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10 mars 2010

Une course à l’échafaud


En août 1836, la presse spécialisée dans les affaires criminelles relate un incident survenu lors du transport d’un condamné à mort sur les lieux de son exécution. Un tel épisode, qui avait déjà eu des précédents, aurait pu davantage relever de l’anecdote burlesque s’il ne s’était pas agi de la mise à mort d’un condamné, moment particulièrement grave et solennel.
Le 31 mai 1836, la cour d’assises de Paris avait condamné à la peine capitale le nommé Benito Pereira, 35 ans, espagnol, ancien moine bénédictin devenu ouvrier ébéniste à Paris. En 1831, l’homme avait abandonné son couvent des environs de Burgos, en Espagne, pour se réfugier en France. On apprendra plus tard qu’il était soupçonné d’une tentative d’empoisonnement sur les religieux de son monastère. D’abord installé à Bordeaux, chez un compatriote, il ne tarda pas à le quitter, non sans lui avoir volé, pendant son séjour, différents objets de valeur. Arrivé à Paris, il fut accueilli par l’abbé Borja qui, très charitablement, lui fit apprendre le métier d’ébéniste, en payant lui-même ses frais d’apprentissage. Pour tout remerciement, l’ingrat lui déroba une somme de 160 francs. Chez son bienfaiteur, Pereira avait fait la connaissance de l’abbé Ferrer, un prêtre espagnol dont il avait su gagner l’affection. Celui-ci vint le voir dans son atelier et, tout naturellement, l’invita chez lui, à la Maison des frères de l’école chrétienne du 6ème arrondissement, où il avait été nommé aumônier en juillet 1835. Au cours d’une de ses visites, l’ancien moine découvrit que son hôte possédait une montre en or, un livret de Caisse d’épargne crédité d’une somme de 900 francs et 400 francs en espèces. Le 29 octobre 1835, au matin, muni d’un équarrissoir qu’il avait dérobé chez son patron, Benito Pereira se rendit chez l’abbé Ferrer. Le lendemain on retrouva le prêtre, baignant dans son sang. Il avait été assassiné avec un outil de forme quadrangulaire.
Trois semaines plus tard, le 21 novembre, Pereira fut arrêté. On découvrit sur lui la montre et le livret de Caisse d’épargne de la victime. Malgré ses dénégations il fut envoyé aux assises et condamné à mort. (1)

Jeudi 4 août 1836, l’exécuteur des arrêts criminels de Paris se présenta à la prison de Bicêtre pour y prendre possession du condamné. Deux voitures et une escorte de gendarmes à cheval attendaient au dehors pour le conduire au rond-point de la barrière Saint-Jacques où on avait dressé la guillotine. Depuis quelques mois ce n’était plus Henry Sanson lui-même qui présidait aux exécutions – bien qu’il y assistait – mais son aide principal Jean-Pierre Piot (2). La suite nous est racontée par les journaux :

