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9 septembre 2010

Les années de jeunesse d’Henri Desfourneaux

Henri Desfourneaux, qui officia en qualité d’exécuteur en chef de 1939 jusqu’à sa mort en 1951, eut une jeunesse particulièrement active. Jusqu’à présent, faute de documents authentiques, les différents auteurs qui se sont penchés sur sa biographie s’étaient contentés d’esquisser en quelques lignes les années de formation de l’avant-avant-dernier bourreau français (1).
C’est dans un registre matricule de la classe 1897 (à la reliure passablement fatiguée), retrouvé aux archives de Paris, que nous avons eu la chance de découvrir de nombreuses informations inédites sur ce personnage (2).

Jules-Henri Desfourneaux, né à Bar-le-Duc le 17 décembre 1877, est le descendant d’une très ancienne dynastie d’exécuteurs, mentionnée en Berry dès le XVIIème siècle. Nicolas-Ernest, son père, né lui aussi dans la Meuse, n’avait pas suivi la carrière patibulaire familiale. Il était ouvrier en tricots et avait épousé à Bar-le-Duc, le 29 juin 1871, Catherine Jeannot, issue d’une famille de vignerons. Peu après le décès de cette dernière, survenu le 16 mai 1892, Nicolas-Ernest Desfourneaux quitta la lorraine pour venir s’installer à Paris.
Le registre matricule précise que la famille habitait, en 1895, 83 rue Daguerre, dans le 14ème arrondissement (à proximité du cimetière du Montparnasse).
Dans ce même document on apprend que, le 30 décembre 1895, soit une dizaine de jours après avoir fêté ses dix-huit ans, Henri Desfourneaux signa un engagement volontaire de quatre ans au 4ème régiment d’infanterie de marine. Incorporé le 2 janvier 1896, sous le matricule DD 7326, il effectua d’abord ses classes avant de rejoindre, le 1er novembre 1897, le 11ème régiment d’infanterie de marine. Il s’embarqua aussitôt pour la Cochinchine où il servit pendant deux ans dans les troupes coloniales. Peu avant de quitter l’Indochine, le 16 octobre 1899 il fut affecté au 8e régiment d’infanterie de marine. De retour en France, le mois suivant, il fut libéré au terme de son engagement, le 30 décembre 1899. Simple soldat de 2ème classe, il quitta le service avec un certificat de bonne conduite.
C’est de cette époque que date le tatouage – un poignard entouré d’un serpent – qu’il s’était fait faire au bras gauche. Ce dessin, assez banal parmi les tatoués des troupes de marine, est un symbole de vengeance. Sur ce point précis, Desfourneaux a emporté son secret avec lui.
On note qu’au moment de son engagement, en 1895, Henri Desfourneaux déclarait comme profession : mécanicien.
Son état signalétique et des services militaires nous renseigne aussi sur son physique. Il mesurait 1,65m, avait les cheveux et les sourcils châtains, les yeux châtains également, le front ordinaire, le nez moyen, la bouche moyenne, le menton rond et le visage ovale.
Par ailleurs, on mentionne que du 20 août au 16 septembre 1906 il a accompli une période d’exercice au 5ème régiment d’infanterie coloniale, à Cherbourg.
Henri Desfourneaux fut mobilisé pendant la 1ère guerre mondiale et servit successivement au 2ème régiment d’infanterie de marine, à Brest, puis, à partir du 1er septembre 1914, au 13ème régiment d’artillerie, à Nantes. Il rejoignit enfin, le 1er juillet 1917, le 23ème régiment d’infanterie coloniale et fut démobilisé le 5 février 1919. Il semble avoir été éloigné des champs de bataille car il est signalé, qu’à compter du 29 avril 1915 il fut détaché à la Société Daimler, à Puteaux.
Cette fiche matricule a soigneusement consigné les différentes adresses civiles de Desfourneaux. En juillet 1905, il habitait 2 avenue de la défense à Courbevoie, en juin 1906, 39 rue de Chartres à Neuilly, en mars 1909, 65 rue Mouton-Duvernet à Paris et, enfin, en juillet 1909, 133bis avenue de Versailles à Paris.

