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15 mai 2010

Jean Grosholtz, bourreau de Tulle


Dans ses Souvenirs d’enfance et de jeunesse, l’auteur corrézien Emile Fage (1) évoque, sans citer son nom, le bourreau de Tulle, personnage pittoresque qui semble l’avoir beaucoup impressionné puisqu’il lui consacre un chapitre particulier :

« Le nôtre [bourreau], par une faveur insigne du sort, était particulièrement humain, réservé, de mœurs paisibles, bonhomme et même bonasse. Il portait, sans nulle fierté, la haute charge dont il était investi, et, bien loin de s’en prévaloir, dissimulait modestement à tous les yeux sa tranchante supériorité. Il frayait, comme un simple bourgeois, avec les gens de la ville, comptait nombre d’amis, avait ses réceptions de famille, ne dédaignait pas le mot pour rire, et se plaisait avec les enfants de son voisinage, qui, accoutumé à le voir, ne s’effarouchaient pas de sa présence […]
Bref, on l’estimait sincèrement, dans le quartier qu’il habitait, pour ses vertus privées, ses sentiments charitables, et les services de toutes sortes qu’il rendait aux pauvres gens ; si bien que, lorsqu’il tomba à son tour sous le coup de l’ordonnance royale qui supprima cet emploi, il fut pleuré par quelques âmes sensibles et presque regretté en ville.
[…] Sa tenue était irréprochable. Jamais un atome de poussière ne ternissait le brillant de ses habits. Il était journellement vêtu d’une longue lévite (2) brune qui tombait sur les talons et d’un gilet clair à ramages, à la mode du temps. Il portait invariablement un chapeau haut de forme. Sa chaussure reluisait comme un miroir. De grandes breloques d’or s’échappaient du gousset de son pantalon. Toute sa personne respirait un air de contentement, de dignité douce et d’honnêteté patriarcale. Avec cela, il était bien campé sur ses hanches, plutôt gras que maigre, joli garçon, et rose comme une pomme d’api, ayant juste l’embonpoint qui sied aux divinités terrestres. La physionomie de cet estimable maître de haute justice était restée profondément gravée dans ma mémoire. […]
Il était non seulement réputé, à cause de ses qualités professionnelles, la crème des bourreaux, mais il passait encore pour généreux et aumônier. Ses distributions de soupe aux pauvres et de médicaments aux malades n’étaient un mystère pour personne. […]
Les expositions avaient lieu sur la principale place du marché, à l’extrémité nord du trottoir des bâtiments de la Comédie, devant la maison Ménager, aujourd’hui démolie. Le condamné était hissé sur une table trapue et massive, surmontée d’un robuste poteau, contre lequel il se tenait debout et garrotté. A ce poteau était rivé le carcan de fer, où le criminel engageait son cou. Un écriteau placé en vue, affichait son nom et son crime. En bas, sur un brasier ardent, chauffait l’outil destiné à faire la marque. Sur la table, aux pieds du malheureux, se trouvait une sébile, dans laquelle les passants déposaient leur obole. Bien qu’il n’opérât pas toujours en personne, le maître n’était pas sans venir, de temps à autre, surveiller ses aides. Dans certaines circonstances, lorsque le coupable était de qualité, il donnait lui-même. Je le vis, un jour, travailler. Il était dix heures. La place était encombrée de monde. C’était au fort du marché. Il allait et venait devant le poteau, avec sa houppelande brune, son chapeau à haute forme, grave et pensif, les mains derrière le dos, - comme Napoléon à la veille d’Austerlitz, - attendant que l’heure de l’opération sonnât. Le moment venu, il se dépouilla lestement de sa lévite, posa son chapeau, retira du brasier l’outil chauffé à blanc et monta vivement sur l’estrade ; puis, d’un mouvement rapide, écartant la chemise du misérable de façon à mettre à nu l’épaule droite, il lui appliqua le fer sur les chairs palpitantes. Un cri perçant se fit entendre. Un jet de fumée s’éleva. Il y eut comme un remous et un murmure dans la foule. La plupart avaient détourné ou fermé les yeux. Quelques-uns pleuraient. La sébile s’emplit de sous. L’affreuse plaie, aux lettres TF, avait été pansée en un clin d’œil avec un tampon de graisse, et le vêtement ramené sur l’épaule flétrie. Toutes les circonstances de cette scène sont parfaitement présentes à mon esprit. Je les vois se succéder avec la rapidité vertigineuse d’un rêve. En moins d’une minute tout était consommé.
[ …] Nous avons dit qu’il distribuait des médicaments aux malades. Ces remèdes étaient de sa composition. Il avait une spécialité pour les maux d’yeux. Quantité de gens, dans des cas invétérés, s’étaient adressés à lui et bien trouvés du traitement qu’il leur avait fait suivre. On ne se vantait pas publiquement d’avoir recours à son ministère ; mais, en cachette, on disait merveille de ses onguents.
Le secret de la préparation était expliqué et commenté de façons différentes. Toujours est-il que la propriété essentielle de ces drogues tenait, disait-on, à la graisse humaine, aux restes des suppliciés, qui, après avoir bouilli dans je ne sais quelle affreuse chaudière, entraient dans la mixture pour une proportion connue du seul manipulateur. Son officine était en renom, sa clientèle nombreuse.
[…] La maison du bourreau était située au sommet de l’escalier des Quatre-Vingts, ainsi nommé à cause du nombre de ses marches, en contre-bas de la Barrussie, entre la maison d’arrêt et l’ancienne église de Saint-Pierre. Elle était proprette, avenante, et tranchait agréablement, par son air comme il faut, sur les masures voisines. La façade était blanche, les contrevents verts. […] Sur le devant de la maison, s’épanouissait un parterre fleuri. Le jardinet était séparé de la rue par un mur élevé, dans lequel était percée une porte cochère, de dimension assez vaste pour donner passage au sinistre mobilier, à la grande machine d’alors, bien plus compliquée que de nos jours, avec ses multiples accessoires, le tombereau, le couperet, la caisse, la panière de son, les outils de travail. Le jardin était bien tenu, orné de plantes et d’arbustes variés. Des oiseaux chantaient dans une volière. Quelques espaliers se voyaient çà et là dans l’enclos. Je me mis à en faire le tour […]. Etant arrivé dans ma promenade d’exploration, sur les derrières du bâtiment, je me trouvai, tout à coup, face à face avec la guillotine. Elle était remisée sous un hangar. Ses montants, couleur de sang, reposaient sur un plancher, qui les préservait soigneusement du contact humide du sol (3). Je désirais la rencontre ; j’aurais voulu ne pas l’avoir faite. Mon émotion fut grande. » (4).