« Selon l'usage, en sortant de Bicêtre, le patient monte dans la première voiture couverte avec deux aides de l'exécuteur; derrière et immédiatement après, vient le fiacre qui conduit l'exécuteur et un autre aide. Ces deux voitures sont ordinairement encadrées par les cavaliers servant d'escorte mais hier la voiture du condamné roulait avec une telle vitesse, que les gendarmes se virent obligés de faire prendre le galop à leurs chevaux, pour ne suivre que la voiture du patient, en laissant en arrière, et loin d'elle, le fiacre de l'exécuteur. Celui-ci, mécontent de se voir ainsi a l'écart, criait par la portière au chef commandant l'escorte de faire entourer sa voiture par ses soldats, et de faire ralentir le pas de la première jusqu'à ce qu'il l'eût rejointe; mais le sous-officier était sourd à sa voix, et la marche, loin de se ralentir, n'en devenait que plus rapide. Alors l'exécuteur a fait arrêter son fiacre, d'où il est descendu pour courir à toutes jambes après les gendarmes, qu'il a enfin rejoints, et aussitôt la voiture du patient a cessé de router. Tout à coup de vifs débats s'engagent entre l'exécuteur et le chef commandant l'escorte. « Je n'ai aucun ordre à recevoir de vous, dit le maréchal-des-logis à l'exécuteur; ma mission est d'escorter le condamné, et non pas vous. Vous vous trompez, lui répond celui- ci, le patient n'est pas le seul que vous deviez escorter vous êtes ici pour me protéger contre toute attaque qui pourrait être dirigée par la malveillance dans l'intention de paralyser l'exécution des arrêts de la justice. Encore une fois, je ne vous connais pas, ajoute le sous-officier les gendarmes ne doivent obéissance qu'à moi seul. C'est une erreur, réplique vivement l'exécuteur; jusqu'après le supplice du condamné, c'est à moi qu'il appartient de donner des ordres pour la sûreté de l'exécution de l'arrêt; d'ailleurs, il serait inhumain d'exposer le patient à m'attendre au pied de t'échafaud, et si vous persistez à ne pas escorter ma voiture en même temps que celle du condamné, je vous déclare que je n'irai pas plus loin, et que vous assumerez sur vous toutes les conséquences du retard de l'exécution. Ce colloque s'est prolongé encore quelques instans enfin la résolution bien arrêtée de l'exécuteur de ne pas avancer plus loin sans escorte a déterminé le chef de la troupe à envelopper les deux voitures d'une double haie de cavaliers, et le cortège est enfin arrivé au lieu du supplice à huit heures moins un quart, sans nouveaux incidens. » (3)

Quelques minutes plus tard Benito Pereira était guillotiné.

(1) Archives Nationales, BB/24/2008/1.
(2) H. Sanson, Mémoires des Sanson, Tome VI, Paris, Dupray de la Mahérie, 1863, p. 520.
(3) Gazette des tribunaux (5 août 1836), Journal des débats politiques et littéraires (6 août 1836).



26 mai 2009

Alexandre Dumas chez le bourreau de Paris

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On connait l'intérêt d'Alexandre Dumas pour l'univers du bourreau – fascination diront certains – qu'il a mis en scène dans une partie de son œuvre (Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après, La Reine Margot, Le Comte de Monte-Cristo). On connait moins sa quête d'informations sur ce sujet qui, en diverses occasions, l'a amené à côtoyer d'authentiques exécuteurs. Dans ses Causeries (1) il raconte sa visite au bourreau de Paris, au début du règne de Louis-Philippe, à la recherche de renseignements historiques. Sur ses pas, c'est l'occasion pour nous de pénétrer chez les Sanson.

" Plusieurs historiens avaient raconté qu'au moment de monter à l'échafaud, Louis XVI s'était débattu entre les mains des aides. Cela me semblait tellement en opposition avec la couleur générale de sa mort, avec la résignation de son testament, que, ne m'en rapportant point à la lettre écrite, le surlendemain de l'exécution, par le père Sanson, à l'Assemblée nationale, je résolus, vers 1832 ou 1833, de me présenter chez l'exécuteur sous un prétexte quelconque, et de le questionner moi-même.
Le prétexte fut bientôt trouvé. Les exécuteurs ont toujours certains remèdes contre certaines maladies, sans compter le remède souverain qu'ils ont contre la vie. Aussi, en Allemagne, appelle-t-on généralement les bourreaux docteurs. – Il est vrai qu'en France, on appelle assez généralement les médecins bourreaux.
Sanson vendait de la pommade pour les rhumatismes. Cette pommade, selon la légende populaire, se fait avec de la graisse de mort.
Je me présentai chez M. Sanson (2) à huit heures du soir. Il demeurait rue des Marais, n° 71 (3).
Je demandai à parler à M. Sanson ; on me conduisit à lui.
Je savais que lui n'avait jamais exécuté ; seulement, il était présent, se tenait au pied de l'échafaud, tandis qu'un de ses quatre aides faisait la besogne.
Depuis 1820, son fils Clément-Henri (4) exécutait. La première exécution qu'il avait faite, c'était à Beauvais, chez son beau-frère, Charles-Constant Desmarets (5), mort aujourd'hui, et qui avait dans sa vie ce terrible souvenir d'avoir exécuté Georges Cadoudal et ses onze complices.
J'avoue que j'étais assez embarrassé pour entamer la négociation.

