15 juillet 2009

A propos des bourreaux de Provins




Dans l’article publié le 5 juillet dernier Une exécution à Provins en 1571 nous avons évoqué Robert Sénécart, l’exécuteur maladroit. Notre source était le Journal de Claude Haton, rédigé au XVIe siècle et publié en 1857. Or, il existe une édition intégrale de ces mémoires, parue ces dernières années, que nous n’avions pas consultée (1). Contrairement à la version du XIXe siècle, celle-ci reproduit d’une manière exhaustive le journal en question. C’est ainsi que nous avons eu l’agréable surprise d’y découvrir un paragraphe inédit consacré aux bourreaux de Provins. Après le récit de l’exécution ratée d’avril 1571, Claude Haton ouvre une parenthèse sur le malheureux Robert Sénécart, décédé trois mois seulement après ces événements : « Il estoit venu audit Prouvins mandé par la femme de maistre Jehan Berthelot après sa mort pour executer ceste estat et fut marié en elle, estant venu de Paris envoyé par le maistre boureau dudit lieu (2) au mandement de laditte femme. Il estoit du pays de Normendie, des environs de Rouen. Après sa mort, print l’office maistre Pierre Ledoux, natif du pays de Normendie, du village ou bourg de Darnetail (3), qui estoit marié en une des filles du prédécesseur dudit maistre Robert, qui estoit ledit Berthelot ; par ainsi la penderie ou bourrellerie, et pour mieux dire l’exécution de justice criminelle, a continué à Prouvins, de père en gendre, l’espace de quarante ans et plus. » (4)

Ce témoignage est très intéressant sur la manière dont les offices de bourreaux pouvaient se transmettre dès le XVIe siècle. A travers cet exemple, on constate que c’est à l’aide d’un subtil jeu d’alliances successives que ces familles parvenaient à conserver pour elles ces fonctions. On voit ici qu’après la mort de Jehan Berthelot, bourreau de Provins, sa veuve a fait appel à l’exécuteur de Paris afin qu’il lui procure un autre époux issu de cette corporation. Ce dernier lui a alors adressé Robert Sénécart – sans doute un de ses aides – originaire des environs de Rouen. Puis, à la mort de celui-ci, c’est un des gendres de Berthelot, nommé Pierre Ledoux, qui a pris la succession.

Au mois d’octobre 1572, Pierre Ledoux procéda à l’exécution d’un huguenot : « Fut pendu et estranglé devant la grand fontaine Sainct-Ayoul ung homme de la parroisse de Bauchery nommé Jehan Crespin, qui estoit huguenot des plus meschans du pays, de la suite des sieurs de Besancourt et feu Sainct-Simon, seigneurs de Chantaloë, pour avoir tué Nicolas Loys, laboureur demourant à Bouard, parroisse de Sainct-Martin des champz lez Voulon […] L’exécuteur de justice qu’on appelle le bourreau, maistre Pierre Ledoux, le voyant ainsi obstiné, luy lya les mains derrier le doz et le jetta hors de l’eschelle quant il fut monté au plus hault de la potence, et le laissa là s’estrangler tout doulcement sans le tripper (5) ne luy haster la mort. Après qu’il fut mort et que le bourreau l’eut habandonné, les petis enfens de Prouvins, de l’aage de douze ans et au-dessoubz, montèrent avec l’eschelle au plus hault de la potence et, après avoir couppé la corde, le firent tomber sus le pavé au-dessoubz de laditte potence; et là, luy mirent une corde au col et une aultre aux piedz, et furent quelque temps lesditz enfens à le tirer, les ungs par le col, les aultres par les piedz, pour tascher à en demeurer le maistre, mais s’estans mis aultant d’ung costé que d’aultre, la force ne sçavoit à qui ceder le lieu. Ce que voyant, lesditz enfens le quittèrent en la place sans y plus toucher jusques ad ce que le procès qu’ils intentèrent sur la place feust vuydé. » (6)
Après avoir joué à faire le procès du cadavre, les enfants de Provins, qui étaient plus d’une centaine, le trainèrent dans les rues puis allèrent le jeter à la rivière.

(1) Mémoires de Claude Haton (1553-1582) Edition intégrale (sous la direction de Laurent Bourquin) 4 volumes, Editions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 2001-2007.
(2) Jean Rozeau, exécuteur de Paris de 1558 à 1594.
(3) Darnétal (Seine-Maritime, arrondissement de Rouen).
(4) Mémoires de Claude Haton (1553-1582). Edition intégrale (sous la direction de Laurent Bourquin), Tome 2 (1566-1572), Editions du Comité des Travaux Historiques et Scientifiques, 2002, p. 428.
(5) triper, tripper, c’est-à-dire fouler aux pieds.
(6) Mémoires de Claude Haton, Tome 2, op. cit. pp. 502-503.



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