Qui était ce bourreau si humain qu’Emile Fage a côtoyé durant sa jeunesse, sous les règnes de Charles X et Louis Philippe ? Il se nommait Jean Grosholtz et appartenait à une longue, très longue dynastie d’exécuteurs des hautes œuvres dont les premiers membres exerçaient déjà ce métier, en Suisse, au début du XVème siècle. Une branche de cette famille avait quitté Zurich pour s’installer en Alsace puis, vers 1670, en Lorraine. Ainsi, quand Jean Grosholtz naquit à Insming (Moselle), le 30 mars 1790, ses ancêtres – qui habitaient le village de Lutzelbourg – occupaient les fonctions de bourreaux de cette région depuis déjà plus d’un siècle.
La révolution puis le consulat installèrent des exécuteurs dans tous les départements français. C’est ainsi que Valentin Grosholtz, le père de Jean, fut nommé en Corrèze en 1804. Âgé de 47 ans, c’était un homme plutôt petit, aux cheveux noirs et aux yeux gris-bruns. Il mourut à Tulle, rue de la Beylie, le 20 juin 1825. Son second fils, Louis, lui avait succédé à ce poste en 1820.

Arrivé dans le Limousin avec ses parents, à l’âge de quatorze ans, Jean Grosholtz fit naturellement son apprentissage en aidant son père, s’initiant au maniement de la guillotine et des instruments de supplice. Dès 1809, il le secondait dans ses différentes activités. Quelques années plus tard, vers 1818, il fut nommé exécuteur en chef, à Tarbes. Mais il n’exerça que quelques années dans les Hautes-Pyrénées et permuta avec son frère, Louis, à qui il céda son poste en échange de celui de la Corrèze.

Nommé bourreau à Tulle, le 31 mars 1823, Jean Grosholtz occupa paisiblement ses fonctions jusqu’à leur suppression définitive en mars 1849. Sa longue carrière en Limousin ne fut pas particulièrement active. Les exécutions capitales étant assez rares, on comprend que notre exécuteur ait pu se consacrer davantage au jardinage et aux soins médicaux.
Il y eut cependant, dans le cours de sa carrière, un pénible incident qu’Emile Fage semble avoir ignoré. Le 22 septembre 1835, Jean Grosholtz avait été convoqué à Limoges avec Pierre-Jacques Nort, exécuteur de la Creuse, pour prêter main forte à Louis Hezely, leur collègue de la Haute-Vienne. Il s’agissait de procéder à une double exécution. Arrivé sur l’échafaud, le premier condamné, Pierre Gaudeix, voulut parler au public. Grosholtz et Nort le saisirent et le poussèrent rudement sur la bascule et, sans prendre le temps de l’y attacher, lui placèrent la tête dans la lunette en le tirant par les cheveux. Mais les violentes secousses reçues par la guillotine et la position précaire du supplicié contrarièrent le bon fonctionnement de la machine. Aussi, quand Hezely laissa tomber le couteau, celui-ci fut gêné dans sa course et ne parvint pas à décapiter Gaudeix. Frappé à la tête, ce dernier avait toutefois cessé de vivre. Le bourreau remonta la lame sanglante pour la faire retomber une seconde fois. Un long murmure s’éleva parmi les nombreux spectateurs qui assistaient à l’exécution. Ceux qui étaient placés près de l’échafaud constatèrent avec horreur qu’après cette seconde tentative une partie du menton était encore suspendue au tronc ! Le Parquet de Limoges rendit compte de l’incident au garde des sceaux. Appelés à s’expliquer, les trois exécuteurs tentèrent de se justifier en prétendant que les jumelles n’avaient pas été montées parfaitement d’aplomb et que, de ce fait, la bascule ne pouvait pas pivoter facilement ; en sorte qu’ils avaient été obligés de « basculer » le patient sans le sangler. En outre, selon eux, ce dernier avait le cou très court et avait opposé une grande résistance. Ces explications parurent insuffisantes aux autorités qui jugèrent que la guillotine était en parfait état de marche. D’ailleurs, Jean Meillat – le second condamné – qu’on avait eu soin d’attacher – avait été guillotiné quelques minutes plus tard, sans difficulté.
Après avoir examiné les différentes sanctions qu’il était possible de leur appliquer, soit en les révoquant purement et simplement, soit en leur retenant un trimestre de leur traitement, le ministère de la justice opta finalement pour la clémence, considérant « que ces individus, bannis à toujours de la société, n’ont que leurs gages pour faire vivre leur famille » (5).
Le 30 octobre 1835, Louis Hezely, qui portait la principale responsabilité de cette exécution, fut suspendu de ses fonctions, avec privation de traitement, pendant un mois et demi. Quant à Jean Grosholtz et Pierre-Jacques Nort, ils s’en tirèrent avec une sévère réprimande.