Le père Sanson, homme de soixante-trois ans, à peu près, à figure douce, mélancolique et vénérable me reçut debout et le sourire sur les lèvres.
Ce sourire voulait dire : "Vous êtes un curieux, je le vois bien ; que puis-je faire pour satisfaire votre curiosité ? "
Je pris mon prétexte.
— Monsieur, lui dis-je, un de mes parents est atteint de rhumatismes, et j'ai recours à vous. On lui a recommandé votre pommade comme étant souveraine ; je viens vous en demander un pot.
Sanson ouvrit une armoire, en tira un pot et me le donna.
— Combien? demandai-je.
— C'est selon : votre parent est-il pauvre ou riche ?
— Pourquoi cela ?
— S'il est pauvre, ce n'est rien ; s'il est riche, c'est ce que vous voudrez.
Je lui donnai dix francs.
— Est-ce tout ce que vous désirez? me demanda-t-il. A mon tour, je le regardai en souriant.
— Non, lui dis-je, je désirerais encore autre chose ; mais, cette autre chose, je n'ose pas vous la demander.
— Parlez.
— Franchement, vous me permettez, n'est-ce pas ?... Puis je ne suis pas tout le monde.
— Je ne vous demande pas qui vous êtes ; mais si vous voulez me dire votre nom...
— Je suis l'auteur d'Henri III, de Christine et d'Antony.
— Ah ! monsieur Dumas ! Quel dommage que mon fils ne soit pas là ; c'est un rude claqueur, allez ! il se ferait plutôt écharper que de manquer une de vos premières... Au reste, il est peut-être rentré ; attendez. Il ouvrit la porte et cria :
— Henri ! Henri !
Une voix répondit :
— Il n'est pas rentré.
— Ah ! par exemple, ce sera un désespoir... Enfin !... Eh bien, vous disiez que vous désiriez quelque chose, monsieur Dumas ?
— Vous savez combien les auteurs dramatiques ont besoin de renseignements précis, monsieur Sanson. Il se peut qu'il arrive un moment où j'aie à mettre Louis XVI en scène. Qu'y a-t-il de vrai dans la lutte qui s'engagea entre lui et les aides de votre père, au pied de l'échafaud ?
— Oh ! je puis vous le dire, monsieur, j'y étais.
— Je le sais, et c'est pour cela que je m'adresse à vous.
— Eh bien, voici : le roi avait été conduit à l'échafaud dans son propre carrosse et avait les mains libres.
Au pied de l'échafaud, on pensa qu'il fallait lui lier les mains, moins parce qu'on craignait qu'il ne se défendît que parce que, dans un mouvement involontaire, il pouvait entraver son supplice ou le rendre plus douloureux. Un des aides attendait donc avec une corde, tandis qu'un autre lui disait : " Il est nécessaire de vous lier les mains. " A cette proposition inattendue, à la vue inopinée de cette corde, Louis XVI eut un mouvement de répulsion involontaire. " Jamais ! s'écria-t-il, jamais ! " Et il repoussa l'homme qui tenait la corde. Les trois autres aides, croyant à une lutte, s'élancèrent vivement. De là le moment de confusion interprété à leur manière par les historiens. Alors, mon père s'approcha, et, du ton le plus respectueux : " Avec un mouchoir, sire " dit-il. A ce mot sire, qu'il, n'avait pas entendu depuis si longtemps, Louis XVI tressaillit ; et, comme au même moment son confesseur lui adressait quelques mots du carrosse : " Eh bien, soit ; encore cela, mon Dieu ! " dit-il. Et il tendit les mains.