Comment Desfourneaux est-il devenu bourreau ? Il semble que ce soit par l’intermédiaire de son cousin Léopold Desfourneaux, aide d’Anatole Deibler, qu’il fit la connaissance de ce dernier. Quoiqu’il en soit, en décembre 1908, lorsque Deibler fut chargé de constituer une équipe pour procéder à l’exécution des chauffeurs du Nord, à Béthune, il proposa comme troisième assistant Henri Desfourneaux « qui a toute compétence et qui présente également à tous points de vue les garanties nécessaires » (3). Dès le 25 décembre 1908, Desfourneaux avait aussi envoyé sa candidature, comme adjoint, directement au ministère de la justice. Il avait alors 31 ans, habitait 39 rue de Chartres, à Neuilly-sur-Seine, et exerçait la profession de mécanicien. A l’appui de sa demande il précisait « être au courant du montage et démontage des bois de justice ayant déjà effectué, sous les ordres de M. Deibler, des réparations aux deux guillotines. » (4).
Henri Desfourneaux procéda à sa première exécution – la bande des frères Pollet – le 11 janvier 1909 et, trois mois plus tard, le 17 avril, épousa Georgette Rogis, la nièce d’Anatole Deibler. On connait la suite.

J.-J. J.

(1) Notamment l’incontournable ouvrage de mon ami Jacques Delarue, Le Métier de bourreau, Paris, Fayard, 1979, pp.351-366.
(2) Archives de Paris, D4R1 942 (matricule 3179).
(3) Archives Nationales, BB/18/6585
(4) Idem

24 mai 2009

Les adjoints d’Anatole Deibler (1906-1909)


Le 18 février 1906, Armand Fallières est élu président de la République. Farouche adversaire de la peine de mort, pendant trois ans il va gracier systématiquement tous les condamnés. Anatole Deibler et ses adjoints se retrouvent par conséquent au chômage.
Pourtant, pendant cette période, le Ministère de la justice continue de se préoccuper de l’exécuteur et de son équipe. Dans quel but ? Le remplacement des plus âgés ? La suppression de leurs fonctions ? Il demande à Deibler un rapport sur ses adjoints et celui-ci lui adresse, en réponse, les observations suivantes :

« Deville Adolphe, né à Chartres le 4 juillet 1832, adjoint de 1ère classe : Vu son grand âge ses facultés intellectuelles se trouvent insuffisantes pour accomplir ses fonctions avec promptitude et sang froid. Au point de vue physique, étant assez bien conservé pour son âge, il pourrait encore à la rigueur rendre quelques services pendant quelques temps.

Berger Alphonse-Léon, né le 15 février 1841 à Perpignan, second adjoint de 1ère classe : Est un homme qui depuis longtemps est atteint de débilité. Son cas est grave, se trouvant alité depuis deux mois et ayant subi il y a environ un mois une opération à la gorge par suite d’une congestion des voies vocales. J’ai su que son cas était désespéré car les médecins qui lui ont prodigué des soins ont donné aucun espoir à sa famille.

Le cas du sieur Desfourneaux Edouard, adjoint de 2ème classe, né à Metz le 5 avril 1836, est également précaire. Atteint depuis un certain temps d’accès de goutte et se trouvant d’une nature impotente, n’ayant pas la parfaite liberté de ses mouvements, possédant une vue défectueuse, n’est plus apte à remplir ses fonctions.

Pour le second adjoint de 2ème classe, Desfourneaux Léopold, âgé de 51 ans, aucune observation à adresser, se trouve dans de bonnes conditions physiques pour l’exercice de ses fonctions. » (1)

Le 30 mai, l’administration demande que Deville, Berger et Edouard Desfourneaux soient examinés par le docteur Trotignon. L’état de santé de Berger est le plus préoccupant « atteint de tuberculose pulmonaire, sa maladie a fait de tels progrès depuis mars [qu’il est] dans un état de cachexie avancée et que sa mort n’est plus qu’une question de jours ». De fait, sa femme annonce son décès le 6 juin 1906. Quelques jours plus tard, le directeur des Affaires criminelles et des Grâces décide qu’il ne sera pas remplacé. Le cas des deux autres n’est pas réglé. Deville est âgé et manque de sang froid. Quant à Desfourneaux, il est obèse et a du mal à marcher.
Pendant ce temps, la commission du budget de la chambre des députés, prétextant l’arrêt des exécutions et la nécessité de faire des économies, a décidé la suppression des frais de justice et des gages des exécuteurs. Dans ces conditions, le remplacement des adjoints n’est plus à l’ordre du jour.