Bon père de famille, le bourreau de Tulle avait épousé Françoise Daydé, fille de Jean-Louis Daydé, bourreau de Tarbes. Elle mourut le 16 octobre 1841, à peine âgée de 46 ans, ayant donné naissance à sept enfants. Le premier, prénommé Nicolas, naquit à Tarbes le 7 mars 1819. Il fut d’abord adjoint de son père avant d’être nommé exécuteur à Bourg-en-Bresse puis à Limoges. Il s’éteignit en 1861, simple employé à la voirie. Le 14 mai 1845, il avait épousé à Tulle sa cousine germaine, Marie Dulaurent, fille de Raymond, ancien aide-exécuteur de Saint-Flour, et de Catherine Grosholtz. Outre un second fils, Jean-Valentin (né en 1832), Jean Grosholtz et Françoise Daydé eurent aussi cinq filles : Marguerite (1824), Marie-Anne-Marguerite (1825), Marguerite-Marie-Anne (1827) Marie-Christine (1829) et Marguerite (1838).

Jean Grosholtz mourut à Tulle le 17 février 1854, dans sa maison de la rue du fort Saint-Pierre, âgé de soixante-quatre ans.

J.-J. J.


(1) Emile Fage (1822-1906), juriste et littérateur, collaborateur de l’Indicateur Corrézien et fondateur de La revue du Limousin.
(2) Longue redingote d’homme.
(3) Vers 1853, la guillotine de Tulle fut transportée à Limoges pour y remplacer celle de la Haute-Vienne, devenue inutilisable. On la fit réparer en utilisant des pièces provenant de celle de Guéret amenée par le roulage.
(4) Emile Fage, Souvenirs d’enfance et de jeunesse suivi de Le bourreau de Tulle, Tulle, Éditions de la rue Mémoire, 2001, pp.183-187. Réédition d’un ouvrage paru en 1901 et tiré à seulement soixante exemplaires.
(5) Archives Nationales, BB/18/1374, pièce 399.


3 avril 2010

Le préfet des Landes réclame un uniforme pour le bourreau


Sous l’Empire, les relations entre Jean-Marie Valentin-Duplantier, le préfet des Landes, et Jean-Baptiste Peyrussan, l’exécuteur de ce département, étaient particulièrement exacerbées. Le premier reprochant au second son insupportable désinvolture et son manque d'humilité. Pour le représentant de l’Etat un bourreau se devait de vivre à l'écart de la société et, afin que chacun puisse reconnaître les fonctions infamantes dont il était chargé, préconisait qu’on l’oblige à porter une marque distinctive.

Jean-Baptiste Peyrussan appartenait à une ancienne famille d’exécuteurs des Landes. Né vers 1775, il était l’aîné d’une importante fratrie issue de Jean Peyrussan, bourreau de Bordeaux, lui-même fils du bourreau de Bayonne. Fidèle à la tradition, il avait commencé par aider son père, dans la Gironde, avant d’être nommé adjoint de l’exécuteur des Landes à qui il avait succédé vers 1798. Comme presque tous les membres de sa profession il pratiquait aussi, avec plus ou moins de succès, le métier de guérisseur « possédant par mes études le talan dacomoder toute sorte de fracteures » comme il s’en flatte dans une de ses lettres, en novembre 1800. (1)

Le 21 mars 1806, le préfet Valentin-Duplantier adresse à « Son Excellence le Grand Juge, Ministre de la justice » un courrier dans lequel il se plaint de l’insolente liberté du bourreau des Landes, réclamant qu’on l’oblige à porter un signe pour le reconnaître : « On avait autrefois senti la nécessité de distinguer dans la société les hommes qui se livraient à la profession d’exécuteurs des jugements des cours criminelles. Les temps de désordre ont pu suspendre un moment cette mesure utile, mais n’ont pu détruire les motifs trop légitimes qui l’avaient dictée. Dans quelques provinces on avait adopté comme le meilleur moyen un uniforme tellement marquant qu’il ne laissait aucune part à la méprise et rassurait les honnêtes gens. Plus que jamais il est utile de faire revivre ces anciens usages. » Il énumère en même temps ce qu’il lui reproche : « L’individu employé à la Cour criminelle de Dax, insolent par caractère, barbare par l’habitude des spectacles les plus effrayants, affecte de profiter de l’ignorance des étrangers qui ne le connaissent pas, ou de surprendre les personnes qui savent ce qu’il est ; il cherche toutes les occasions de présenter au milieu des rues la main aux dames, d’offrir des renseignements aux personnes qu’il croit étrangère et d’aller dans les cafés, les spectacles, les bals et autres lieux publics, de se mêler dans les jeux, dans les fêtes qu’il est bien sûr de troubler par sa seule présence, obligeant ainsi les habitants paisibles ou à se porter envers lui à des voies de fait pour l’exclure, ou à se séparer en cédant à son extrême effronterie. » (2)

Le ministère de la justice étant apparemment peu pressé de statuer sur cette question, le préfet écrit à nouveau, le 10 mai suivant, pour réclamer des sanctions contre Peyrussan. Insistant, encore une fois, pour qu’on l’oblige à porter une marque infamante : « Son insolence n’a pas diminué, il l’a poussée au point de me dire qu’il n’était pas esclave et qu’il donnerait sa démission ou se casserait un bras pour se mettre hord d’état de travailler plutôt que de s’assujettir à aucune gêne […] Je lui ai souvent fait des reproches, mais aucune loi, aucun règlement, ne m’indiquant des moyens de répression, je n’ai pas cru devoir m’en permettre d’arbitraires. Il serait néanmoins essentiel qu’il en existât et j’aurais à m’en féliciter contre un jeune homme trop insubordonné. Ne serait-il pas possible de le soumettre à quelque marque distinctive ? » Constatant aussi, avec agacement, que l’indocile exécuteur est loin d’être isolé à Dax : « Je dois dire avec regret que cet homme s’est fait des partisans dans notre ville, soit en faisant beaucoup de dépenses, soit en donnant ses soins à des indigents, sous prétexte qu’il a quelques connaissances dans la chirurgie. » (3)