— Est-ce que l'échafaud est toujours le même? Demandai-je à Sanson.
— Non, me dit-il, il a été renouvelé; mais la guillotine, l'ancienne, celle qui a servi à Louis XVI, à Marie-Antoinette, à madame Élisabeth et à la princesse de Lamballe est dans notre musée.
— Vous avez donc un musée? demandai-je.
— Oui, voulez-vous le voir ?
— Je crois bien !
— Venez, alors.
Il prit une bougie et marcha devant moi. Autant que je puis me le rappeler, après vingt-cinq ans, nous montâmes quelques marches et entrâmes, à droite, dans une espèce de galerie. Là, en effet, était le musée terrible. Au premier rang, appuyés contre la muraille, les deux portants rouges, et, entre eux, le couperet rouillé. Au pied des portants, la bascule démontée et les deux paniers : celui qui reçoit la tête, et celui qui reçoit le corps.
Après cette sombre relique venait, comme importance, l'épée qui avait décapité, Lally-Tollendal. M. Sanson, voyant ma curiosité, prit cette épée et me la mit entre les mains. C'était une longue rapière dont la lame avait près de quatre pieds de long ; sa forme était espagnole : sans doute la lame faisait partie de ces fers précieux que l'on trempait dans le Tage ; la garde, tout en fer, comme la poignée, était composée de quatre tiges de fer recourbées de manière à couvrir la main, tandis que la sous-garde, faite en manière d'écumoire, était perforée de petites étoiles dans la concavité desquelles s'engageait l'épée de l'adversaire.
Puis il y avait tout un arsenal de haches, de doloires, de tranche-têtes de toutes façons.
Je vis un peu tout cela, comme dans un songe, à la lueur d'une bougie dont la flamme tremblante faisait trembler les objets qu'elle éclairait. […]

Maintenant, comment cette guillotine — que j'ai vue démontée en 1833, dans le musée Sanson, à Paris, — comment cette guillotine se trouve-t-elle remontée, en 1857, dans le musée Tussaud, à Londres? Je vais vous expliquer cela. Comme nous l'avait dit son père, Clément-Henri Sanson était un grand coureur de spectacles et de bals. Il était à toutes les premières représentations ; il ne manquait pas un bal. Vous croyez qu'il en avait le droit. Point. M. de Paris n'a pas de droits; il n'a que des devoirs.
Nous avons dit que le père Sanson n'avait jamais exécuté et que le fils exécutait depuis 1820.
Pendant la nuit du mardi gras de l'an 1836, une exécution fut décidée. C'était celle de Fieschi.
Lorsqu'une exécution est décidée pour le lendemain, — que le pourvoi en cassation et le pourvoi en grâce sont rejetés, — le ministre de la justice envoie au procureur général l'ordre d'exécution : le parquet alors fait prévenir l'exécuteur en lui envoyant, par un garçon de bureau, l'ordre d'exécution; et un autre ordre pour que le directeur de la prison lui remette le condamné.
Le parquet prévient également l'aumônier de la prison, la gendarmerie et la police.
Il avait donc été décidé, dans la soirée du mardi gras, que Fieschi serait exécuté le lendemain.
A minuit, le garçon de bureau sonnait à la porte de la rue des Marais, n° 71.
Le père Sanson était à la campagne. Le fils n'était pas chez lui.
L'ordre était urgent; le lendemain, à sept heures du matin, Fieschi, Pépin et Moret devaient avoir cessé de vivre. Pas d'exécuteurs ! Les domestiques, troublés, disaient qu'ils ne croyaient pas que leur maître rentrât Ie lendemain avant sept ou huit heures du matin. Le garçon de bureau courut à la police. On prévint M. Canler, chef de la brigade de sûreté, que M. Sanson ne se trouvait pas.
Il s'agissait, quelque part qu'il fût, de retrouver M. Sanson. Canler se rendit à la maison de la rue des Marais, interrogea les domestiques, mais il n'en tira rien. Il eut une illumination. Il connaissait un bal où, selon lui, M. Sanson devait être. C'était un bal masqué, — un bal; rien que de Turcs. On se rendit au bal, on garda les issues, et on entra dans la salle, où l'on fit démasquer tous les danseurs. Canler ne s'était pas trompé. M. de Paris fut prévenu à temps ; Fieschi, Pépin et Moret furent exécutés à l'heure dite ; mais il n'y en eut pas moins un mauvais rapport adressé à qui de droit sur M. de Paris.
Deux ou trois faits du même genre s'étant succédé, Clément-Henri Sanson fut forcé de donner sa démission en février 1847 (6).
Il n'avait d'autre fortune que sa place, les meubles de sa maison et les curiosités de son musée.
Les épées, — celle qui avait tranché la tête de Lally-Tollendal surtout, — les haches, les coutelas se vendirent facilement. Mais la guillotine n'était pas d'un placement commode on la fit offrir au musée d'artillerie. Le directeur la refusa. Enfin, Sanson la proposa à madame Tussaud, qui ne fit pas la petite bouche, sauta dessus, et la racheta le prix que le grand-père Sanson l'avait rachetée lui même après l'exécution de Marie-Antoinette : cinq mille cinq cents francs. "

