur de Périgueux de 1827-1837, à qui elle donna trois autres enfants.
Delphin Beynet n’eut apparemment pas d’autre choix que de poursuivre la carrière familiale. Dès l’âge de douze ans, on le retrouve comme aide exécuteur à Poitiers, sous les ordres de Pierre-Nicolas Berthelot, son oncle maternel. Quelques années plus tard, il devient l’adjoint de son beau-père, Louis-François Deville, bourreau de Périgueux. C’est dans cette ville, en 1833, qu’il est jugé pour avoir arboré irrégulièrement la « croix de juillet ». Voici le compte-rendu de son procès (3) :

« Delphin Beynet, aide-exécuteur des arrêts criminels à Périgueux, a comparu devant le tribunal correctionnel de cette ville, comme prévenu d'avoir porté la croix de juillet sans autorisation. Le prévenu est âgé de vingt-cinq ans; il porte un pantalon blanc et un habit bleu à boutons de métal; sa cravate mise artistement; sa mise, sa pose et ses manières sont celles de nos fashionables outrés, il s'énonce avec facilité.
M. le président : Comment vous appelez-vous ?
R. : Delphin Beynet.
D. : Quelle est votre profession ?
R. : Artiste dramatique. (Mouvement dans l’assemblée)
Le président : Vous êtes prévenu d'avoir indûment porté la décoration de juillet ?
R. : Le fait est vrai, M. le président mais je vais vous expliquer par quelle circonstance. Je jouais le mélodrame à la Porte Saint-Martin; ayant été chargé d'un rôle dans lequel je figurais avec une décoration de juillet, j'ai oublié de l’enlever de mon habit. Voila pourquoi, M. le président, on m'a vu dans les rues de Périgueux, porteur de cette décoration.
M. Delisle, procureur du Roi : Cette version, Monsieur, est assez bien imaginée; mais elle est d'autant plus extraordinaire dans votre bouche qu'elle est entièrement en opposition avec les réponses que vous avez faites à M. le commissaire de police qui a verbalisé contre vous. Vous lui avez répondu, en effet, que vous aviez été autorisé verbalement par le ministre, à porter cette décoration, et cela, le 16 août 1830, époque à laquelle elle n'existait pas.
Beynet : Je n'ai point répondu cela
M. le substitut : Mais, Monsieur, j'ai dans les mains une lettre écrite par vous à M. le garde-des-sceaux, pour réclamer contre les poursuites dont vous êtes l'objet, dans laquelle; vous vous appuyez de la même autorisation verbale, et demandez un titre définitif.
Beynet : On a peut-être contrefait ma signature.
M. le substitut : Voyez vous-même la pièce.
Beynet (regardant la signature) : Sur l'honneur, c'est la mienne !
M. le substitut : Vous reconnaissez donc que vous êtes en pleine contradiction avec vous-même ?
Beynet : Plus de détours, Messieurs. La décoration de la légion d'Honneur était « ensanglantée », celle de juillet est pure, c'est celle des « républicains ». Républicain moi-même, j'ai cru pouvoir m'en parer !...
Ici, M. le procureur du Roi ne peut plus contenir son indignation. Il s'élève avec force contre le prévenu, qui, non content d'avoir profané une décoration, prix du sang et du courage, insulte encore à la société par son audace et son effronterie. Il lui demande comment, placé au dernier degré de l'échelle sociale par le ministère qu'il exerce à Périgueux même, il ne se condamne pas à l'obscurité et à l'oubli, plutôt que de chercher à attirer sur lui les regards par ses actes, par le luxe et le faste de sa toilette. « Vous devriez, lui dit-il, tâcher de faire oublier, par l'humilité de votre conduite, que vous êtes
le valet de bourreau. »
Beynet se lève avec vivacité pour répondre.
M. le substitut, après lui avoir dit de se rasseoir et lui avoir fait observer qu’il n'avait point encore la parole, poursuit son réquisitoire, et conclut à ce que te tribunal le condamne au « maximum » de la peine.
M. le président : Beynet, avez-vous quelque chose à ajouter à votre défense ?
Beynet : Non, Monsieur; qu'on m'applique la loi !
Après quelques minutes de délibération, le tribunal condamne Beynet à un an de prison.
Beynet : Quel délai m'accorde-t-on pour me constituer prisonnier ?
M. le président : On ne vous en fixe point; mais vous ferez bien d'exécuter votre jugement le plus tôt possible.
Beynet sort de la salle, sans que le mécontentement soit peint sur sa figure. Arrivé au milieu de l'escalier, il en saute les degrés avec l'agilité d'un danseur, puis sort en fredonnant :

Tous les rois sont des tyrans,
Philippe a trahi ses sermens.
Vive la république ! »


Delphin Beynet a-t-il purgé sa peine ? Nous n’en avons aucune preuve. Toujours est-il qu’il disparaît pendant plusieurs années après cette affaire. Il réapparaît à Paris, en 1842, comme aide d’Henry Clément Sanson. Deux ans plus tard, il est nommé bourreau d’Evreux, en remplacement d’Armand Leroy. Mais pour un motif que nous ignorons il est très vite remplacé, dans ces fonctions, par Raymond Peyrussan. Michel Demorest, qui lui a consacré une petite notice, conclut celle-ci par une phrase énigmatique : « De retour dans la capitale, il perdit le morceau de Paris qu'il tenait, par la méchanceté de Sanson avec qui il ne voulait pas partager les sales passions (1847). » (4)
On perd ensuite définitivement sa trace.

(1) Il se disait fils de François Beynet, bourreau de Brive.
(2) Migné-Auxances, au Nord de Poitiers, dans la Vienne.
(3) Journal des débats du 5 septembre 1833.
(4) Michel et Danielle Demorest, Dictionnaire Historique et Anecdotique des Bourreaux, Maisons-Alfort, 1996, p. 24.