En juin 1806, Pierre-Joseph Doriginy, chef de la deuxième section de la première division du Ministère de la justice, rédige un rapport à l’usage du ministre. Il y exprime avec beaucoup d’humanité l’injustice qu’il y aurait à obliger les bourreaux à porter un uniforme : « Le préfet des Landes sollicite l’adoption d’une mesure générale qui contraindrait les exécuteurs à porter une marque distinctive qui les fit reconnaître en tous temps. Le préfet observe qu’autrefois quelques provinces avaient pris ce moyen d’empêcher que les exécuteurs ne puissent être confondus avec les autres membres de la société. Cette mesure dont l’utilité ne se fait pas vivement sentir parait au moins très rigoureuse. Il semble cruel de forcer une classe d’homme à être sans cesse sous le poid de l’ignominie, de l’empêcher d’en jamais sortir : n’est-ce pas assez que par leur état les exécuteurs soient souvent forcés de se montrer en public et d’y être en but à l’opinion qui les flétrit ? Dans l’ancien régime, dit-on, quelques provinces avaient adopté la mesure qu’on propose ; cela est vrai ; mais dans un bien plus grand nombre on avait senti tout ce qu’elle a de dur et on l’avait rejettée. » (4)

Si le préfet des Landes n’obtint pas gain de cause en ce qui concerne le port d’une marque pour les exécuteurs, il réussit cependant à se débarrasser de Jean-Baptiste Peyrussan. Celui-ci fut destitué le 28 juin 1806 et remplacé par son frère, Raymond. Muté à Riom, vers 1812, l’ex bourreau de Dax était à nouveau sans emploi en 1823. A cette époque il était père de deux enfants, un fils de 21 ans « au service » et une fille de 22 ans, installée à Bordeaux. Il ne percevait qu’une petite pension de 400 francs par an (5). Il résidait toujours à Bordeaux, vers 1828, logé 27 rue Lambert.

(1) Archives Nationales, BB/3/211.
(2) Archives Nationales, BB/3/212.
(3) Ibidem
(4) Ibidem
(5) Archives Nationales, BB/3/216.


12 novembre 2009

Un ouvrage sur les bourreaux en 1702


Dans sa livraison de l'année 1703, le Journal des savants, qui rendait compte des principaux ouvrages qui paraissaient en Europe, signale la sortie d'un livre particulièrement insolite. Un in-quarto de 144 pages imprimé à Iéna, en 1702, chez Tobie Oehriingius. Rédigée par Adrian Beier (1) et intitulée De eo quod circa carnifices et excoriatores justum est, qu'on peut traduire par Du droit concernant les exécuteurs et les écorcheurs, il s'agit, à notre connaissance, de la première publication entièrement consacrée aux bourreaux (2). Bien que traitant principalement des exécuteurs allemands, cet ouvrage constitue une source d'autant plus précieuse qu'elle est contemporaine d'une profession alors en pleine prospérité des deux côtés du Rhin. Voici l'analyse qu'en donne le Journal des savants :

"L'auteur commence par son apologie. Il avoue que deux choses l'auroient dû détourner de son dessein ; l'indignité des personnes, dont il traite, &; le desagrément de la matière, que les gens d'une telle profession & de ce mestier sont également dignes d'aversion & de mépris, & qu'au lieu qu'un Auteur s'égaye dans un sujet enjoué & qui divertit, il est presque impossible qu'on ne soit saisit d'une secrète horreur, en traitant d'un matière si désagréable & qui blesse si fort l'imagination ; mais que le motif qui l'a porté à entreprendre cet Ouvrage est qu'ayant déjà fait deux Traitez, l'un des arts & mestiers, & l'autre des dépens pour le criminel, celuy-cy est une suite nécessaire des deux autres.
M. Beier fait voir par des exemples tirez de l'histoire sacrée & prophane, qu'anciennement les juges qui rendoient un jugement de mort, executoient eux-mêmes leurs sentences sur les coupables, & qu'il n'y avoit point de ministre ordinaire & particulier pour leur execution, tel que celuy qui a esté depuis établi par une autorité publique. Qu'autrefois en Espagne, en France, en Italie & en Allemagne, lorsque plusieurs avoient esté condamnés au supplice pour un même crime, on donnoit la vie à celuy d'entre eux qui vouloit bien exercer ce cruel ministère sur ses complices, & qu'on voit encore au milieu de la ville de Gand deux Statuës d'airain, monument éternel d'un père & d'un fils convaincus d'un même crime, où le fils servit d'exécuteur à son propre père.
Qu'avant que cette fonction eût esté erigée dans l'Allemagne en titre d'office, le plus jeune de la communauté ou du corps de ville, demeuroit chargé de cet employ. En Franconie c'étoit le nouveau marié : A Reutlingue ville Impériale de Suaube, le Conseiller dernier reçu : A Stedien petite ville de Thuringe, celuy des habitans qui étoit venu le dernier s'habituer dans le lieu.
Il y a des Auteurs qui ont mis au nombre des droits Regaliens, celuy d'accorder des provisions de cet Office. Notre Auteur remarque qu'il n'est pas permis à tous ceux qui ont droit de justice, d'avoir un Executeur, ou Maître des hautes œuvres, mais que ce droit n'appartient qu'aux Seigneurs qui ont merum imperium, qu'on appelle droit de glaive, ou justice de sang.
Cette charge est unie dans la plûpart des villes d'Allemagne au mestier d'Ecorcheurs : c'est la raison que l'Auteur a eu de ne les pas séparer ; cette seconde fonction estant comme un apanage de la première. Ils sont seuls en droit de dépouiller les bestes mortes, & de les porter, ou faire porter hors de la ville. Ils ont aussi coutume de se promener par les ruës les jours de jeûne, de se saisir des chiens qu'ils trouvent errans & vagabonds, & de ne les rendre aux maîtres qui les réclament, qu'en leur payant un certain droit.
Les gens de cette profession sont aussi en possession de remettre les os disloquez ou rompus. Quoique le corps des Chirurgiens se soit plaint assez souvent de cette entreprise & du trouble qui leur estoit fait, il est intervenu différentes Sentences, qui ont laissé le choix aux patiens de se mettre entre les mains des Chirurgiens, ou en celles de cet Officier, pour les fractures & luxations seulement, à l'exclusion de toutes autres opérations de Chirurgie.
Les autres questions traitées dans ce livre, sont de sçavoir si le Prince ou le Magistrat peuvent obliger un particulier, contre son gré, d'accepter cette sorte d'office; si cette profession est infamante ; si les enfans de l'Executeur peuvent estre admis aux degrez dans les Universitez ? Quelle est la peine ordonnée contre ceux qui enlèvent les criminels, lors qu'ils sont conduits au supplice ? & la punition de ceux qui jettent des pierres contre l'Executeur lors qu'il a manqué du premier coup l'execution; du traitement qui doit estre fait à ceux qui se sont homicidés; & tout au contraire comment on doit procéder contre le criminel, lorsque la mort n'a pas suivi l'execution; s'il faut le remener au gibet, ou le laisser impuni, ou decerner une peine extraordinaire contre luy."
(3)