(1) Alexandre Dumas, Causeries, deuxième série, Paris, M. Lévy frères, 1860, pp. 129-139.
(2) Henry Sanson (1767-1840) exécuteur de Paris de 1795 à 1840.
(3) Il habitait en réalité 31bis rue des Marais (aujourd'hui à hauteur du 52 rue de Lancry à Paris 10e), C'était une petite rue qui reliait les rues du Faubourg-du-Temple et du Faubourg-Saint-Martin. A cette adresse, les Sanson n’étaient plus que locataires, ayant dû vendre leur maison en 1825. Elle fut démolie en mars 1865 lors du percement du boulevard Magenta.
(4) Henry-Clément Sanson (1799-1889) a succédé à son père en 1840 mais, dès 1819, le remplaçait occasionnellement puis, à partir de 1837, effectuait une grande partie du travail.
(5) Charles-Henri-Constant Desmorest exécuteur de Beauvais vers 1813-1849. Il était marié à Marie-Marguerite Lebébure, sœur de Virginie-Emilie, l’épouse d’Henry-Clément Sanson.
(6) Henry-Clément Sanson est surtout connu pour ses goûts originaux et sa vie dispendieuse. Passionné par le jeu autant que par le spectacle, il avait contracté de nombreuses dettes. Ses créanciers le firent arrêter et, pour pouvoir recouvrir la liberté, non seulement il dut vendre ses biens mais laissa en gage la guillotine. Le ministère de la justice en fut informé. Il paya les dettes de Sanson, récupéra la machine, et le révoqua le 18 mars 1847. Il est décédé à Versailles en 1889.
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14 mai 2009

La guillotine en Algérie

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Dans son ouvrage La vie arabe, publié en 1856, Félix Mornand raconte dans quelles circonstances il a découvert et pu observer la première guillotine destinée à l’Algérie. Témoignage riche d’informations. Aucune indication n’est donnée quant à l’année où cette machine fut construite. Probablement en 1842.