Edouard Desfourneaux décède le 7 mars 1907. Anatole Deibler en informe le ministère en faisant observer que désormais le nombre de ses adjoints est réduit à deux, dont Deville, âgé de soixante-quinze ans. Il a en outre deux auxiliaires, Louis Rogis et Marcel Deschamps.

Le 13 septembre 1907, fidèle à ses convictions, le président Fallières signe une nouvelle fois la grâce de plusieurs condamnés à mort, notamment celle d’Albert Solleilland, assassin d’une petite fille de douze ans, dont l’affaire a passionné l’opinion. On s’insurge de tant de mansuétude. Et quand, en juin 1908, les quatre membres de la bande Pollet – qui a terrorisé le Nord de la France - sont eux aussi condamnés à mort, la France est en ébullition. Pour la première fois depuis son investiture, Fallières se sent obligé de refuser leur grâce. En vue de cette quadruple exécution, prévue à Béthune, le ministère de la justice consulte l’exécuteur des arrêts criminels. Fin décembre, Deibler répond qu’il pourra si besoin y procéder avec quatre aides. « Une seule exécution du reste comporterait le même personnel à cause du montage et du démontage de la guillotine et du transport du corps au cimetière ». Mais de ses deux adjoints en exercice, un seul, Léopold Desfourneaux, est valide. Le second, Adolphe Deville, « actuellement âgé de 77 ans, est dans l’impossibilité presque absolue de rendre des services ». Il resterait donc trois aides à nommer. L’exécuteur précise qu’il pourrait « à la rigueur » se contenter d’auxiliaires, rappelant qu’à l’occasion de l’exécution de Damoiseau (2), à Troyes, il a fait appel à Louis Rogis et Marcel Deschamps. Il les connait personnellement et assure « qu’ils offrent des garanties à tous les points de vue ; ils sont au courant du fonctionnement de la guillotine et savent la monter ». En outre, en raison de l’invalidité de Deville, Anatole Deibler suggère l’engagement d’un troisième assistant. Il propose Jules-Henri Desfourneaux « qui a toute compétence et qui présente également, à tous points de vue, les garanties nécessaires ». Enfin, pour éviter d’éventuels sentiments de jalousie entre eux, il conseille au ministère de les mettre « sur le même pied » en les nommant tous adjoints de seconde classe. Et l’habile Deibler de conclure qu’il les dirigera mieux ainsi.
Dans de telles circonstances, que pourrait refuser le directeur des affaires criminelles et des grâces à cet auxiliaire de justice, redevenu indispensable ? Quelques jours plus tard, le 9 janvier 1909, il signe l’arrêté nommant Louis Rogis et Marcel Deschamps, adjoints de seconde classe. Et le surlendemain, 11 janvier, toute l’équipe est à Béthune pour procéder à l’exécution des quatre membres de la bande Pollet.

Dernier adjoint de l’ancienne équipe, à laquelle il appartenait depuis trente ans, Adolphe Deville fait parvenir sa démission le 28 janvier 1909 :
« Monsieur le Directeur, Je soussigné Deville Adolphe né à Chartres le 4 juillet 1832, adjoint de 1ère classe à l’exécuteur des arrêts criminels, vient par la présente adresser, vu son grand âge, sa démission d’adjoint à l’exécuteur. J’ai l’honneur d’être, Monsieur le Directeur, votre très humble, Deville »

Jourdan

(1) Archives Nationales, BB/18/6585. Rapport signé de Deibler le 21 mai 1906
(2) Pierre-François Damoiseau, guillotiné le 14 janvier 1899