(1) Juriste allemand, professeur de droit à Iéna (Thuringe, Allemagne).
(2) La Bibliothèque Nationale possède un exemplaire de cet ouvrage sous la cote E*-469.
(3) Le Journal des sçavans pour l'année MDCCIII, Paris, Jean Cusson, 1703, pp. 87-89.

27 juillet 2009

Jean Camille, l’exécuteur exécuté


L’histoire de la fin tragique de Jean Camille, exécuteur de Perpignan à la fin du XVIIIème siècle, mérite d’être contée. Elle illustre les hostilités et parfois les haines auxquelles les maîtres des hautes œuvres de l’ancien régime étaient, plus souvent que d’autres, confrontés. Quand une querelle dégénère, que le bourreau se retrouve meurtrier, puis condamné, la farce vire au drame, l’exécuteur devient l’exécuté.
En mai 1782, Jean Camille, fils d’un exécuteur aussi prénommé Jean (1), est recruté par la ville de Perpignan pour remplacer Claude Thouvenin, bourreau en exercice, tombé malade (2). Appelé pour procéder à l’exécution d’un brossier de Codalet, condamné à mort pour « avoir jetté avec dessein, de la fenêtre de sa maison, une grosse pierre sur la tête de sa belle mère », il s’acquitte sans difficultés de cette tâche le 3 juin, gagnant ainsi définitivement cet office.
Au cours des années suivantes, Jean Camille mènera l’existence d’un paisible exécuteur de justice, alternant les terribles devoirs de sa charge avec une pratique partagée par presque tous ses confrères : le métier de guérisseur. Pour ce qui est des exécutions, il pend une voleuse nommée Rose Riufitte, durant l’hiver 1783, Gabriel D… en 1785, trois espagnols en février 1786, ainsi qu’un habitant de Prats-de-Mollo, en février 1789. Quant à ses activités « médicales », l’efficacité de ses traitements jouit d’une excellente réputation qui dépasse largement les limites de Perpignan. On vient se faire soigner chez lui de Collioure, d'Argelès ou de Corneilla-de-la-Rivière.
Il ne nous a pas été permis d’avancer plus avant dans la vie de Jean Camille, pour mieux comprendre cette sorte de Janus, alternant tortures aux uns, apaisements aux autres, donnant la mort ici, rendant la vie ailleurs. De même qu’il est difficile de savoir, par quels obscurs cheminements, la haine de certains de ses voisins a conduit au drame qui éclate dans les premiers jours de septembre de l’année 1790.
Le dossier des interrogatoires des témoins fournit deux versions totalement divergentes des événements. (3)
Selon les témoignages de quatre personnes, toutes hostiles à Jean Camille, celui-ci aurait eu une légère altercation avec des voisins. Dans un accès incompréhensible de fureur, le bourreau se serait alors précipité sur l’un d’eux, le brassier Joseph Portariès, et l’aurait poignardé. Il se serait ensuite enfui, un poignard ensanglanté à la main.
Un autre groupe de témoins, plus nombreux, donnent une version toute différente. Selon eux, un véritable complot aurait été fomenté pour se débarrasser de Jean Camille. On l’aurait insulté, menacé puis on aurait tiré sur lui avec un pistolet. Et c’est précisément au moment où ses adversaires tentaient de le lapider qu’il aurait donné ce coup de poignard pour se dégager.
Dans ces conditions, il est bien difficile de savoir si Camille a agi en état de légitime défense ou dominé par un sentiment de folie meurtrière.
Selon de nombreux témoignages qui ne sont guère contestables, il est évident que les témoins de l’accusation ont tous des raisons personnelles d’en vouloir au bourreau. Le brassier Pujol, repris de justice de soixante-dix ans, a deux filles dites « faldilletes » (jupettes) : l'une d'elle a été employée chez Camille et a peut-être eu avec lui des rapports plus intimes que ceux de maître à servante. Dix-huit mois avant le drame Pujol proclamait déjà son intention de tuer son voisin avec une arme de sa fabrication, « un bâton dans lequel il y a, à la pomme, un clou fort pointu ». La victime elle-même, Joseph Portariès, avait la réputation d’être un bagarreur. Ses rapports avec l’exécuteur étaient très ambigus. Tandis que plusieurs témoins affirment l’avoir entendu dire que « Jean Camille lui avait prêté de l'argent et habillé ses enfants l'année du mauvais hiver », d’autres rapportent qu’il leur aurait confié : « Nous sommes deux ou trois et si nous pouvons trouver l'occasion de nous défaire de Jean Camille, nous ne l'épargnerons pas parce qu'il a une femme chez lui contre laquelle nous avons un peu d'animosité ».
Comme on le voit, les ressentiments à l’égard du bourreau, surtout nourris par le clan Pujol et Portariès, puisaient leurs sources dans d’obscures querelles de voisinages mêlées à l’ostracisme habituel qui entourait les gens de son métier.