« Il y a déjà des années, ayant alors l'honneur d'être attaché à la Direction des Affaires d'Afrique, je reçus, avec plusieurs de mes collègues, l'invitation d'assister à une expérience — administrative, — si l'on veut, mais sans précédent, à coup sûr, dans les fastes bureaucratiques. Il s'agissait de pourvoir l'Algérie d'une de ces machines expéditives qu'inventa un médecin philanthrope, et qui, en simplifiant le rôle du bourreau, abrègent celui du patient. La colonie avait semblé mûre pour cet emblème et ce produit d'une civilisation parfaite : en conséquence, et puisqu'il faut l'appeler par son nom, on avait commandé une guillotine à M. Henri Sanson, deuxième du nom, fils "du célèbre", et remplissant alors lui-même les fonctions d'exécuteur, c'est-à-dire, et pour employer sa doucereuse périphrase, de "constructeur, — entrepreneur des bois de justice".
La machine faite, il restait à s'entendre avec le fournisseur sur le mode de livraison, à s'assurer qu'elle était bien et dûment conditionnée, solidement constituée et en mesure de fournir un bon et durable service, ces sortes d'ouvrages ne pouvant souffrir la médiocrité, par des raisons que le lecteur me dispensera de déduire.
La "machine" nous attendait toute montée, dans l'atelier de M. Sanson, situé au bord du Canal *, prés de l'entrepôt des douanes, et ses deux bras (nommés "jumelles" en style du métier), se dressant au-dessus du mur de l'enclos, avaient attiré devant la porte de l'atelier une grande foule qu'il nous fallut fendre, et qui, en nous voyant passer, se demandait avec stupeur ce qu'allaient chercher là des gens de mine honnête, et lequel de ces beaux messieurs allait se faire guillotiner clandestinement. Nous fûmes reçus très-poliment par le propriétaire du lieu, - dans son salon de réception, - c'est-à-dire sur l'échafaud. M. Sanson, homme de manières convenables et d'une figure douce, était entouré de plusieurs gentlemen des plus distingués par leur mise : c'étaient ses "aides", mal à propos nommés "valets" par le vulgaire, et plus injustement encore flétris d'un dicton fort connu; car je déclare avoir trouvé chez ces messieurs une parfaite urbanité et des empressements courtois, dont je ne doute pas qu'ils ne fassent profiter les criminels "temporairement" confiés à leurs soins. L'un d'eux nous fit même observer avec une suavité de sourire et un à-propos remarquables « qu'il était bon d'avoir des amis partout; » car, «dans la vie, ajouta-t-il, qui sait ce qui peut arriver ? »
Je reviens à l'invention de Guillotin. M. Sanson nous fit observer curieusement chaque détail de la machine, et les jumelles, et les poteaux, et la bascule, et le couteau, chef-d'œuvre de serrurerie, masse effroyable de plus de trente kilogrammes, acquérant par la vitesse de sa chute, en vertu de la loi du carré des distances, un poids presque incalculable. Tout était bien établi, bien soigneusement peint en rouge, pour que le sang n'y parût pas, comme sur la pourpre, et surtout, ce qui est l'essentiel, construit en vieux chêne, en chêne de vingt ans, dont MM. de Paris ont toujours ample provision chez eux pour les occasions semblables. Le chêne nouveau joue, comme tout ce qui est jeune, et c'est non-seulement un défaut capital, mais il est arrivé fort souvent que d'horribles tragédies s'en sont suivies. A telles constructions il faut donc de vieux chêne pour matériaux. […]
Cette expertise faite, il restait une dernière et plus décisive épreuve, celle du fonctionnement de la machine même. Il y a pour cela des épreuves pratiques et consacrées par l'habitude. D'abord on introduit dans le fatal guichet des bottes de paille très-serrées, présentant à peu près le "volume d'usage". Si elles sont coupées nettement, on peut être certain que... Puis, si l'on veut pousser plus loin l'expérience (ce qui eut lieu en notre honneur), on présente au biseau homicide un malheureux mouton vivant, innocent des crimes humains, un agneau sans tache, dont le col, garni d'une épaisse toison, n'en est pas moins tranché avec une précision effrayante par le fer tombant comme la foudre, et comme elle grondant avec un bruit sinistre, qu'une fois perçu, l'oreille, fût-ce au bout d'un siècle, discernerait entre dix mille.
Ce simulacre de tragédie, cette répétition d'une pièce dont l'acteur principal ne joue jamais qu'une fois, ne laissèrent pas de nous causer certain petit frisson à tous. La machine, vue et approuvée, fut expédiée pour Alger. »

* Les bois de justice étaient conservés, vers cette époque, dans une remise située près du canal Saint-Martin. Par la suite, Sanson a installé la guillotine dans une autre remise sise au 83 de la rue du faubourg Saint-Jacques.