D’un autre côté, pas moins de quinze témoins à décharge vont se succéder pour apporter leur soutien à Camille, souvent venus de loin et tous d’anciens clients reconnaissants.
Jean Pons, domestique arrivé du Languedoc, explique qu'il a effectué des démarches pour Camille et qu'il lui a rendu visite en prison « en reconnaissance du soulagement qu'il avait porté à ses souffrances quoique en payant... souffrant de douleurs à sa mamelle gauche, il a été chez Camille qui lui a appliqué des remèdes qui l'ont beaucoup soulagé... »
Joseph Pelras, de Corneilla-de-la-Rivière, est allé le voir « pour se faire appliquer quelques remèdes à la cuisse gauche où il avait des douleurs... », mais il n'a rien vu le jour du drame car il était en cure aux Bains d'Arles.
Honoré Py, pêcheur de Collioure : « Il y a environ deux ans et demi qu'il avait une douleur d'estomac et un feu continu pour le soulagement duquel les médecins et chirurgiens de Collioure ne trouvèrent point de remède, qu'instruit que Jean Camille pouvait lui donner quelque secours lui exposa les douleurs qu'il souffrait et Camille lui donna des remèdes qui le soulagèrent insensiblement et au moyen desquels il a été guéri, qu'à cet effet il est venu 22 fois pendant l'espace d'une année et à l'exception d'un jour que lui témoin donna à Camille un petit écu mais que les autres jours qu'il y est venu, il lui a apporté du poisson l'ont mangé ensembles ».
Même si ces récits doivent être accueillis avec prudence, il n’en demeure pas moins que l’exécuteur-guérisseur de Perpignan semblait pratiquer son art avec un certain succès. Loin de la caricature du bourreau patibulaire, il apparaît sous les traits d’un individu bienveillant, dévoué et même, selon les circonstances, désintéressé.

Mais ce qui étonne le plus dans cette affaire, c’est l’incroyable partialité dont vont faire preuve les magistrats chargés de son instruction. D’emblée, Jean Camille est chargé de tous les torts. Ayant survécu à une lapidation en règle, il apparait, dès l’ouverture de l’enquête, qu’il ne pourra échapper au châtiment suprême, d’ores et déjà désigné comme victime expiatoire d’une société en pleine révolution. On veut aller vite, on veut frapper fort. Les témoins de la défense sont systématiquement déstabilisés, accusés d’être subornés, alliés ou débiteurs du bourreau. Le magistrat instructeur s’évertue de semer le doute dans les esprits, ajoutant à la confusion générale. Les témoignages qui pourraient se révéler capitaux sont écartés. Portariès, agonisant sur son lit de mort, aurait admis devant plusieurs témoins avoir jeté une pierre sur Camille, juste avant leur empoignade. Oublié. Le curé Vassal, notoirement connu de tout Perpignan, présent sur les lieux du drame, oublié aussi. Dans ces conditions, rien ni personne ne peut plus sauver le bourreau-guérisseur. L’instruction menée à charge est rapidement bouclée et transmise aux magistrats du siège. Le 20 septembre 1790, soit dix-sept jours seulement après le drame, ceux-ci condamnent Jean Camille à être pendu.

Cependant, la peine ne fut pas immédiatement appliquée. D’abord, parce qu’il fallait bien trouver un remplaçant au bourreau (4), ensuite parce qu’en cet automne 1790 les magistrats de Perpignan n’avaient pas respecté la nouvelle procédure criminelle instituée par la République. Aucun avocat, par exemple, n’avait été désigné pour assurer la défense de l’accusé. Le dossier fut récupéré par le tribunal du district qui ouvrit un nouveau procès en 1791. Tous les éléments étant défavorables à l’exécuteur, sa condamnation à mort fut confirmée le 12 juillet 1791 et exécutée le jour même. Jean Camille fut conduit sur la place de la Loge, là où pendant des années il avait lui-même procédé à l’exécution des condamnés. L’histoire ne dit pas si son successeur, Bernardin Blaise, venu de Romans au printemps 1791, éprouva quelques émotions à expédier dans l’éternité un de ses confrères. Ce fut la dernière fois qu’on fit l’usage d’une potence à Perpignan. C’est un peu comme si ce triste symbole de la justice de l’ancien régime disparaissait avec lui.

(1) Emile Desplanques, Les infâmes dans l’ancien droit roussillonnais, Société Agricole, Scientifique et Littéraire des Pyrénées-Orientales, tome 32, 1893, p. 512.
(2) Thouvenin décédera peu après, le 15 juillet 1782, âgé de 36 ans.
(3) Les principaux détails de cette affaire ont été publiés par Michel Brunet, Contrebandiers mutins fiers-à-bras, Les stratégies de la violence en pays catalan au XVIIIe siècle, Canet, Editions Trabucaire, 2001, pp.195-197.

(4) Voir article du 19 mai 2009 : Les obligations du bourreau de Perpignan en 1790.

9 juin 2009

Un témoignage sur Charles-Henry Sanson

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Le "Journal de ma vie" (1) du vitrier parisien Jacques-Louis Ménétra est une source inépuisable et passionnante pour connaître, au quotidien, la vie dans la capitale dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. Nous ne remercierons jamais assez l'historien Daniel Roche, professeur au Collège de France, pour avoir découvert, publié et analysé ce précieux manuscrit, conservé aujourd'hui à la Bibliothèque Historique de la ville de Paris.
Dès 1764 et jusqu'en 1803, Jacques-Louis Ménétra a consigné de nombreuses anecdotes sur sa vie familiale et professionnelle, ses rencontres, ses voyages, dans un document intime dont l'authenticité est indiscutable. Témoignage précieux pour mieux connaître celui qu'il appelle "Henri", autrement dit Charles-Henry Sanson, bourreau de Paris, que cet artisan a eu l'occasion de côtoyer régulièrement. Le plus souvent, c'est surtout dans ses pratiques médicales que notre compagnon vitrier a pu l'observer. Cependant, il a aussi été témoin, par hasard, d'une "exécution secrète" que nous évoquerons dans un prochain article.

" Je tombe malade. L'on me traite pour une maladie de nerfs. Je suis impotent de tout mon corps, je ne fais qu'un cri lorsque je suis obligé de remuer. L'on m'ordonne des bains. Je ne vois aucune amélioration à ma position. J'apprends que le maître des hautes œuvres a une chambre près de la boutique (2), qu'il guérit ces sortes de maladies. Je me fais asseoir à la porte et j'attends pour le voir passer. Je l'appelle. Je lui fais connaître ma situation. Il me dit qu'il va m'apporter ce qui me convient. Je l'attends comme l'on dit que les juifs attendent le Messie, lorsque tout à coup j'entends crier un arrêt de la cour du parlement qui condamne deux chaudronniers, pour avoir assassiné leur camarade, à être fait mourir. Je vis que mon chirurgien était allé à ceux qui étaient moins malades que moi leur rendre une visite à l'encontre de leur volonté. Le lendemain, il arriva en me disant qu'il a été fâché, que des affaires imprévues l'ont empêché (et) me recommande très exactement de prendre et de faire ce qu'il m'ordonne, de manger, de ne point prendre de bain et en une quinzaine me voilà sur pied.
Cet homme s'intéresse envers moi. Son état à part, c'est un homme doux, aimable, bienfaisant. Un matin passant par le devant de la boutique, un chef de bureau m'apporta pour encadrer une estampe représentant la mort d'Abel. Il l'examine, il trouve un défaut dans le bras, le fait connaître avec toute l'honnêteté possible. La personne en est enchantée, m'offre une bouteille de vin sur les conditions qu'il en prendra sa part. Je l'engage. Il remercie poliment. La personne l'invite. Il vient. En nous en allant, il me demande si j'ai dit ce qu'il était. Je lui dis qu'il n'est nullement nécessaire. L'on est enchanté de sa conversation. Il s'en va le premier et paie la dépense. La personne ne cesse de faire ses louanges; lorsque je lui demande s'il sait avec quel homme il a bu, lorsque je lui annonce, je vois un homme changer de couleur et de dire : Est-il possible ? Je vois bien qu'il s'y connaît, car il nous a bien démontré les défauts de l'estampe." (3)

(1) Journal de ma vie. Jacques-Louis Ménétra, compagnon vitrier au XVIIIe siècle (présenté par Daniel Roche), Paris, Montalba, 1982, 431 p. Nouvelle édition : Paris, A. Michel, 1998, 429 p.
(2) Il loue une chambre dans le quartier du marais, rue Pavée, près de la boutique de Ménétra.
(3) Nous avons utilisé l'édition de 1982 (pp 216-217) en ajoutant les ponctuations qui manquent dans l'œuvre originale.
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8 juin 2009

Quand le bourreau faisait sa publicité


François Berger (1), bourreau de Carcassonne de 1801 à 1804, exerçait aussi la médecine et vendait divers médicaments. Vers cette époque, pour se faire connaître, il avait fait imprimer cette carte publicitaire (2) :

"Avis au public
Le citoyen Bergé exécuteur au département de l'Aude, résidant à Carcassonne, vous fait savoir qu'il guérit toutes sortes de douleurs ou maladies dans la partie du corps humain. Il guérit les efforts d'estomac quelconques, ainsi que toutes sortes de plaies, dartes vives et farineuses; il renoue aussi toutes les parties du corps avec le plus heureux succès. On le trouve chez lui à toutes heures et moments; il traite aussi le mal des yeux et maux de tête; ainsi que les nerfs retirés ou foulés. On trouve chez lui toutes sortes de remèdes pour se soulager, ainsi que de petits pots de graisse de différentes qualités; le tout à juste prix."

De son côté Etienne-Théodore Cané (3), fils de Nicolas Cané, bourreau de Chalon-sur-Saône, était devenu coutelier mais, comme ses ancêtres, pratiquait diverses activités médicales. Voici l’annonce qu’il publie dans Le Courrier de Saône-et-Loire du 26 juin 1852 :

« M. CANE, chirurgien dentiste mécanicien, Chalon-sur-Saône, place de Beaune. Même local N°5, Orthopédie pour toutes difformités du corps, bandages pour toutes les hernies, suspension de matrice, etc…. Etablissement de coutellerie. Confection d’instruments au désir de tout un chacun. »

(1) Né à Tours vers 1765, il était le fils de Gilles-François Berger, bourreau de Tours, et de Marie-Madeleine Gauthier. Il fut successivement exécuteur à Loudun, Mende, Carcassonne, Nice et Agen.
(2) Archives de l'Aude, L 1065. Publié in Georges Galfano, L'office de bourreau de Carcassonne, Mémoires de l'Académie des Arts et des Sciences de Carcassonne, Années 1987-1988, 5° série, Tome II, Carcassonne, 1990, p. 199.
(3) Né à Chalon le 5 juin 1810, fils de Nicolas Cané, bourreau de Chalon, et d’Anne-Claude Chrétien. A Noter que sa sœur, Catherine-Joséphine Cané (1818-1911) épousa Joseph Bessonnat, opticien, dont elle eut un fils, Etienne-Théodore, qui devint opticien comme son père.


28 mai 2009

Portrait du bourreau de Paris en 1782

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En 1782, dans un chapitre intitulé Le Bourreau, publié dans son célèbre Tableau de Paris (1), l’écrivain Louis-Sébastien Mercier (1740-1814) livre un portrait sans complaisance de l’exécuteur des hautes œuvres, Charles-Henry Sanson :

« L’exécuteur de la haute-justice a pour gages dix-huit mille livres par an. Il n’en touchoit que seize mille il y a six ans. Il avoit le droit de porter ses mains immondes sur les denrées publiques, pour en prendre une portion. On l’a dédommagé en argent.
Il n’y a eu qu’un homme de décapité à Paris depuis quarante ans environ. Aussi le bourreau est-il inexpérimenté dans cette fonction.
La dernière classe du peuple connoît parfaitement sa figure ; c’est le grand acteur tragique, pour la populace grossière, qui court en foule à ces affreux spectacles, par le sentiment de cette inexplicable curiosité, qui entraîne jusqu’à la foule polie, quand le crime ou le criminel sont distingués.
Les femmes se sont portées en foule au supplice de Damiens ; elles ont été les dernières à détourner leurs regards de cette scène.
Le petit peuple s’entretient fréquemment de l’exécuteur, dit qu’il a table ouverte pour les pauvres chevaliers de Saint-Louis, & va chercher chez lui de la graisse de pendu ; car il vend les cadavres aux chirurgiens, ou les garde pour lui, à son choix : le criminel ne peut pas se vendre de son vivant, ainsi qu’il fait à Londres.
Rien ne distingue cet homme des autres citoyens, même lorsqu’il exerce ses épouvantables fonctions ; ce qui est très-mal vu ; Il est frisé, poudré, galonné, en bas de soie blancs, en escarpins, pour monter au fatal poteau : ce qui me paroît révoltant, puisqu’il devroit porter, en ces moments terribles, l’empreinte d’une loi de mort. Ne saura-t-on jamais parler à l’imagination, & puisqu’il s’agit d’effrayer la multitude, ne connoîtra-t-on jamais l’empire des formes éloquentes ? L’extérieur de cet homme devroit l’annoncer.
Il est sans contredit le dernier citoyen de la ville, & lui seul est frappé par son emploi d’un opprobre inhérent. Il a des valets qui exercent, pour cent écus, le métier qu’il fait pour six mille. Et il trouve des valets !
Il y auroit beaucoup de réflexions à faire sur cet agent de notre législation ciminelle, pour savoir à qui il appartient spécialement ; mais cet examen nous jeteroit dans une dissertation étrangere à la nature de cet ouvrage.
Il marie ses filles, quand il en a, à des bourreaux de province. Entre eux ils s’appellent ( à l’instar des évêques ) Monsieur de Paris, Monsieur de Chartres, Monsieur d’Orléans, &c ; & Charlot & Berger fournissent aux entretiens du peuple une matiere inépuisable. Tels savetiers savent l’histoire des pendus & des bourreaux, ainsi qu’un homme de bonne société sait l’histoire des rois de l’Europe & de leurs ministres. »

(1) Louis-Sébastien Mercier, Tableau de Paris, Nouvelle Édition, Tome II, Amsterdam, 1782, pp. 212-214
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25 mai 2009

Bourreaux « réparateurs du corps humain »


En dehors de leurs « hautes œuvres » beaucoup d’exécuteurs cumulaient cette fonction avec d’autres activités, comme bourrelier, équarrisseur, vétérinaire et surtout, un peu partout en France, avec la pratique plus ou moins légale de la médecine. Les gens des campagnes comme des villes les consultaient régulièrement, persuadés qu’ils tiraient cet empirisme thérapeutique de leur aptitude à flétrir les criminels et à manipuler le corps humain. Il est certain qu’ils étaient connus comme d’habiles rebouteurs. Cette pratique est attestée dans les registres paroissiaux où, dans la partie Ouest de la France, ils n’hésitent pas à s’arroger le titre de réparateur ou restaurateur du corps humain.

Registre de la paroisse Saint-Michel de Poitiers :
« Le dix-sept-septembre mil-sept-cent-soixante-quatre a esté inhumé dans le petit cimetierre le corps de François Verdier (1) exécuteur de la haute justisse, et restaurateur du corps humain : agé denviron soixante ans. En présence de ses enfans, et autres qui nont signés. Sicard, desservant la cure. »

Registre de la paroisse Saint-André de Niort :
« Le 17 [décembre 1769] a eté baptizé par moy vicaire soussigné Augustin André né de ce jour sur les sept heures du matin du légitime mariage de Augustin Asselin (2) restaurateur du corp humain et de Elisabeth Benoit. Le parain a été Augustin Asselin, cousin germain de l’enfant, et la mareine Elisabeth Thérèse Asselin, sa sœur…. »

(1) François Verdier, bourreau de Poitiers vers 1726-1764 était fils de François Verdier, bourreau d’Angers. Il se maria deux fois : d’abord avec Jeanne Berger, la fille de l’exécuteur de Tours, puis avec Catherine Tiercelain, fille du bourreau d’Angoulême. Il eut quatorze enfants de ces deux unions. Dans l’acte de baptême d’une de ses filles, Radegonde, en 1737, le parrain Jean Gendron se qualifie lui aussi de « restaurateur du corps humain ». Ses fils, François et Pierre-François Verdier, lui succédèrent dans l’office de bourreau de Poitiers.
(2) Six générations d’Asselain se sont succédées, au poste d’exécuteur de Niort, entre 1731 et 1849.